‹ Nos morts contemporainsChapitre 16 sur 22 · II · texte numérisé non relu

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avec un succès constant. Il a été tout ce qu'il devait être sans avoir jamais à accuser le sort d'une lenteur ou d'une malveillance. Professeur longtemps applaudi à la faculté des lettres de Montpellier, il est venu à l'heure précise occuper à la Sorbonne la chaire à laquelle le désignait l'éclat de son enseignement. Écrivain constamment apprécié, il n'a connu ni lei injuatei retoura da l'opinion ni les dénigrements des envieux, et lorsque, recommandé par la voix de l'estime publique aux suffrages de l'Académie, il est entré dans l'illustre assemblée, son élection n'a causé aucun étonnement et n'a rencontré aucune opposition sérieuse, tant elle apparaissait comme le couronnement naturel d'une vie littéraire dont chaque pat avait été récompensé par les témoignages les plus variés de considération. Ce n'est donc pas une réparation que nous avons à ffdre; noua n'avons aucune injustice à dénoncer, aucune mauvaise chance à déplorer, et nous sommes loin de noua en plaindre, étant de ceux qui aiment à voir le talent et la vertu récompensés. C'est pour les dieux seulement que le spectacle le plus agréable est celui du juste aux prises avec l'adversité; pour les simples mortels, le spectacle contraire eit inliniment plus consolant et nous osons dire plus moral. Oui, plus moral. Je ne sais quelle manière de philosophe effrontément facétieux a émis un jour l'opinion que les personnes belles, bonnes et intelligentes devaient être la proie légitime de ceux qui ne possèdent aucune de ces qualités, et le vulgaire, seigneur de ce

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monde sublunaire, n'a que trop montré en tout tempii par sa conduite envers l'élite de l'humanité qu'il n*étalt pas éloigné de partager cet aimable avis. Il est donc bon. que le spectacle le plus agréable aux dieux lui sôit montré le plus rarement possible, et il y a lieu de se réjouir chaque fois qu*une âme honnête a pu accomplir sa destinée sans user son temps et ses forces dans des luttes stériles contre le malheur ou l'iniquité. Une existence réellement heureuse est d'ailleurs chose si rare qu'il n^ést pas à ôraindre que l'exemple en soit jamais asseî contagieux pour que le talent et la vertu ne soient pas toujours assurés de cette dose d'infortune qui, au dire de certains, est leur stimulant le plus actif.

[ Ce bonheur, Saint-René Taillandier en était digne, car il est aisé de comprendre qu'il en était en partie l'auteur. Une fortune aussi constante ne va pas sans certaines qualités qui la déterminent, la fixent et en jissurent la durée, et Saint-René Taillandier possédait toutes celles qui font le parfkit galant homme. Si Ton nous demandait de définir le galant homme, nous répondrions que c'est l'homme dont le cœur est cultivé à l'égal de l'intelligence, dont les Sentiments, châtiés par le sens moral, comme l'esprit est châtié par le goût littéraire, ont acquis cette science des délicatesses sans laquelle les vertus les plus sérieuses gardent toujours quelque chose de pédantesque ou même de barbare, et cette définition s'appliquerait en toute exactitude à l'écrivain que nous regrettons. La bienveillance était chez lui un penchant presque

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irrésistible, il aimait à être utile comme d'autres aiment à nuire; c'était là son machiavélisme et sa diplomatie. Ce que sa plume a rendu de services littéraires, défendu de nobles causes étouffées, mis en lumière de talents inconnus ou mal jugés, ses lecteurs le savent; ce que ses amis seuls pourraient dire , c'est à quel point sa bienveillance envers les personnes était désintéressée, exempte de toute arrière-pensée égoïste ou de toute préoccupation de vanité. Et cette bienveillance s'exerçait sans bruit, sans démonstration empressée, sans affectation de sensibilité, avec cette exacte meêiure qui, il faut le reconnaître, est presque exclusivement le privilège des Parisiens de race. Cette mesure d'ailleurs ne l'abandonnait jamais en rien ; sa nature portait en elle un certain élément modérateur qui en réglait ' toutes les manifestations et la garantissait contre tout écart. Il y avait en toute chose un certain degré de vivacité qu'il ne se permettait jamais, bien qu'il fût loin de lui déplaire de le rencontrer chez autrui et qu'il fût capable même à l'occasion d'en admirer et d'en louer les effets. Il était enthousiaste et curieux, mais son enthousiasme était sans tumulte et sa curiosité sans fièvre. Il aimait d'instinct les larges horizons et les nobles cimes, et son talent l'y portait spontanément dès qu'il les entrevoyait, mais il s'y portait d'un vol égal et comme d'un coup d!aile silencieux. Son talent revêtait la forme oratoire plus volontiers que toute autre, ce qui implique la présence d'un certain feu, mais la chaleur était chez lui toute

de l'esprit et n'avait rien de commun avec cette chaleur du tempérament qui ne va jamais sans une véhémence de sentiments voisine de l'exagération. Sa conversation, une des moins fatigantes et des plus instructives dont j'aie fait l'expérience, était d'un courant large et facile, sans accident de verve ni brusque saillie d'originalité, mais aussi sans ralentissements ni moments de langueur ou d'atonie. Il discutait quelquefois, il ne disputait jamais; rarement causeur sut plus généreusement ménager Tamour-propre de ses interlocuteurs aux dépens du sien propre. Son urbanité, de même substance que ses autres qualités, ne se démentait en aucune circonstance. Vous tous qui l'avez connu pendant de si longues années, ses collègues de l'Université, ses confrères de la Revue des Deux-Mondes^ dites si vous avez jamais surpris chez lui un excès ou un oubli de parole, un mot hors de ton^ une expression de violence ou d'aigreur, dites surtout s'il lui échappa jamais un trait pouvant faire blessure. Gomme les très honnêtes gens, ceux qui le sont intùs et in corde^ Saint-René Taillandier savait se refuser ces malices où il est si facile d'exceller, pour peu que, exempt de scrupule, on accorde toute liberté aux boutades de la nature, et, même lorsqu'il méprisait, sa sévérité se gardait soigneusement de ces formes d'ironie mauvaise qui ont en elles quelque chose de satanique et présentent l'inconvénient de châtier le mal avec les armes même des méchants.

Il puisait sa vie morale aux principes les plus féconds et les plus nobles. Les deux grands courants

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de pensées et da sentiments qui se partagent notre siècle, courants d'ordinaire divergents, souvent ennemis, s'étaient unis en son àme comme en un paisible confluent; il avait eu 1q don de savoir ôtra à la fois libéral avec fermeté et chrétien avec sincérité, et de tous les bonheurs de sa vie celui4à n'avait pas été le moindre, Il avait passé de la foi naïve de la jeunesse iux convictions raisonnées de la science sans que la fréquentation des doctrines philosophiques lui fût malsaine ; il ne permit jamais h ses doutes inévitables ce degré de témérité qui pouvait provoquer une de ces crises de déchirement intérieur d'où l'âme ne sort, même victorieuse, qu'amoindrie ou mutilée ; ce qui est plus certain encore, c'est qu'il ne traversa jamais ces étapes d'aridité et ces états de sécheresse dont parlent tous les mystiques et qu'ils dénoncent comme l'accompagnement ordinaire de tout ralentissement de la foi, protégé qu'il fut toujours contre de tels accidents par la vertu de l'espérance, Nature instinctivement confiante, il ne s'était pas senti découragé par les contradictions apparentes qui séparent la science et la foi, et il s'était dit dès ses premiers pas qu'il était impossible que l'esprit humain ne découvrit pas un jour le pont par où ces deux grandes puissances pourraient se rejoindre sans crainte de péril pour l'équilibre de l'âme humaine, sans crainte de nauft*age pour les sociétés. Ainsi soutenu par cette ferme assurance intérieure, il avait livré exempt d'inquiétudes sa barque aux vagues de cette mer houleuse des systèmes que tous doivent traverser

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aujourd'hui, merveilleusement orienté dans sa navigation par la double boussole qu'il portait avec lui, et préservé contre les récifs, les bancs de sable et les côtes insalubles par une instruction solide, de nombreuses lectures, une prudence perpétuellement attentive, un art remarquable de jeter la sonde -et de reconnaître sous la profondeur des eaux les parages dangereux. Cette réconciliation qu'il cherchait, il la sentait possible par son propre exemple ; ce point de jonction rêvé par tant de nobles esprits, il le trouvait dans le passage, graduellement opél*é par la science, du christianisme tel que les siècles nous l'ont légué à un christianisme plus universel encore. Le jour où ce passage serait accompli, l'antique Jérusalem laissée sur la rive du départ apparaîtrait sur la rive d'arrivée, rajeunie et éblouissante de nouvelles splen* deurs. Toute sa vie littéraire et philosophique n'a été qu'un long voyage à la recherche-des faits soit favo* râbles, soit hostiles à cette double cause qu'il s'était donné mission de soutenir. Il allait interrogeant les systèmes, les littératures, les mœurs étrangères, les sectes, voire les coteries morales où la vie est souvent d'autant plus intense qu'elle est contenue dans un moindre corps, trouvant sur sa route plus de combats à livrer que de traités d'alliances à signer, embarquant toutefois par compensation mainte recrue au service de l'harmonie désirée. Que son esprit fût devenu de plus en plus compréhensif à mesure qu'il accomplissait ce voyage, cela n'avait rien que de naturel ; ce qui est plus particulier, c'est que son rêve

de concorde n*aii jamais reçu aucune atteinte. Si invincible était restée en lui cette union que je ne puis mieux en faire comprendre Tintime énergie qu'en disant qu'il ressentait et poursuivait toute impiété philosophique comme un acte antilibéral et toute doctrine chrétienne illibérale comme une impiété.

Cette double préoccupation qui a été le tourment de sa vie entière et se manifesta dès sa première jeunesse le sacrait d'avance écrivain ; cependant il hésita quelque temps stvant de faire choix d une carrière. Au sortir du collège, où il avait fait les plus brillantes études, nous le voyons entre les années 1837-1840 prendre à la fois ses grades de licencié es lettres et de licencié en droit, indécis qu'il était encore entre la magistrature et le professorat. En tout cas, il n*y eut à aucun moment hésitation sur les idées qu'il était décidé à servir; nous en avons pour preuve son œuvre de début, un long poème intitulé Béatrice^ où il a déposé les nobles rêves de sa jeunesse. Ce poème, publié en 1840, est peu connu aujourd'hui, bien qu'à l'origine il n'ait pas passé inaperçu. Dans la page de critique la plus remarquable qu'il ait jamais écrite, cette brillante charge à toute outrance qu'il exécuta contre la Divine Épopée d'Alexandre Soumet, Théophile Gautier mentionna Béatrice avec éloges en l'opposant aux conceptions mystiques mal venues de l'auteur de Saûl, Par la nature de son sujet, l'œuvre n'était pas de celles qui sont faites pour retentir et fut bientôt oubliée; mais nous oserons dire qu'elle

est indispensable à quiconque veut écrire sur Saint- René Taillandier, car elle nous initie d'une manière si complète à sa vie morale d'alors qu'elle a pour nous la valeur d'un véritable document autobiographique. Nous entrons dans sa chambre de laborieux étudiant, nous nous asseyons entre ses amis, dont nous pouvons au moins nommer un avec certitude, tant il est reconnaissable, l'infortuné Alexandre Thomas, si différent de lui par le caractère et les ten^ dances ; nous lisons les titres des livres favoris jetés sur sa table de travail, livres de foi et livres de doutes , Dante et Gœthe , les poésies franciscaines et les poètes de la Souabe, les mystiques du moyen âge et les doctrines de la moderne Allemagne ; nous surprenons sur le fait Taction des influences contemporaines préférées de son jeune esprit. La principale de ces influences, celle d'Edgar Quinet, à qui le poème est dédié, fut sur Saint-René Taillandier des plus considérables et des plus persistantes, ce qui n'étonnera aucun de ceux qui ont suivi ses travaux avec attention. Assurément ce n'était ni une philosophie bien précise, ni une doctrine religieuse bien établie que Quinet pouvait lui donner ; mais il trouvait chez lui nombre de séductions qui répondaient bien mieux à l'état d'âme qu'il traversait que le plus logique des systèmes, de nobles aspirations, d'éloquentes inquiétudes, une foi vibrante dans les destinées futures de l'humanité, un sentiment profond de l'immanence du divin dans le monde, une confiance enthousiaste dans la fécondité de l'infini, et enfin l'assurance prophé-

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tique que, li les noms particuliero des religions étaient destinés à disparaître, le nom même de religion ne serait jamais aboli dans les langues humaines. G*était d'ailleurs Tépoque où Quinet n'avait pas tellement rompu avec la tradition chrétienne qu'il ne tH ca^ pable d'essayer son éloquente réfutation du docteur Strauss et où, par conséquent, un jeune disciple, à la fois traditionaliste et rationaliste, pouvait aisément contempler dans ses écrits Timage d'un christianisme latitudinaire, semblable à celui qu'il rêvait lui-même. Ce christianisme, Saint-René Taillandier l'y découvrit en effet, et le transporta avec bonheur dans ce poème de Béatrice, où se reconnaissent sans peine les traces laissées par les fréquentes lectures d* Ahasvérus et du Génie des religions.

Le thème de Béatrice n'est autre que cette espérance dans l'union future de la science et de la foi que nous venons de marquer comme le sentiment en quelque sorte central des travaux de Saint-René Taillandier. Trois jeunes gens engagés dans la poursuite laborieuse de la vérité échangent dans une mo* deste chambre d'étudiants leurs confidences de caté<chumènes. Leurs caractères habilement présentés répondent à trois variétés de la nature philosophique : le rationaliste, le mystique, l'éclectique ou, pour mieux parler, le syncrétiste. Le rationaliste n'est autre que son confrère en professorat Alexandre Thomas, déjà nommé; nous n'oserions nommer le mystique; le syncrétiste, nous avons à peine besoin de le dire, est l'auteur du poème. Ces confidences ne

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soni rien nioias que joyeuaeg. Les amis se plaignent que cette soience qu^ila servent avec un si brûlant enthousiasme paye mal leurs aspirations et qulls ne trouvent point en elle ce que tout jeune cœur cherche avant tout sous une forme ou sous une autre, Tamour. Est-ce donc 'qu'il y a un divorce irrémédiable entre la vie de rintelligenoe et la vie de Tàme? En a-t^il toujours été ainsi et n*y a*t-il pas eu des époques bénies où l'idéal n'était pas une sèche abstraction, où la réalité était autre chose qu'un chaos malsain de notions empiriques/où la vérité eh se communiquant remplissait à la fois Tesprit de certitude et le cœur de divine tendresse, où Tétre de Thomme pouvait, daiis chacune de ses manifestations harmonieuses, atteindre à cette perfection qui, selon la belle défiinltion de saint Bernard, consiste à brûler et à briller à la fols ! ardere et lucere perfectio eitf Alors ils en viennent à songer à cette Béatrice qui ouvrit à Dante Tune après Tautre toutes les portes du paradis, et ils révoquent par l'irrésistible incantation du fervent désir. Ah 1 qu'il descende et qu'il demeure à jamais avec nous ce savant esprit d'amour, cet aimant esprit de science ! Béatrice apparaît et leur explique longuement comment a été possible le merveilleux édifice des beaux siècles du moyen âge. Une divine pensée d'amour fut un jour jetée parmi des hommes simples, cette semence bénie germa de proche en proche, des milliers d'âmes la reçurent, et chacun ajouta à cette richesse première le petit trésor de sa vie morale. La croyance chrétienne, ainsi grossie de tous

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les rêves d'amour dont elle avait été le principe, devenue la maîtresse absolue de Tâme humaine, inspira chacun de ses mouvements, en sorte qu'il n'y eut pas un seul de ces mouvements qui ne fût déterminé par l'amour. C'est par l'amour qu'elle devint habile, ingénieuse et savante. Ce Dieu dont elle était pleine, elle voulait l'adorer, et pour l'adorer elle devint architecte et artiste inspirée; elle voulait le comprendre, et, pour le conxprendre, elle éleva l'édifice de la scolastique, et enfin, tout cela fait, ne se trouvant pas encore assez près de lui, la poésie, d'un dernier effort d'amour, l'emporta sur ses ailes jusqu'à sonjtrône inaccessible à la pensée réduite à ses seules ressources. Si cher est ce souvenir à Béatrice, que volontiers elle consent à un nouveau séjour sur la terre pour guider, si c'est possible, un nouveau Dante dans les régions du para* dis. Mais, hélas ! cette fois le séjour lui paraît si dur qu'il ressemble à une expiation, et qu'elle croit descendre ou monter les spirales de ces mondes consacrés aux pécheurs que son pied ne foula jamais. Le moderne scepticisme lui est une insulte quotidienne, la science aride un sujet de larmes; il n'est pas d'heure où elle ne sente passer en elle le frisson de l'épouvante, et quand enfin elle veut regarder le ciel, dont elle connaissait toutes les provinces, elle le trouve fermé et croit alors qu'il ne lui reste qu'à mourir, proie dévolue au néant qui triomphe. Une scène imitée à la fois du fameux songe de Jean-Paul et de V Ahasvérus d'Ëdgart Quinet vient écarter cette conclusion (lèsespérante. Les grands morts des époques croyantes se

lèvent du tombeau pour maudire les générations qui ont défait leur œuvre ; mais lorsqu'ils sont en face d'elles et qu'ils voient marqués sur tous ces fronts les signes de l'étude, du désir, de la bonne volonté, ils reconnaissent leurs fils légitimes, il leur est révélé que les hommes de cette terre renouvelée sont en quête d'un ciel plus haut que celui qu'ils avaient atteint, et les anathèmes se changent en bénédictions. Morts et vivants se réconcilient; c'est comme un baiser Lamourette du moyen âge et du xix^ siècle. Les siècles passés étaient partis de l'amour pour aboutir à la science ; les siècles nouveaux sont partis de la science pour aboutir à l'amour ; l'humanité refera en sens inverse le voyage qu'elle a déjà fait. Écrit au lendemain de VAhcLsvérus et du Prométkée d'Edgar Quinet, et contemporain de la Psyché de Victor de Laprade, ce poème porte bien la date de ces dernières années de tendances spiritualistes où les dogmes religieux du passé trouvèrent un suprême et frêle refuge dans les formes du symbolisme, avant de subir l'assaut froidement irrespectueux des doctrines du positivisme.

Si cette tentative poétique que Saint-René Taillandier appelait gaiement son péché de jeunesse ne fut pas renouvelée, il faut en faire honneur au sens critique supérieur de notre collaborateur , car elle n'avait rien qui fût fait pour décourager, et tout autre moins judicieux n'aurait pas manqué de récidiver. Béatrice en effet n'est ni une œuvre manquée, ni une de ces erreurs si fréquentes chez les jeunes

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talents qui cherchent leur voie ; la peniée en est ôle* vée, bien conduite et bien déduite ; l'exécution en est soutenue, et la forme nombreuse témoigne dans son abondance d'un sentiment très sur des lois du développement poétique. Seulement, parmi toutes ces qualités, il n*y en a aucune de celles qu'on peut appeler conquérantes et qui sont faites pour s'em* parer du peuple des lecteurs. Le seul inconvénient qu'il y eût pour Tauteur à recommencer sur nouveaux frais était donc de se résigner à écrire des poèmes pour un public de cent personnes ; mais Saint-René Taillandier pensa justement qu'il avait mieux à faire de son temps. En abandonnant la muse, il n*en déserta d'ailleurs ni le cuUe fervent ni la fréquentation assidue. En se consacrant à la prose, il y fit passer le plus qu'il put de cette poésie qu'il se refusait désormais ; ses travaux critiques et historiques sont pleins de fragments ou, pour mieux dire, d'écoulements d'une matière condamnée à ne plus se rassembler et qui s'insinue dans la critique à la manière des métaux dans le dur rocher, par veines et infiltrations. Jamais avec lui l'analyse n'est sèche et décharnée ; un oer* tain lyrisme toujours prêt à se montrer, une grande indulgence pour l'image, une tendance très marquée à laisser glisser l'idée dans le domaine du sentiment y témoignent à chaque instant que l'écrivain possède non seulement le goût, mais la pratique de la poésie^ surtout qu'il a vécu dans le commerce familier des poètes. Ils composaient en effet sa lecture favorite ; il se dédommageait de ne plus faire de vers en ad-

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mirant ceux des autresi et rareiûent admiration fut plus entière. Il portait les poètes contemporains jusqu'aux plus petits dans sa mémoire, et savait Tart de les retrouver jusque dans leurs œuvres les plus imparfaites ou les plus justement dédaignées. En le perdant , ils ont perdu un des propagandistes les plus zélés et les plus désintéressés de leur gloire^

Un an après la publication de Béatrice (1841), ses hésitations ayant pris fin, il fit décidément choix du professorat, et, ayant accepté du ministère de M. Villemain une place de suppléant à la faculté de Strasbourg, il se fit recevoir docteur es lettres. Dans la thèse qu'il soutint à cette occasion, thèse qui est devenue un livre intéressant et qui avait pour sujet la vie et la doctrine de Seot Érigène, reparait cette

croyance en l'union future de la science et de la foi qui fait le sentiment dominant de son poème* Préoccupé de trouver dans le passé des ancêtres à son espérance, il lui avait paru que le penseur original et énigmatiquô qui éclata au milieu des ténèbres du IX* siècle comme un météore philosophique, sans précurseurs immédiats, n'avait jamais été droitement compris. L'homme qui avait exprimé cette forte idée : « La vraie religion n'est que la vraie phi«losophie et la vraie philosophie n'est que la vraie religion, » s'il n'avait pas résolu le problème de l'union de la science et de la foi, n'en avait*il pas compris, avec une pleine exactitude, la nature et les conditions? Saint^René Taillandier s'ingénia donc à

séparer le disciple de l'apocryphe Denys rAréopagite et du moine Maxime de toute étroite parenté avec le néo-platonicisme d'Alexandrie, Tamnistia de tout délit de panthéisme et s'attacha à montrer en lui un philosophe strictement chrétien en dépit de la défiance que l'Eglise eut de ses opinions dès l'origine et qu'elle conserva toujours depuis; le père non reconnu, mais authentique, de la philosophie du moyen âge dans son double mouvement, la scolastique et les mystiques. Nous voudrions pouvoir dire que le jeune écrivain réussit à prouver ces conclusions; malheureusement, l'exposé très complet et très lucide qu'il fait des doctrines de Scot Érigène, les citations abondantes dont ses analyses sont accompagnées et les fragments importants dont il a composé l'appendice de sa savante thèse ne nous permettent pas d'être aussi affirmatif.

Il nous est impossible de voir en Scot Érigène autre chose qu'une apparition excentrique et solitaire, comme l'histoire en présente quelquefois pour rompre, dirait-on, la monotonie de la logique des siècles. Tout en lui indique nettement que nous sommes bien en face^ non d'un chrétien philosophant, mais d'un véritable libre penseur, animé d'une pieuse déférence à l'égard du christianisme, il est vrai, sincèrement désireux de le trouver d'accord avec sa philosophie, travaillant en toute bonne foi à cet accord, mais qui a pris d'avance son parti pour le cas où les deux doctrines ne s'ajusteraient pas exactement. La sienne, très hardie et très complète.

se suffît en effet par elle-même, porte en elle-même son principe et ses conclusions. Elle côtoie le christianisme^ mais sans s'y confondre jamais, et si les deux doctrines vont ensemble, c'est à la manière de deux fleuves qui voyagent de compagnie vers la même mer, mais s'y jettent par deux embouchures différentes. La qualité essentielle du vrai philosophe, l'intrépidité intellectuelle, est visible chez Scot Érigène; quelles que soient les conséquences où la vérité le conduit, son cœur ne tremble pas plus que sa raison ne recule. Lorsque Deseartes, avant de commencer à philosopher, enfermait la théologie dans son arche sainte, était-il plus radical que Scot Érigène débutant par établir la prééminence de la raison sur l'autorité et réservant pour le seuf enseignement des simples les témoignages des pères et de la tradition? Certains critiques allemands, nous dit Saint-René Taillandier, ont essayé d'établir la parenté de la doctrine de Scot Érigène avec les plus modernes systèmes de la philosophie germanique, et cette entreprise n'a rien qui soit pour beaucoup étonner, tant les ressemblances sont frappantes. Jusqu'à quel point le Dieu et l'Univers de Scot Érigène, ce rien absolu qui est au-dessus de toute détermination, ces idées qui sont à la fois créées et créatrices, cette distribution incessante de la vie à travers les domaines de la nature par l'action du Saint-Esprit remplissant l'office de l'éternel devenir, diffèrent du Dieu et de l'Univers de Hegel, nous ne nous arrêterons pas à le chercher, mais à coup sûr ils diffèrent sensiblement du Dieu et

de la création des chrétiens. Et que dire de cette explication symbolique de TEcriture qui substitue l'interprétation individuelle selon l'esprit au sens textuel déclaré bon pour les hommes de chair, ou de cette hardie négation de l'éternité des peines, conséquence de la négation plus hardie encore de l'existence réelle du mal? Ce qui en dit plus long sur les tendances de sa doctrine que toutes les plus ingénieuses apologies, c'est le silence que l'Eglise du moyen âge s'obstina toujours à garder sur son compte. Gomme le dit excellemment M. Guizot, en parlant de ce même grand esprit, on n'abuse pas des adversaires intellectuels, et ce caractère flottant, prêtant à l'illusion, qui a permis à Saint-René Taillandier de voir en lui un chrétien véritable, est précisément ce qui mit l'Eglise à son égard dans une attitude de muette réserv<e. Le critique réussit donc imparfaitement à établir d'une manière étroite les liens qui rattachent Erigène aux scolastiques et aux mystiques du moyen âge, dont aucun ne songea d^ailleurs jamais à se réclamer de lui; en revanche, il réussit à merveille à établir ses rapports très directs avec tous les adversaires de l'orthodoxie, qui, eux, l'ont tous avoué pour maître, et l'équivoque Amaury de Chartres, et le batailleur Bérenger de Tours, et les Albigeois parmi lesquels il était en grand renom, et l'évangile éternel de l'abbé Joachim de Flore, qui est mieux qu'en germe dans le commentaire sur l'Evangile de saint Jean retrouvé par M. Ravaisson. Un tel fait parle assez haut. Si Scot

Érigène n'est pas Tancêtre lointain des philosophes modernes, tenons-le en toute assurance pour le père véritable de cette curieuse race mixte de libres penseurs sous robe chrétienne qui n'a disparu qu'au commencement du xviie siècle et dont les derniers furent Giordano Bruno et Gampanella. Dans ce livre ingénieux et instructif, une des tendances les plus marquées de l'esprit de Saint-René Taillandier se laisse voir à découvert. Très complaisant aux manifestations du génie vrai et en même temps très constant dans les principes qu'il s'était donnés, il lui en coûtait de voir tel homme qu'il admirait aller à des conséquences qu'il n'admettait pas. Par cette même faiblesse, qui était presque de sentiment, dès qu'une doctrine se rattachait par quelque côté aux idées qui lui étaient chères, il faisait effort pour la tirer tout entière à lui en dépit de ce qu'elle pouvait avoir de suspect, et c'est là justement ce qui lui est arrivé avec Scot Érigène.

Deux ans après la publication de cette thèse, Saint- René Taillandier, quittant le poste de noviciat qu'il occupait à Strasbourg, allait prendre possession de la chaire de littérature française à la faculté des lettres de Montpellier et envoyait à la Revue des Deux- Mondes ses premières études sur l'Allemagne, résultats d'un voyage exécuté entre son poème de Béatrice et son entrée dans l'université. Ce voyage a joué dans la carrière littéraire de Saint-René Taillandier un rôle capital. Ce n'est pas, il l'a par la suite mainte fois déclaré, qu'il fût alors attiré vers l'Allemagne par

aucune sympathie particulière, mais c'était là que, depuis Kant et Gœthe, la pensée humaine avait ac* compli ses dernières évolutions mémorables, là qu'elle avait forgé de nouvelles armes et renouvelé ses méthodes d'investigation, et le jeune critique avait voulu connaître de près l'actif atelier d'où tant de systèmes étaient sortis depuis cinquante ans. Il séjourna un an et demi à l'université de Heidelberg, où il se rencontra avec son ami Alexandre Thomas et M. Laboulaye, visita le Wurtemberg et la Bavière, fréquenta le plus qu'il put d'hommes célèbres, et vit notamment M. de Schelling à Munich. Quelle que fût l'ardeur de sa curiosité, il fut en plus d'une occasion obligé de la tempérer de discrétion, tant la défiance était grande à notre égard et tant les haines allumées par les guerres de l'empire couvaient encore ardentes sous les cendres dont les avaient recouvertes les traités de 1815. Dans la préface d'un de ses derniers livres, Dix ans de {histoire d'Allemagne^ il nous a gaiement raconté comment le fameux auteur de la Symbolique, Frédéric Kreuzer, les avait pris, lui et les deux compagnons d'étude que nous venons de nommer, pour trois agents envoyés par M. Thiers pour sonder les dispositions des Allemands et préparer les voies à quelque noir complot. La défiance de Frédéric Kreuzer l'aurait moins égaré si, au lieu de soupçonner des agents politiques dans les trois jeunes Français, elle avait tout simplement deviné des] observateurs sagaces capables d'informer la France des dangers que ^ui préparait cette roman-

tique Allemagne, alors idole de nos dilettantes et de nos artistes. On le vit bien lorsque Saint- René Taillandier publia peu après ses premiers tableaux du mouvement contemporain dans les pays d'outre- Rhin.

Ce fut, il nous en souvient encore, un véritable étonnement chez beaucoup de lecteurs. Le jeune critique ruinait de fond en comble cette illusion d'une Allemagne rêveuse et mystique dont le public avait reçu jadis l'image par Mme de Staël et qu*il se plaisait à garder comme définitive. Avant lui cependant, les avertissements n'avaient pas manqué, et le tocsin d'alarme avait été sonné à plusieurs reprises par divers esprits d'ordre supérieur, mais sans parvenir à tirer l'opinion de son obstination à ne voir dans l'Allemagne que le dernier asile des souvenirs chevaleresques et des songes poétiques partout ailleurs dissipés par une raison prosaïque. Les éblouissantes révélations de Henri Heine, mises sur le compte de l'humour et de la fantaisie, avaient amusé sans convaincre ; dans les protestations d'Edgar Quinet contre la teutomanie et les audaces de la théologie négative, on avait vu surtout des pages éloquentes qui faisaient honneur au talent de l'écrivain; enfin les philosophes, public toujours peu nombreux, avaient été à peu près seuls à remarquer l'admirable exposé qu'un écrivain de grand mérite, prématurément enlevé aux. lettres, Lèbre, avait tracé de la crise effroyable dans laquelle la pensée allemande s'agitait depuis la mort de Hegel. Il fallut

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bien cependant se rendre à Tévidence lorsque, pendant plus de sept années, Saint-René Taillandier vint exposer presque chaque mois les phases succès* sives du long et sinistre carnaval que les muses allemandes ont mené jusqu'aux révolutions de 1848 et 1849, cette littérature aux fantaisies sensuelles renouvelées du saint-simonisme qui renvoyait aux Philistins toute vieille morale, cette philosophie qui aboutissait à la négation de tout ordre social, cette théologie qui abolissait toute notion du divin. Eh bien ! telle est la ténacité d'une opinion longtemps enracinée que nombre d'esprits éminents refusaient de se rendre et reprochaient à Saint-René Taillandier de dépenser son attention aux produits scandaleux et malsains d'une littérature qu'ils déclaraient sans importance.* Ampère surtout, paraît-il, n'en revenait pas de surprise. Continuant à voir l'Allemagne dans les grands génies qui l'avaient illustrée, il se refusait à la reconnaître dans ces nouveaux-venus dont on lui parlait. A quoi bon, demandait-il, s'occuper d'un Arnold Ruge ou d'un Feuerbach, d'un Bruno Bauer ou d'un Stirner, d'un Gutzkow ou d'un Herwegh? Tous ces gens-là ne comptaient pas; inconnus hier, ils étaient assurés d'être oubliés demain. C'était juger ^out de travers l'œuvre utile que Saint-René Taillandier accomplissait alors. A coup sûr, l'importance de ces écrivains eût été fort secondaire s'il s'était agi de comparer leurs œuvres à celles qui sont assurées de l'immortalité et dignes d'être présentées comme classiques ; mais il s'agissait de toute autre

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chose, de que Saint-René se proposait, ce n'était pas de faire œuvre d'esthétique, c'était de faire œuvre de critique sociale, et il s'était trop bien rendu compte des conditions nécessaires de cette critique pour ignorer que les dédains d'un goût trop exclusif non seulement y étaient déplacés, mais y étaient une cause d'erreurs. En critique littéraire, les œuvres n'ont d'intérêt que par leur beauté et leur perfection ; en toute critique qui se propose un but social, elles ont un intérêt même par leurs difformités et leurs vices, surtout pourrait-on dire, par leurs difformités et leurs vices. Que penserait-on aujourd'hui d'un critique allemand qui, voulant rendre compte à son pays de la France du temps de Louis-Philippe, aurait négligé la littérature socialiste, le mouvement des sectes communistes, les productions fiévreuses et corruptrices du romantisme dégénéré? Henri Heine, écrivant alors pour la Gazette d'Augshourg les lettres qui ont formé depuis le volume de Lutèce^ n'a eu garde de négliger tous ces phénomènes des régions inférieures, et il avait, à coup sûr, le goût aussi fin et aussi dédaigneux qu'aucun de ceux qui reprochaient à Saint-René Taillandier d'expliquer l'Allemagne aux Français de la même façon qu'il expliquait, lui, la France aux Allemands.

Réunies en 1849 sous le titre de : Histoire de la jeune Allemagne^ ces premières études de Saint-René Taillandier conservent encore aujourd'hui toute leur valeur et forment une lecture des plus attachantes. La personnaUté de l'auteur y est présente plus qu'en

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aucun autre de ses travaux peut-être ; les heureuses années de la jeunesse qui ont le privilège d'échauffer tout ce qu'elles touchent ont mis dans ces pages au service du bien moral une verve vengeresse, une ardeur pétulante, une spontanéité d'indignation tout à fait remarquables. Ce n'est pas un critique spectateur que nous avons devant nous, un critique se bornant à raconter les péripéties de la bataille à laquelle il assiste, à juger des coups portés et reçus, c'est un critique militant qui se jette dans la mêlée pour son propre compte dès qu'il aperçoit qu'il y a sur quelque point péril pour la morale ou le bon sens. Pas un sophisme qu'il consente à laisser sans réponse, pas un scandale de talent qu'il laisse sans flétrissure. Deux sentiments très vifs le portaient à prendre dans ces débats une part plus directe que ne le fait d'ordinaire la critique lorsqu'il s'agit de doctrines et d'oeuvres étrangères, un sentiment politjlque et un sentiment littéraire.

Dans ces années d'avant 1848, années heureuses et aveugles oti le véritable avenir de l'Allemagne restait caché sous des voiles impénétrables, Saint- René Taillandier pensait, comme tous ses contemporains éclairés, que les destinées de ce pays s'accompliraient par voie de révolution et non par voie d'autorité, par les idées et non par le glaive, c'est-à-dire par les moyens qui devaient rendre ces destinées chères à la France d'alors; aussi se portait-il bravement partout oti il lui semblait voir quelque erreur par laquelle la cause de la liberté

pouvait être compromise ou souillée. Il avait reconnu avec perspicacité dans les hommes de cette première agitation une tendance funeste à Timitation presque servile des acteurs de notre révolution française, même des plus équivoques ou des plus détestables, et il s'efforçait de toute son âme à prémunir l'Allemagne contre les fautes et les crimes qui avaient eu chez nous des conséquences si déplorables et encore plus durables. Et puis cet entêtement d'irréligion, cet étalage d'impiété, n'étaient-ils pas une offense à cette concorde espérée de la raison et de la foi où il voyait le meilleur avenir des sociétés? De même que, devant les audaces révolutionnaires des jeunes hégéliens, Saint-René Taillandier tremblait pour la cause de la liberté, devant le carnaval littéraire de la jeune Allemagne, il tremblait pour l'idéal et le grand art. Dans les œuvres publiées par les écrivains de cette phalange, Saint-René Taillandier constatait avec tristesse l'abandon insultant de tout ce qui avait fait la grandeur de la période précédente, la dépravation calculée et charlatanesque de tout ce qui constituait le génie allemand, la substitution d'une littérature matérialiste et athée à une littérature idéaliste, toujours pure même dans ses fantaisies les plus excessives, toujours religieuse même dans ses hérésies les plus prononcées. Il est certain en effet que l'impression générale que laisse cet exposé des incartades de l'Allemagne littéraire d'alors est celle d'un xvine siècle réduit à la période de fermentation malsaine du règne de Louis XVI, période qui n'aurait pas été précédée

des grands mouvements d'opinion et de pensée qui se rattachent aux grands noms de cette époque, Naigeon sans Diderot, Beaumarchais sans Voltaire, Mably sans Montesquieu. Je ne sais trop cependant s*il y avait entre cette nouvelle littérature allemande et la précédente un désaccord aussi formel que croyait l'apercevoir Saint-René Taillandier, et si, comme tant d'autres esprits élevés, il n'a pas été quelque peu dupe d'une certaine magie trompeuse propre à la littérature allemande même dans ses productions les plus nobles, magie qui, sous les illusions de l'idéalisme, cache un naturalisme si robuste, un réalisme si concret, une morale si pleine d'humaine superbe, des passions si terrestres en dépit de leurs lyriques appels à Pinfini. Le xviii® siècle allemand avait existé cependant, il avait existé avec Lessing et Herder, Kant et Hegel, Goethe et Schillçr; seulement ce xviiie siècle, on s'obstinait à l'appeler le xvii® siècle allemand, et de là cette contradiction apparente qui affligeait Saint-René Taillandier.

En même temps que le mouvement littéraire, Saint- René Taillandier suivait avec attention le mouvement politique de l'Allemagne. Les études qu'il a publiées sur ce sujet, réunies en 1853 sous le titre de : Etudes sur la révolution en Allemagne^ forment deux volumes considérables aussi riches de faits que judicieusement sobres de réflexions. Ici, l'auteur redevient spectateur, intervient rarement et laisse les événements parler d'eux-mêmes. Il s'écarte aussi beaucoup moins de l'opinion régnante alors en France qu'il n'avait dû le

faire pour le mouvement littéraire; cependant il est plus d'une erreur funeste qu'il s'applique à discréditer, plus d'un aveuglement de l'esprit de parti qu'il s'efforce de dissiper. Quel était 1 état de cette opinion générale française à l'époque où Saint-René commença ces études, c'est-à-dire en 1845? La France, qui croit les autres nations oublieuses parce que, dans sa générosité, elle est prompte à oublier, voyait avec sympathie et sans en prendre aucunement ombrage pour sa sécurité ces aspirations de l'Allemagne vers un meilleur avenir. Le gouvernement monarchique constitutionnel était alors debout avec ses libertés judicieusement limitées et ses garanties apparentes d'ordre, objet de haine et de jalousie pour tous les despotismes, objet d'envie et d'émulation pour tous les peuples. On se plaisait donc à penser que la régénération de l'Europe, et très particulièrement de l'Allemagne, se ferait par la contagion bienfaisante de l'exemple donné par la France, et dès lors qu'avait-on à craindre de celte liberté allemande qui naîtrait de l'imitation du spectacle que nous donnions à l'Europe? Beaucoup allaient plus loin et voyaient dans cette future liberté, non seulement un triomphe de l'influence française, mais un gage de sécurité pour notre pays. Ce qui nous est ennemi en Allemagne, disaient ceux-là, ce ne sont pas les populations, ce sont les gouvernements. Les despotismes prussien et autrichien, l'arbitraire des gouvernements princiers, voilà ce qui est pour nous redoutable, car c'est là ce qui conserve contre nous la tradition des

haines, le souvenir des défaîtes, l'antipathie pour la cause que la France a faite sienne. Ce sont les gouvernements qui ont à se venger de nous et non les populations, lesquelles d'ailleurs trouveront dans ravènement de la liberté politique une revanche intérieure analogue à celle que nous avons prise nousmêmes en 1830 de nos défaites de 1814 et de 1815. Saint-René Taillandier était loin d'être aussi confiant. Il s'associait de tout cœur à ceux qui faisaient des vœux pour le triomphe de la liberté constitutionnelle en Allemagne, mais ses espérances n'allaient pas plus loin. Il avait vu de trop près les populations allemandes pour ignorer qu'elles n'étaient pas exemptes de ces haines que nos libéraux se plaisaient à attribuer aux seuls cœurs des souverains ; il avait étudié trop attentivement les manifestations de l'opinion allemande sous toutes ses formes pour ignorer les périls que cette métamorphose politique pouvait faire courir non seulement à la liberté, mais au système européen. Il montra donc en perspective une anarchie non moins belliqueuse que tumultueuse, d'un patriotisme exclusif et agressif, et derrière elle, surgissant à la fois comme un appui et une menace, la Prusse toute prête à la contenir et à la châtier, mais reprenant pour son compte et à son profit ces mêmes réyes d'unité nationale et de suprématie européenne. Les révolutions de 1848 et 1849 ne vinrent que trop vite justifier le bien fondé de ces craintes et la sagesse de ces avertissements.

Il est un point cependant sur lequel les premiers

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pronostics de l'auteur ne se réalisèrent pas entièrement. Il avait parfaitement deviné Timpuissanee où se trouverait F Au triche, et à sa suite les gouvernements qui tournaient dans son orbite, d'imprimer une direction quelconque à ce mouvement dont il la voyait d'avance victime. Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que ce pouvoir condamné aurait encore assez de vie non seulement pour mettre à néant les aspirations de l'Allemagne, mais pour faire reculer le champion même que les destins lui montraient depuis Frédéric IL Rien de plus inattendu que ce réveil. Ce fut un instant comme une résurrection du saint-empire, avec sa hautaine arrogance, son altier esprit de conservation dédaigneux de toute politique roturière, ses traditionnelles prétentions à la monarchie universelle. La dynastie des Habsbourg ressaisissait son pouvoir sur l'Allemagne au moment même où, mutilée et sanglante, on la croyait restée agonisante sur les champs de bataille de la Hongrie révoltée. Depuis le jour mémorable où Ferdinand II, entouré dans sa capitale par les rebelles qui le serraient presque à la gorge, entendit retentir les clairons des hussards de Bucquoy, la maison d'Autriche n'avait pas connu pareil miracle. Ce n'était pas un vrai miracle cependant, c'était un simple prestige dû à un magicien doué du génie de l'audace, Félix de Schwartzenberg, et qui cessa d'être, aussi subitement qu'il était né, avec la mort prématurée de son auteur. Ses effets ne furent donc pas et ne pouvaient être durables; il en eut deux considérables toutefois : le premier, c'est que,

s'il a été impuissant à conserver sa vieille suprématie à la maison d'Autriche, il lui a du moins permis quelques années plus tard de disparaître de rAllemagne comme elle y avait vécu, avec dignité et grandeur; le second, c'est que, s'il ne put pas parvenir à détruire le mouvement unitaire de rAllemagne, il eut au moins assez de force pour briser et enterrer son expression momentanée, Toeuvre du parlement de Francfort,

L'histoire de ce parlement célèbre forme la partie la plus considérable et aujourd'hui la plus intéressante des deux volumes consacrés par Saint-René Taillandier aux révolutions allemandes. Un diplomate distingué, juge fort autorisé en de telles matières, M. Thouvenel, déclarait cette excellente étude un document indispensable à quiconque avait affaire politique en Allemagne ou voulait comprendre quelque chose à l'état de cette partie de l'Europe. L'auteur y suit pas à pas, à travers toutes ses phases, l'existence tourmentée de cette aventureuse assemblée, et en met en lumière les fautes et les incohérences. Il nous est arrivé parfois de gémir sur les violences infligées à la réalité par un certain excès de logique qui est dans l'esprit français ; il faut avouer cependant qu'il est certains genres d'aberration dont nous préservera toujours cette dangereuse tendance, et de ce nombre sont les aberrations qui signalèrent l'entreprise du parlement de Francfort.

Tout est bizarre dans son histoire depuis son origine jusqu'à sa fin. Sorti de décrets émanant d'une

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assemblée de notables, issue elle-même d'une réunion de citoyens sans autre mandat que celui que leur donnait leur zèle patriotique, ce parlement eut-il jamais une légitimité bien certaine? En réalité, il n'en eut d'autre que celle qui lui fut donnée par les acclamations des multitudes, le silence des gouvernements interprété comme adhésion et la confusion des événements. Le voilà cependant venu au monde, il parle et légifère au nom de la nation ; mais, quand il regarde autour de lui, il ne parvient à saisir d'aucun côté cette nation qui reste à l'état de conception idéale. A sa place, il trouve devant lui^ et en nombre considérable, des gouvernements régulièrement établis, mais sur des bases fort différentes de la souveraineté populaire et dont l'existence logiquement ne semble pas pouvoir coïncider avec la sienne. Né comme il l'est d'un mouvement populaire, et rassemblé comme il l'est pour fonder l'unité nationale, la logique et le sens commun permettent de craindre qu'il agira conformément à son origine, et que, appelant partout la révolution comme alliée, il commencera par faire table rase de ces gouvernements, ou du moins refusera de réconnaître plus longtemps leur raison d'être. Heureusement il n'en fait rien; mais alors, puisque la loyauté conservatrice l'emporte dans ses rangs, il va sans doute traiter avec ces gouvernements et les admettre à coopérer avec, lui à ce grand œuvre d'alchimie politique d'où leur sort ultérieur dépend^ car, s'il reconnaît leur légitimité, il faut bien qu'il avoue qulls ont voix au

chapitre. Au lieu demies consulter, il préfère leur commander; mais, lorsqu'il leur donne des ordres, il se trouve qu'il ne dispose ni d*un homme ni d'un écu et qu'il rend des décrets qui ne sont exécutoires nulle part. Avec son omnipotence abstraite, il est la faiblesse même, et toute sa vie s*écoule entre la menace de la révolution qui un jour est sur le point de l'anéantir et la menace de la réaction politique qui finit par le disperser. Enfin voilà la constitution faite, l'unité votée, il ne reste plus qu'à nommer le chef de l'État, tâche facile en apparence, puisque, l'assemblée ayant déclaré que le gouvernement était monarchique, il n'y a en présence que deux candidats sérieux, dont un condamné d'avance. Le parlement offre donc la couronne au roi de Prusse, lequel s'empresse de la refuser en exprimant le peu de confiance que lui inspirent la révolution et ses présents, tandis que l'empereur d'Autriche, ralliant autour de lui tous les gouvernements allemands, fait signifier au parlement qu'il n'a pas mission pour faire un souverain et qu'il ne reconnaît pas la validité de sa constitution. Devant ce refus et cette injonction, l'unité s'évanouit comme une fumée. Alors ces députés naguère si pleins d'exigences, maintenant si déconfits, obligés de s'avouer qu'ils n'ont rien fait et qu'ils n'ont plus qu'à partir, sortent un à un de la salle des séances, bouclent leurs malles et regagnent leurs foyers, tandis qu'un petit nombre ridiculement opiniâtres vont essayer de s'établir à Stuttgart et de s'y déclarer en permanence. Ce parlement, qui comptait

tant d'hommes éminents^ fîhit comme un conciliabule d'aventuriers éconduits, dont les uns se retirent en silence et la tète basse, et dont les autres sont jetés par les épaules hors des portes auxquelles ils se cramponnent. Jamais ambitions plus exaltées n'eurent plus piteuse fin, et cependant, arrivé au terme de son long récit, notre historien n'a pas le courage de maltraiter trop durement cette assemblée, car il prévoit que, en dépit de to.utes ses mauvaises chances, son œuvre n'aura pas été stérile. Hélas I non, elle n'a pas été stérile. Il est trop certain que tout ce que cette assemblée a voulu a été réalisé, même ce qu'on appelait ses chimères, même ce qu'on appelait ses brutalités. Annexion du Schleswig et du Holstein, unité allemande, empire fédéral avec la Prusse au sommet, oui, tout cela a été accompli, mais non par les mains du parti libéral, et ce n'est pas la liberté qui en a profité.

Dans ces études sur la révolution en Allemagne, Saint-René Taillandier s'est montré, à mainte reprise,

très sévère pour le souverain qui occupait alors le trône de Prusse. Il n'a pas craint, par exemple, de donner son approbation au pamphlet où le docteur Strauss comparait ce souverain à Juhen l'Apostat, et cette sévérité parut alors excessive à certains esprits, très Ubéraux d'ailleurs. Saint-René Taillandier ei\ jugea lui-même ainsi, et vingt ans plus tard, lorsque la correspondance de Frédéric-Guillaume IV avec le baron de Bunsen fut mise au jour, il y trouva une occasion de revenir sur cet ancien jugement et

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n'hésita pas à l'adoucir. L'heureux parti que notre ami a su tirer de cette correspondance, qu'il a traduite presque en entier, en l'entourant de commentaires et en en reliant les différentes pièces par des récits qui en comblent les intervalles, est connu certainement de plus d'un de nos lecteurs. Imprimé sous le titre de : Dix Ans de t histoire d'Allemagne^ ori^ gines du nouvel empire^ ce travail, un des derniers de Saint-René Taillandier, en est aussi un des plus instructifs en bien des sens; l'intérêt en est multiple, et le psychologue y trouve son compte aussi bien que l'historien. Frédéric-Guillaume IV a été passionnément accusé de chimères d'esprit et d'irrésolution de caractère. Ce jugement reste vrai en grande partie ; mais dans quelle mesure doit-il être accepté, voilà ce qu'il était difficile de fixer avant que la publication de cette correspondance eût découvert les mobiles intimes auxquels obéissait la conscience du roi. Prenons, par exemple, ce refus de la couronne impériale qui l'a rendu un certain temps l'objet des railleries de toute l'Europe et qui faisait bondir d'indignation jusqu'à son ami Bunsen lui-même. Peutêtre ce jour-là manqua-t-il de résolution, mais il ne manqua pas de perspicacité pratique. Il vit très bien que l'œuvre à laquelle on le conviait à s'associer ne serait jamais solide ainsi fondée, et il refusa autant par terreur de la compromettre que par horreur de larévolution^qu'il exécrait de toute la puissance de son âme et dont l'offre lui apparaissait comme une sorte de grandiose contrefaçon du 20 juin 1792 avec

la couronne impériale remplaçant le bonnet rouge de Louis XVI. Cet embarras du roi entre TAllemagne dont il ne voulait pas déserter la cause, et la révolution dont il ne voulait accepter les services à aucun prix, avait été deviné depuis longtemps ; voici des raisons plus particulières et que la correspondance avec le baron de Bunsen permet parfaitement de démêler. D'abord une raison de race et de vieil aristocrate. Cette mission qu'on le pressait d'accomplir, c'était une cause nationale, mais c'était aussi une ambition de famille. Cette cause, depuis Frédéric II, la maison royale de Prusse se Tétait identifiée, et il était importun à Frédéric-Guillaume IV que ce fussent des gens du dehors qui vinssent lui rappeler qu'il devait veiller sur son bien ou lui offrir comme un présent une chose qu'il regardait comme lui appartenant par héritage. Un jour de ces orageuses années, un député de la droite, alors fort inconnu et répondant au nom d'Otto von Bismarck, se leva au parlement de Berlin pour déclarer qu'il ne voulait pas que son roi fût le vassal de M. Simon de Trêves. Saint-René Taillandier trouvait alors le sentiment touchant et l'argumentation médiocre; c'était pourtant à peu près une argumentation de même sorte que faisait dans l'intimité le roi de Prusse. Une autre raison de nature analogue, c'est que l'acceptation des offres de Francfort aurait établi entre les deux couronnes une contradiction dont un souverain athée pouvait bien ne pas se soucier, mais à laquelle un souverain qui se piquait comme lui de principes chrétiens ne pouvait se rési-

gner. Il était déjà souverain par la grâce de Dieu, et voilà qu'on lui offrait une couronne relevant de la souveraineté populaire. De quel droit dépendrait-il et se couvrirait-il désormais? car enfin les deux titres se niaient l'un l'autre, et, s'il acceptait d'èfre roi par la grâce de la révolution, il était diffidle de comprendre qu'il restât roi par la grâce de Dieu au même degré que par le passé. Sans doute ce sont là des raisons qui d'ordinaire ne préoccupent guère les politiques, mais la conduite de Frédéric-Guillaume IV cesse d'être sans mystère lorsqu'on a reconnu et nommé dans la correspondance avec le baron de Bunsen le singulier mobile intérieur qui dirigeait la conscience du roi.

Un homme d'un talent original, qui toute sa vie a combattu avec une infatigable activité pour rapprocher l'Eglise anglicane, dont il était membre, des principes des sociétés modernes, Charles Kingsley, dans son roman historique de Westward hol cherchant le point répréhensible des puritains, l'a trouvé dans ce souci exagéré du salut qui était le ressort de toute leur conduite. Par là, dit-il, ils mettaient l'intérêt individuel de leur âme avant tout intérêt général, ils établissaient une sorte d'égotisme chrétien, antisocial dans ses conséquences, où le devoir envers soi-même passait avant tout devoir envers la communauté. La remarque est d'une finesse profonde et nous est restée présente à l'esprit pendant toute notre lecture de cette correspondance. Le secret de toutes les faiblesses de Frédéric-Guillaume IV, c'est

qu'il eut une âme éminemment et uniquement protestante, c'est-à-dire scrupuleuse avec excès. Cette âme, il en avait un souci constant, veillait avec une minutieuse attention à ce qu'aucun atome de doctrine malfaisante ne s'y insinuât pour en altérer l'orthodoxie, observait avec soin ceux qui l'approchaient de crainte qu'à leur contact elle ne gagnât quelque contagion de libéralisme. Aussi, quand il devait agir, que d'hésitations, que de débats prolongés avec luimême! S'il marchait d'accord avec la France, même redevenue monarchique, s'il cédait un droit suranné sur la principauté de Neufchâtel, s'il faisait un accueil favorable à un mouvement même avouable de l'opinion populaire, s'il obéissait aux avances d'un patriotisme même respectueux, n'allait-il pas se faire complice de cette révolution qu'il détestait à l'égal de Satan, de cette révolution qui glorifiait et amnistiait tant de choses que Dieu ordonne^ disait-il, de regarder positivement comme des crimes^ Une parole des Psaumes revient significativement à chaque page de cette correspondance comme pour bien marquer sa préoccupation constante : Dixi et salvavi animam meam. Assurément le cri est beau, quoique la portée en soit affaiblie par une répétition trop constante. £h bien I c'est une question que de savoir si un souverain ou un chef d'Etat de n'importe quelle dénomination doit avoir à ce point souci de son âme et s'il n'est pas mieux qu'il l'oublie en la remettant aux soins de -Dieu. Dans le discours qu'il prête à l'un des conjurés contre Venise, Saint-Réal a trouvé un

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mot profond, c Souvenez-nous, dit Torateur en traçant le tableau des malheurs qui vont fondre le lendemain sur la cité des lagunes, souvenez-vous, si votre cœur se trouble, que rien n'est pur parmi les hommes. » Le mot vaut d'être médité par tout politique, bien qu'émanant d'un conspirateur. Si rien n'est pur parmi les hommes, celui qui est chargé de les conduire ne doit pas craindre de se compromettre avec le limon dont Tespèce humaine est faite. Le vice politique de Frédéric-Guillaume IV fut d'obéir trop docilement à ses aversions et à ses répugances ; mais, cela dit, il faut avouer que cet excès de scrupules est fait pour honorer singulièrement le souverain qui Ta ressenti et que voilà un péché dont les politiques de son royaume se sont médiocrement rendus .coupables depuis sa mort.

Les révolutions qui troublèrent l'Europe de 1845 à 1852 ne pouvaient étonner Saint-René Taillandier, qui les avait prévues en partie; en revanche, il en fut plus d^une fois profondément attristé. Heureusement l'étude des choses de l'humanité est si vaste qu'elle tient toujours au service du travailleur dévoué la consolation dont il a besoin dans tel état d'âme déterminé. Quel que soit en effet le démenti que donnent à nos opinions particulières à tel moment donné les événements, il y a toujours quelque coin de terre où fleurit tout ce que nous regrettons, quelque groupe d'hommes dont les sentiments répondent aux nôtres, quelque voix de poète ou de moraliste qui nous arrive comme un écho de notre propre cœur. Ce

genre de consolation, Saint-René Taillandier ne pouvait manquer de le rencontrer dans sa vaste enquête des choses contemporaines. En face du cosmopolitisme révolutionnaire qui semblait Tincarnation même de cet kumanismus de Feuerbach et d'Arnold Ruge, contre lequel il s'était si souvent élevé, il lui sembla apercevoir qu'un courant tout contraire se prononçait, et il se plut à en opposer les symptômes rassurants aux triomphes de cette violente expansion. Un volume d'attachantes études. Ecrivains et Poètes contemporains^ publié en 1861 seulement, mais dont les différentes parties ont été écrites entre 1848 et 1856, consacré tout entier à des écrivains particularistes et à des peintres de mœurs locales, conserve le résultat de cette recherche de symptômes anticosmopolites. Pendant que l'idée de patrie, même sous la forme la plus vaste, était proclamée une gène pour l'humanité, ne voyait-on pas, au contraire, tel petit peuple s'efforcer de la faire plus étroite encore, comme pour la tenir plus près de son cœur? Cette préférence de la petite patrie sur la grande, qui a été l'unique inspiration de Brizeux, — un ami très cher de Saint-René Taillandier, par parenthèse, et qui a eu sur lui une influence sensible, — n'était-elle pas l'âme de ce mouvement de renaissance flamande dont Henri Conscience s'était fait l'interprète? On déclarait factice le lien qui constituait la nationalité ; quelle plus éloquente réponse à ce sophisme que l'existence de cette nationalité juive dont M. Léopold Kompert se faisait en Autriche l'avocat et le peintre

à la fois, de cette nationalité sans feu ni lieu depuis des siècles, qui ne subsiste que par le lien tout moral de la religion et que rien n*a pu détruire, ni ~ i

la dispersion, cet agent souverain de faiblesse pour les familles humaines, ni la persécution, nî même la tolérance^ le plus puissant de tous les dissolvants? Les doctrines socialistes répandaient partout leurs propagandistes humanitaires; cependant il y avait encore plus d'une oasis heureuse où ils étaient presque inconnus, rOberland bernois, par exemple, où le pasteur Bitzius, de son nom littéraire Jérémie Gott-> helf, pieux douanier des pures doctrines protestantes, veillait aux défilés des montagnes par où d'audacieux contrebandiers pouvaient introduire mainte denrée capable d'altérer les vieilles mœurs. Cet amour des petites patries, des centres resserrés de culture morale, a toujours été très prononcé chez Saint-René Taillandier; personne n'a mieux parlé que lui de la Bretagne de Brizeux, de la renaissance provençale de Roumanille et de Mistral, et c'est cette préférence qui se marque encore dans ses études sur les peuples de l'Autriche et les Slaves de la Serbie.

Saint-René Taillandier était aimé des jeunes poètes et il en recevait souvent des vers. Parmi les pièces qui lui ont été dédiées, j'en distingue une signée d'un nom modeste et aimable, qui s'appelle : les Gardiens du feu. Jamais dédicace n'alla mieux à son adresse et ne dit mieux le nom véritable des fonctions que Saint-René exerça toute sa vie au service des choses de l'esprit. Il fut essentiellement un gardien de phare.

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un veilleur chargé d'allumer à Theure pi^écise et d'entretenir pendant la nuit la flamme destinée À préserver les navires contre les écueils et les tempêtes. ËQ dépit de tous les entraînements de l'étude, jamais, à aucun moment de sa carrière, il ne s'est relâché un seul jour du rôle de guetteur attentif des choses contemporaines, et l'histoire même n'était d'ordinaire pour lui qu'un moyen d'éclairer Iç présent d'un surcroît de lumière. Malgré sa vive curiosité, il n'a jamais connu ce culte du passé pour le passé qui est le dilettantisme en histoire; lorsqu'il touchait à quelque épisode des âges écoulés, c'était toujours pour en faire une application directe à quelque événement contemporain. Un des plus heureux témoignages de cette tendance de son talent fut une série d'études publiées pendant la guerre de Crimée et réunies sous le titre de Allemagne et Russie. A cette époque, la malveillance de l'Allemagne en général et du gouvernement prussien en particulier à l'égard des puissances alliées avait irrité l'opinion française, qui ne parvenait pas à comprendre comment un si grand amour de la paix pouvait s'accorder avec tant de complaisance pour une politique de conquête aussi franchement avouée que Tétait la politique russe, et comment tant de bon vouloir pour un gouvernement autocratique au premier chef pouvait s'accorder avec cette frénésie de liberté qui, si peu de temps auparavant, emplissait l'Allemagne entière de ses clameurs. Saint-René Taillandier se donna pour tâche d'expliquer cette politique équivoque, et,

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armé des documents allemands, il en révéla l'origme. Il montra que, depuis des siècles, il y avait comme une invasion réciproqqe des deux peuples l'un chez l'autre, que de ces deux invasions la mieux masquée, la plus subtile comme la plus efûcace, était Tinvasion russe, et que dans ce double jeu séculaire le r61e véritable de dupe était pour l' Allemagne. Abl sans doute, en apparence l'invasion allemande avait réussi. Les écoles qu'elle avait fondées en Russie n'étaient-elles pas les plus florissantes? les colons qu'elle y avait jetés "ne laissaient-ils pas bien audessous d'eux, pour les qualités morales, les populations slaves? les aventuriers qu'elle y avait envoyés au xvni' siècle, les Ostcrmann, les Biren, les Munnich, n'avaient-ils pas à leur gré gouverné l'empire, et enfin les révolutions de palais n'avaient-elles pas abouti à l'avènement d'une dynastie allemande de race comme de nom? Oui, mais c'était une série de bienfaits que cette invasion allemande avait conférée à la Russie. C'était par des mains allemandes qu'avait été continuée l'œuvre colossale de Pierre le Grand, qui, sans ces instruments étrangers, aurait peut-être sombré après lui, que le tsarisme avait été transformé en despotisme administratif, que la Russie avait reçu toute la civilisation dont elle était susceptible. En tout celu, l'Allemagne n'avait rien gagné pour elle-même. En était-il de même des envahissements politiques que la Russie, depuis plus d'un siècle, pratiquait en Allemagne? Elle avait aidé Frédéric II â démembrer la Pologne ; à laquelle des

deux puissances l'avenir réservait-il le bénéfice réel de ce crime politique? Elle avait paru comme alliée de FAllemagne dans la croisade dirigée contre la révolution française; si, dans cette triste aventure, il y avait eu profit pour quelqu'un, n'était-ce pas pour elle, qui y avait trouvé l'occasion dé porter ses armes plus loin qu'elle ne les avait encore portées, et de faire sa première apparition au cœur du monde civilisé, comme une menace de future domination? Enfin lorsque, déjà vengée de Napoléon par Tincendie de Moscou et l'hiver de 1812, elle avait été appelée par l'Allemagne à s'associer étroitement à la lutte contre le maître de l'Europe, qui donc avait bénéficié des avantages moraux de la chute de l'empire français? qui donc avait été l'arbitre des événements et avait réglé le sort de la France? C'était au nom de la liberté des peuples que le Tugenbund avait soulevé les populations allemandes, mais était-ce donc la liberté européenne que se proposait de protéger la sainte-alliance des trois empereurs? Cette sainte-alliance, œuvre propre de l'empereur Alexandre, assisté d'une illuminée Courlandaise, n'a eu d'autre résultat véritable que d'amener la Russie au cœur même de l'Europe en rivant les cours allemandes à la politique de Saint-Pétersbourg et en soumettant les populations allemandes à la vigilance de la diplomatie et de la police russe. De 1815 à 1854 s'écoula pour l'Allemagne une période de dépendance voisine de la servitude; or c'est cette dépendance si étroite qui expliquait la singulière timidité de l'Allemagne devant

révénement qui devait la faire et qui la fît en efîet cesser. La guerre de Crimée eut le privilège de rompre cet enchantement de quarante années; ce sont les succès de nos armes à cette époque qui ont délivré TAllemagne, et particulièrement la Prusse, de Fécrasante influence russe. C'est là un service dont on nous tint à l'époque peu de reconnaissance, car cette situation à laquelle nous mettions fin n'avait eu d'autre origine que le désir de la vengeance et n'avait d'autre raison de se continuer que la haine persistante du nom français. Cette servitude était l'œuvre d'un des plus redoutables ennemis que la France ait eus parmi les populations germaniques, le baron de Stein. Le livre d'Allemagne et Russie s'ouvre par une longue et remarquable étude sur Stein. Il faut la lire; rien de plus instructif, rien qui fasse mieux connaître quelle redoutable divinité est la haine et quelle étendue de sacrifice elle exige de ses servants, que l'histoire de cet homme énergique condamné à frapper mortellement tout ce qu'il aime pour satisfaire à sa passion dominante. Issu de naissance féodale, conservateur de race et d'opinion, il se fait démocrate et lance la révolution en Prusse pour combattre la révolution; patriote fervent, il conduit l'étranger dans son pays par haine de l'étranger. Saint-René* Taillandier demandait à l'Allemagne jusques à quand la haine de la France la pousserait à être dupe de la Russie. La Russie comprendra-t-elle à son tour que toute son influence en Allemagne tenait à la crainte qu'inspirait la France, que, cette crainte dissipée, son

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action politique devient nulle sur rOccident, et que par conséquent elle a été mal éclairée sur ses véritables intérêts lorsqu'elle nous a laissés succomber?

Pour les écrivains qui n'appartiennent pas à la classe des écrivains d'imagination, c'est quelquefois un grand souci que de savoir jusqu'où va leur notoriété. C'est beaucoup que d'être parvenu à forcer l'attention, et par suite à conquérir Testime d'une élite de lecteurs sérieux, mais on peut tenir pour assuré qu'un nom n'a de retentissement véritable que lorsqu'il a été répété par le public mondain. C'est toujours chose difficile pour un critique, un érudit, un chercheur de choses historiques, que d'atteindre à ce public : le mérite ne suffît pas pour cela, il y faut le choix des sujets, condition délicate que les circonstances ne laissent pas toujours à l'écrivain. Multipliez les études les plus graves, faites preuve de la sagacité critique la plus éminente, tout cela fera moins pour votre renommée que quelque touchante biographie où le monde entendra parler de personnages qui lui ont appartenu ou quelque vive esquisse qui lui ressuscitera des traits qu'il a connus. Une bonne partie de la grande réputation que Sainte- Beuve s'était acquise tenait à ce choix des sujets agréables qu'il entendait avec plus dé ruse que personne. Il y avait déjà vingt ans que Saint-René ^

Taillandier tenait la plume lorsqu'il eut un jour le bonheur de rencontrer, sans presque le chercher, ce sujet fait pour plaire au monde.

Vers 1860, un diplomate allemand, M. Alfred de

Reumont, avait publié sur la veuve du prétendant Charles-Edouard, la célèbre comtesse d'Albany, un livre plein de détails inédits rassemblés pendant un long séjour en Italie. Si riche de faits nouveaux que fût le livre de M. de Reumont, il n'épuisait cependant pas la matière. Il y avait à la bibliothèque de Montpellier de nombreuses correspondances de personnages considérables du premier quart de ce siècle avec Mme d'Albany, legs précieux du dernier ami de la royale comtesse, le bourru baron Fabre. Le désir vint à Saint-René Taillandier, qui professait encore alors à Montpellier, de dépouiller ces documents, de compléter en la rectifiant par leur moyen l'œuvre du baron de Reumont et de faire sortir de cette combinaison un travail qui lui appartînt en propre. Ce travail, grâce auquel l'amie de Victor Âlfîeri retrouva un instant auprès d'une génération nou* velle la faveur dont ses contemporains l'avaient entourée, obtint un succès considérable. Ce succès était de tout point mérité. C'est une belle étude, composée avec les meilleures qualités littéraires de son auteur et sans aucun des légers défauts qu'un goût méticuleux pouvait lui reprocher quelquefois. Les proportions en sont excellentes; l'étendue en est exactement celle que réclamait la matière pour éviter soit la sécheresse, soit la prolixité; le récit, sans précipitation ni lenteur , conserve jusqu'au bout l'unité de son cours, que ne fait dévier aucune digression et ne retarde aucune discussion intempestive. Il n'y a pas non plus d'étude de

Saint-René Taillandier qui découvre mieux ses caractères distinctifs comme analyste et comme juge des sentiments humains. Une sévérité attristée règne d'un boutàTautre du récit. Quelques lecteurs, il m'en souvient, se plaignirent alors de ce peu d'indulgence, et Sainte-Beuve, dans un article justement élogieux d'ailleurs, se fît l'écho empressé de ces plaintes. Le reproche était-il fondé? Ah ! qu'il y en aurait long à dire sur ce sujet, si l'on- pouvait parler exempt de toute crainte d'être mal compris, et qu'il est souvent malaisé de se prononcer entre le respect qui est toujours dû à la vieille morale et les exigences du sens esthétique! L'opinion du monde n'est jamais bien cruelle pour le péché qui a grand air et qui sait s'envelopper d'élégance, et il est certain que le sentiment littéraire, lorsqu'il se sépare de tout ce qui n'est pas lui et qu'il ne veut écouter que lui-même, est assez bien d'accord avec le monde; mais le sentiment littéraire n'était jamais isolé chez Saint-René Taillandier, qui, nous l'avons déjà dit, en dépit de l'étendue de sa curiosité, n'avait aucun dilettantisme véritable. Il jugeait des actions humaines en moraliste, c'est-à-dire d'après certaines règles universellement applicables, et non comme Sainte-Beuve, en psychologue, c'est-à-dire en vertu d'observations qui ne valent que pour un seul sujet. La psychologie est merveilleuse pour tout expliquer, mais, pratiquée trop exclusivement, elle présente le vice dangereux de tout amnistier précisément parce qu'elle explique tout. Comprendre, c'est absoudre, dit-elle avec assurance ; mais Saint-René Taillandier

se refusait à admettre la vérité d'un principe qui rend toute morale inutile : de là la sévérité dont il fit montre dans ce cas de la comtesse d'Albany.

Est-ce l'influence d'un temps plus démocratique que celui où nous vivions alors qui agit aujourd'hui sur nous? Nous ne savons; mais, en relisant cette étude à tant d'années de distance de sa publication, il se trouve que cette sévérité, loin de nous déplaire, nous paraît à peine assez forte. Nous avons eu beau nous y reprendre à plusieurs fois, l'héroïne de cette histoire — un bien grand nom que celui d'héroïne, et ici peu mérité — ne parvient pas à nous inspirer une sympathie véritable. Le roman de la comtesse d'Albany ne plaît pas à l'imagination et ne touche pas le cœur; en revanche, il froisse désagréablement le sens moral. Ce n'est pas cependant que ce roman soit pour scandaliser la vertu; fe'il nous fallait juger la conduite de la comtesse d'Albany selon les lois de la morale vulgaire, nous l'absoudrions absolument, tant toutes les circonstances qui font excuser d'ordinaire les coups de tète de la passion et les infractions au serment conjugal se trouvent ici réunies. Jamais femme mariée n'eut de plus légitimes motifs de séparation et de fuite. Ce fut un triste personnage que Charles-Edouard dans la seconde partie de sa vie, — tout à fait par anticipation un personnage des Rois en exil d'Alphonse Daudet, — et il est certain qu'en sa compagnie la comtesse d'Albany n'avait le choix qu'entre le parti qu'elle a suivi ou celui de mourir victime d'un odieux devoir. Dans toute autre condi-

tioQ que la sienne, elle aurait donc eu raison d'agir comme elle a fait; mais ce qui aurait été excusable chez la première bourgeoise venue, ou même chez une simple grande dame, ne Tétait pas chez celle que ceux qui rapprochaient saluaient du titre de reine d'Angleterre. '

Ce n'est pas contre la morale qu'a péché la comtesse d'Albany, c'est contre la noblesse des sentiments. Quels que fussent les torts de Charles-Edouard, elle se devait de plaider en sa faveur dans le secret de sa conscience. Si son indignité ne pouvait être excusée, elle ne pouvait être que trop facilement expliquée par les longs malheurs de son existence. Que de désespoirs silencieux avaient été l'origine première de cette ivrognerie dont il salissait son nom royal ! Que de ressentiments des vieilles trahisons politiques dont il avait été victime entraient dans ces habitudes de colère où il oubliait ses manières de gentilhomme ! Que de mépris des anciennes bassesses dont il avait fait l'expérience entrait dans cette humeur maussade où il s'absorbait des journées entières! Que de souvenirs des vieux espionnages qui l'avaient poursuivi dans la défiante surveillance dont il lassait la princesse! On ne perd pas une partie comme celle qu'il avait jouée sans souflTrir outre mesure, surtout quand il faut abandonner tout espoir de revanche ; or si l'excès de souffrance est quelquefois pour l'âme une cause de salut, elle est bien plus souvent une cause de perversion, et c'était le cas de Charles-Edouard. Tout avili qu'il fût, le prétendant

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