‹ Nos morts contemporainsChapitre 15 sur 22 · II. — U · texte numérisé non relu

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qui, bien que n*ayant jamais été exposée, est une des plus connues de Qleyre. Aucun des curieux qui ont vu cette toile n'a certainement oublié cet épais carré de captifo au brun visage, aux traits crispés par la fureur comprimée, aux yeux ardents de rage impuissante, entouré par ce cercle de triomphateurs à la taille élancée, au teint blanc, à la physionomie pleine de colère joyeuse, ni ces prophétesses hurlant d'ironiques imprécations, ni ces beaux enfants nus donnant aux vaincus le coup de pied de la faiblesse et de rinnocence par leurs gestes de naïf mépris; mais ce qu'il est important d'observer, c'est la supériorité manifeste et toute volontaire que l'artiste a donnée à la race blonde sur la race brune. Remarquables seulement par Ténergie, ces Romains sont de véritables bandits dont les types honoreraient tout port et toute halle, et ne déshonoreraient aucun bagne. « Regardez-les bien, c'est tout canailles^ » disait l'artiste, au rapport de M. Clément, et à ces paroles, qu'il a sans doute répétées plusieurs fois, il ajoutait quelque chose de plus pour mieux accentuer sa pensée. Des deux races en présence, la plus vraiment et naturellement aristocratique est celle de ces vainqueurs barbares; la beauté de leurs traits, la noblesse de leurs attitudes les proclament hautement faits pour le commandement et laissent pressentir les futurs maîtres du monde, ceux qui remplaceront cette Rome qu'ils ne peuvent maintenant qu'humilier. Il y a dans cette opposition une noie très personnelle à l'ailï^Bte, qui n'aima jamais de l'Italie que ses arts

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et son climat, et ne se gêna jamais pour s -exprimer sur le compte des Italiens et de Faction qu'ils ont exercée sur le monde en politique et en religion avec le plus parfait dédain. Dès que la peinture n*ôtait plus en cause, il se rappelait quHl était de race barbare, ' et, s*il était assez disposé d'ordinaire à reconnaître à cette race une infériorité de goût, il Tétait encore davantage à lui attribuer une supériorité d^honneur, de vraie lumière et de vertu.

La seconde composition historique de Oleyre s'ap* pelle la Mort du major Davel. Le major Davel, personnage peu connu hors de la Suisse, fut un officier vaudois qui, dans le premier tiers du xviii» siècle, mourut sur l'échafaud pour avoir eu la généreuse pensée de rendre à la liberté le pays de Lausanne, alors soumis à l'aristocratie bernoise. Noble entre* prise, justement célébrée par les historiens du cru, mais qui, pour dire notre pensée franchement, nous paraitraît plus noble encore si le héros n'avait pas tenu de Berne même son autorité militaire. Quoique ce héros, bien qu'assez obscur, ne soit pas un Ghildebrand, ce n*est pas par libre choix que Gleyre s*en empara. Ce tableau lui fut demandé par Lausanne pour satisfaire à la clause expresse du testament d^un artiste vaudois qui laissa sa fortune à sa ville natale et qui, entre autres legs, avait réservé une certaine somme pour commander à un peintre « d*origine vaudoise nommé Gleyre, dont il avait entendu parler, un tableau dont le sujet serait la mort de Davel. » Gleyre hésita beaucoup , paraît-il , et avec justes

raisons, ces sortes de scènes étant ingrates de leur nature par la minutieuse exactitude matérielle qu'elles imposent à l'artiste, et glissant aisément dans le mélodrame lorsqu'elles ne sont pas rehaussées par le grand renom ou la condition exceptionnelle des acteurs. Ses souvenirs patriotiques, et, cette fois, ses opinions démocratiques aidant, Gleyre a triomphé de toutes ces difficultés et a su nous émouvoir avec ce sujet d'intérêt circonscrit et pour ainsi dire tout local. C'est une des productions les plus nobles et les plus touchantes de l'artiste. Le major, dont le visage respire la plus profonde piété, debout sur l'échafaud, lève vers le ciel des yeux tristes et doux où se lit un appel sans haine à la justice divine. Il y a dans ce personnage un mélange de résignation chrétienne, de stoïcisme militaire et de tristesse patriotique qui est vraiment admirable. Les deux ministres qui sont venus l'assister sont deux figures bien composées et dans le sentiment exact de l'époque, et le geste par lequel le bourreau présente par la poignée son glaive dont il cache la lame sous son manteau est de la plus ingénieuse invention. Ses opinions démocratiques aidant cette fois, venons-nous d'écrire ; c'est en effet la seule occasion où il y ait eu sérieusement recours. Gleyre était trop profondément respectueux de son art pour en forcer les moyens et le faire mentir à ce qu'il considérait comme sa destination véritable. On nous dit qu'à plusieurs reprises quelques personnes mieux intentionnées que bien avisées lui conseillèrent de consacrer son talent à la reproduction de scènes

historiques en harmonie avec ses opinions politiques, les scènes de la vie de Hoche, par exemple; il n'ouvrit pas Toreille à ces conseils, et continua sagement à vivre dans la compagnie de ses Omphales et de ses Chloés, de ses Phrynés et de ses Saphos, et, à notre avis, il fit bien. Eût-il voulu d'ailleurs faire autrement, il ne l'aurait pu. Lorsqu'on aime sérieusement la beauté, il y a dans les visions qu'elle donne une volupté noble à laquelle on ne peut renoncer, même momentanément, et qui triomphe de tout ce qui n'est pas elle.

Gleyre mettait si peu de ses opinions dans sa peinture qu'il s'est attaqué mainte fois aux sujets purement religieux, et qu'à notre avis il a toujours réussi à les traiter comme ils demandent à être traités, c'est-à-dire avec une liberté d'interprétation suffisamment assujettie pour rester fidèle aux traditions établies en telles matières et ne pas en prendre à l'aise avec la signification des symboles et des scènes représentées. Qu'un Hippolyte Flandrin satisfasse sans effort à ces exigences de l'art religieux, nous le concevons sans peine, son irréprochable orthodoxie assurant la liberté de son imagination contre tout écart; la chose a lieu d^étonner davantage avec un artiste incrédule comme Gleyre. Nous devons en eff'et ce témoignage à ses mânes que, si nous lui avons connu des antipathies très marquées pour certaines formes de religion, nous ne lui avons en revanche jamais connu de sympathie sérieuse pour aucune. Il s'inquiétait pourtant beaucoup de religion à sa ma-

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nière^ et Ton était toujours efiir de Ilntéreeser en rinformant des évolutions des diverses Eglisesi mais c'était quelque peu aveo le sentiment dont Thonnète Javert, dans les Misérables de Victor Hugo, s'inquiète du merveilleux Jean Valjean, c*est»à-dire qu'il en ob»servait tous les mouvements aveo une terreur parfois comique, en se demandant quel fléau le monstre allait encore déchaîner sur l'humanité. Gleyre était doac religieux si, comme l'affirment certains moralistes hardis, l'antipathie n'est que dé Tamour retourné, mais il ne l'était pas autrement que de cette façon antithétique. Avec un fond d'incrédulité pareil) toute fantaisie d'interprétation était en quelque sorte per*' mise; Oleyre ne heurta jamais contre cet écueil, et, parmi les preuves nombreuses de bon sens qu'il à données dans sa carrière, celles-là Bst certainement la plus sérieuse.

L'interprétation qu'il a donnée des sujets empruntés à la religion peut plaire plus ou moins, on n'y décou^ vrira aucune choquante hérésie. Démocrate comme il l'était, par exemple, il a toujours su se contenter du sens démocratique que contiennent en toute évidence les récits de l'Écriture sans les presser, pour leur en faire rendre quelques-uns de plus accentués. Ses apôtres, a«t»on dit, sont des types populaires; mais jHmagine que ce n'est pas là une innovation bien hardie, et que, si c'en est une par hasard, elle n'est sans doute contredite par aucun texte de l'Évangile. L'origine de ces saints personnages est si bien connue et consacrée que^ sauf les Vénitiens, je ne

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ccmnais aucune école qui se soit permis de la contredire ouvertement et qui ait essayé de leur donner d'autre cachet aristocratique qu'un aspect noble et imposant. Le bon sens et le savoir éclairé de Tartiste suffisaient cependant pour le maintenir en accord sur ces sujets avec la tradition; ce qui était autrement difficile, c'était) avec une âme froide à la religion, d'éviter la froideur aux œuvres qu'il lui demandait ; or cette difficulté a été surmontée avec un étrange bonheur* Les tableaux religieux de Gleyre sont religieux dans toute Tacception du mot par la nature de l'émotion qu'ils communiquent. La Séparation des apétreB respire l'enthousiasme le plus austère. Ces hommes dont chacun exprime une nuance particulière d'émotion pieuse, réunis un instant sur le sommet de la sainte colline ^t qui s'en éloignent par groupes isolés correspondant aux quatre points cardinaux en jetant un dernier regard sur la croix» symbole de leur prédication commençante et seul espoir de leurs àmeS) ce saint Jean agenouillé dans une attitude d'adoration si éloquente et si poétique, ce saint Pierre assis au pied de la croix comme la pierre angulaire de l'Eglise qui étend les bras pour exhorter et bénir les pèlerins, composent un des spectacles les plus solennellement lyriques qui se puissent concevoir. L'esquisse de la Cèm est encore une œuvre de la plus magistrale beauté. Dans une salle en rotonde semblable à l'abside d'une église romane, le Christ debout institue le sacrement de l'Eucharistie. La figure du Christ est tellement écrasante d'autorité surhumaine

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et de majesté sacerdotale que son aspect seul suffirait pour révéler qu'il se passe dans cette étroite salle quelque chose d'étonnamment grand quand bien même les expressions de tous les autres personnages ne le diraient pas, et elles le disent par l'intensité de leur recueillement et le sérieux de leur attention. On remarquera le choix hardi de Tartiste, qui, entre tant de moments dramatiques du dernier repas de Jésus, s'est arrêté précisément au plus théologique, c'est-à-dire à celui qui semblait devoir présenter les plus insurmontables difficultés et inspirer la moindre sympathie à un homme d'aussi peu de foi. Les épisodes de saint Jean s'endormant sur la poitrine de Jésus, ou de Judas Iscariote se dénonçant lui-même en mettant la main au plat auraient certes paru mieux convenir par leur caractère plus humain à la nature de son talent et de ses opinions. Ces obstacles ont été si heureusement surmontés qu'on peut dire que l'art d'un Hippolyte Plandrin n'aurait pu produire rien de plus austère. L'artiste a fait plus et mieux encore : en même temps qu'il conservait à cette scène son caractère théologique, il lui restituait son caractère d'intimité familière. C'est l'institution du sacrement de l'Eucharistie, mais c'est aussi un scène de biographie sacrée, le dernier souper de Jésus. Pour produire cette impression à la fois solennelle et touchante, il lui a suffi de disposer ses personnages autrement que ne l'avaient fait les artistes antérieurs. Vous vous rappelez par exemple cette longue table de la Cène de Léonard de Vinci, où les personnages pressés les

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uns contre les autres semblent se multiplier; ici, au contraire, ce ne sont que quelques hommes que Ton peut aisément compter; Teffet inverse à celui de Léonard a été produit par la manière dont les convives ont été ingénieusement espacés. La Pentecôte est encore une œuvre d'une rare beauté, pour laquelle je demanderais presque à M. Clément la permission d'être plus indulgent que lui. Il est impossible, dès qu'on Ta vue, d'oublier la figure de cette Vierge merveilleuse d'exaltation et d'emportement divin. Avec quelle autorité enthousiaste elle préside à cette scène de la diffusion de l'esprit saint sur les interprètes des paroles de son Fils ! Et cet enthousiasme n'est pas celui d'une prophétesse ou d'une sibylle qui est possédée et dominée par l'esprit, c'est celui d'une personne royale qui le possède et le domine. L'esprit saint rayonne de tout son être, et il semble vraiment que ce soit d'elle et non d'en haut qu'il se répande sur les personnages agenouillés dont les regards ardents d'une pieuse flamme disent assez avec quel mélange d'amour reconnaissant et de terreur sainte ils reçoivent la faveur de cette communion ignée. Tout cela, dis-je, est très religieux, et cependant, pour celui qui sait observer avec finesse, il y a là quelque chose qui révèle le non-croyant. Tout cela est trop lyrique, ces ardeurs sont trop intenses, ces exaltations trop sublimes, il est évident que l'artiste n'a pas abordé de plain-pîed ses sujets et qu'il a cru devoir se hausser pour les atteindre. Ces œuvres ont été obtenues par effort; aussi Gleyre a-t-il évité de les multiplier, et

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préférait-il, lorsqu'il s'adressait aux Éoritures, y puiser des sujets plus humains, tels que Adam et Ève^ Jtfuih et Booz ou r Enfant prodigue^ qu*U savait traiter avee noblesse, ampleur et simplicité.

Tel est dans son ensemble l'œuvre de Gleyre, tels sont les caractères essentiels de son talent. Sans doute bien des pages charmantes ou élevées seraient eaeore à signcder, mais les observations que nous aurions ii faire à leur sujet ou bien n'offriraient qu'un intérêt de détail sans rien de général, ou bien seraient Une répétition de celles que nous avons présentéei% La tâche que nous nous étions tracée est donc remplie, et, maintenant que l'artiste nous est connu dans ses traits les plus importants^ retournons-nous encore un instant vers l'homme pour le saluer une dernière fois.

On raconte qu'au dernier siècle un jeune artitte à son départ pour l'Italie étant allé faire visite à son maître Boucher, celui-ci lui dit, entre autres conseils : « Surtout, déâez-vous des Michel-Ange et autres peintres de cette sorte ; si vous entrez une fois dans ces machines- Ià| vous êtes perdUi » Certes le conseil est d'une intelligence vulgaire et qui va d'elle-même au plus aisé, mais il n'est pas sans finesse et contient un côté pratique dont plus d'un pourrait profiter. C'est, sous forme esthétique, le même conseil que tant de moralistes bourgeois donnent aux jeunes gens lorsqu'ils leur recommandent de rester sagement dans le milieu social où ils sont nés et d'éviter la fréquentation des puissants. Les dangers, disent-ila,

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nait^ont {^our voas à votre in«u, et sang que vous les ayez proYoquéS| de cette fréquentationé Ils naîtront non seulement de voe défauts» mais de vos qualités^ et) à supposer que yous soyez parfaits, de votre per* léction même. Yos meilleurs sentiments vous seront un piôge et eonspirsront contre vous; l'esprit d'imitation tous sera un ridicule, Tamour prendra figure d*iBSolence ou de présomption, ladmiration de ser* viiité» la dignité d'orgueil ou de vanités Ge n^'^t pas cependant dans le seul commerce social que la fréquentation de la grandeur est périlleuse; elle Test pour le moins autant dans le commeree intellectuel et moral» Là aussi Timitation est facilement un ridi*^ tsulei Tamour une aspiration condamnée à rester sté^ rile, TadmirAtion une vertu décevante; il y a des ca^ tastrOphès de talents comme des catastrophes d'âmes et de cœurs, et le grand art a fait certainement et pour les mêmes raisons autant de victimes involontaires que les plus fières aristocraties. Â moins d'être un de ces heureux qui^ par les privilèges exceptionnels de la nature, entrent d'emblée et de plain-pied dans la grandeur, ceux-^là mêmes qui seront destinés à être vainqueurs ne le seront qu'après avoir été longtemps vaincus, et, lorsqu'une fois ils auront triomphé, ils porteront toujours, même au sein de la célébrité, ies stigmates de la lutte qu'ils auront soutenue. C'est à cette dernière et si noble catégorie de victorieux que Gleyre appartenait. Il n'avait pas entendu le conseil de Boucher, ou, s'il l'avait entendu, il y était resté sourd. Méprisant les genres faciles et

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les emplois agréables du talent, il était allé droit au grand art, en avait salué les dieux et s'était dit que ceux-là seuls étaient dignes d'être servis. Il avait alors engagé un long combat où il lui avait semblé souvent que ces forces étaient inégales, il s^était voué à un service où il avait reconnu souvent que la fidélité était insuffisante et que Tabnégation ne comptait pas. A force de courage, de persévérance et de noble obstination, il avait vaincu pourtant et avait pris rang parmi les maîtres, mais les souffrances dont il avait payé son talent n'avaient pas disparu avec la victoire. L'effort avait cessé, mais non la lassitude qui en était le résultat; les découragements avaient pris fin, mais non les habitudes de tristesse qu'ils avaient engendrées; l'obscurité avait fait place au plein jour de la célébrité, mais sa timidité lui fcdsait encore chercher l'ombre et fuir la lumière qu'il s'était créée. Vous vous rappelez le combat de Jacob avec l'ange. Toute une nuit ils luttèrent, Jacob tenant bon contre le ministre du Très-Haut avec une énergie dont son adversaire céleste se réjouissait avec une ironique allégresse, satisfait de trouver parmi les enfants des hommes un si digne champion pour les luttes qu'exige le Tout-Puissant; puis, lorsqu'il crut que l'épreuve avait assez duré, il lui suffit d'un attouchement qui dessécha un des nerfs de la cuisse de Jacob, et il s'envola en le saluant du nom nouveau et plus significatif d'Israël. La vieille légende biblique raconte en toute exactitude et sans aucun symbolisme la vie de Charles Gleyre. Lui aussi il avait lutté avec l'ange.

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qui, après Favoir terrassé et lui avoir tout enlevé, bonheur, amour, beauté, santé, fortune, l'avait marqué au front d'un signe de solitude pour perpétuer le souvenir de sa défaite, et s'était enfui en lui laissant le nom d'artiste qu'il avait ambitionné avec un si persévérant désir et mérité par de. si complets sacrifices. On reconnaissait en Gleyre une victime du grand art, et c'est là ce qui rendait sa personnalité singulièrement sympathique à ceux qui l'approchaient avec assez d'élévation d'intelligence et de droiture de cœur pour mériter de le comprendre. Aussi quand même son nom ne serait pas assuré de vivre par tant d'œuvres gracieuses, élégantes et fortes^ il vaudrait encore d'être conservé pour le noble spectacle que sa vie a présenté et le rare exemple de désintéressement qu'elle propose à la louange des contemporains et au respect de l'avenir.

Octobre 1878.

Nul homme, disait le vieux Solon^ ne doit être estimé heureux avant sa mort; mais il n'y a pas de règle si vraie qui ne souffre quelque exception, et l'écrivain distingué dont nous voudrions aujourd'hui retracer les traits sympathiques eut la fortune d'être de ce petit nombre qui, dans chaque génération, semble né pour contredire l'aphorisme si sombre du législateur d'Athènes. On pouvait l'estimer heureux avant sa mort en toute confiance et sans crainte d'être démenti par les événements du lendemain, tant il avait sagement construit sa demeure à distance de toutes les voies qui mènent aux obstacles. Heureux dès sa naissance par toutes ces circonstances de fortune, de famille et d'éducation qui jouent un rôle si considérable dans le cours de la vie de tout homme, il lui avait été donné, selon un mot du cardinal de Retz, de remplir tout son mérite dans la double carrière qu'il a parcourue jusqu'à sa mort

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