II
cinq ans et qui dure d'ordinaire jusqu'à la trentième année. C'est, à mon avis, un 4^3 plus laids et des moins intéressants états de l'âme que celui-là, et il n'y a pas à remercier Théophile Gautier pour l'avoir reproduit. Trop de choses respectables ^ont sacrifiées dans ce récit à des choses qui le sont trop peu. L'or et le plaisir sont sans doute fort agréables, mais ne doivent pas peser une once contre le respect qui est dd aux intérêts et à la vie du plus humble citoyen, fût-ce le dernier des imbéciles. Les bourgeois y sont fort maltraités; mais je n'ose pas prendre part aux plaisanteries dont ils sont l'objet; j'aurais peur de me faire mal à moi-même et de jouer le rôle d'un Œ'iipe saugrenu qui outrage Laïus en croyant ne bafouer qu'un pauvre diable. Enfin, il n'est pas jusqu'aux rois constitutionnels qui n'obtiennent de moi plus d'indulgence qu'ils n'en obtiennent de Gautier, tant ma tolérance est grande à l'endroit des êtres inoff'ensifs et qui promettent de ne pas me molester. Voilà mon sentiment; c'est peut-être celui d'un troglodyte primitif, mais je n'en changerai pas, et je me consolerai d'être si arriéré en relisant dans les Lettres persanes l'apologie de ce peuple qui croyait aux droits d'autrui comme aux siens propres.
< Avec les œuvres de Gautier nous pourrions facilement, comme vous voyez, reconstituer toute une histoire, suivre tous les états d'âme, toutes les péripéties d'une certaine période de la vie. Le reproche qu'on lui fait de donner une trop grande prédominance à la forme sur l'idée et le sentiment n'est donc
pas fondé : idées et sentiments se trouvent dans ses œuvres; seulement il s'agit de bien lire et de n'y pas chercher autre chose que ce qu'elles expriment. Je dis que personne n'a mieux peint que Gautier la vie de l'âme physique des jeunes gens, et je continue à le prouver. La mort a plusieurs fois préoccupé Gautier pendant la première période de sa carrière, et plusieurs fois il a pris la sombre reine pour inspiratricc; notamment dans le plus long de ses poèmes, celui qui a pour titre la Comédie de la mort. Il y a deux choses à séparer dans ce poème : la conception et le sentiment. Je n'aime pas beaucoup la conception : elle me semble un peu confuse et plus excentrique que vraiment originale. Tout grand mouvement littéraire fait naître un certain nombre de sujets qui sont comme des moules exposés aux regards dans le bazar de la mode. Les poètes entrent dans ce bazar, et choisissent parmi ces moules celui qu'il convient à leur fantaisie du moment de remplir. Une Comédie de là mort était un de ces sujets naturellement indiqués, un de ces moules naturellement préparés par le mouvement romantique, et un jour que Gautier était préoccupé de sentiments sombres, il s'est emparé du moule et il l'a rempli. La forme générale vise au grandiose comme celle de toutes les œuvres de cette époque où les poètes, prenant leurs modèles dans les récentes inspirations d'un Gœthe, d'un Schiller, d'un ByroUj d'un Chateaubriand, se seraient condamnés à faire une œuvre fausse, pourvu qu'elle eût une apparence de grandeur, plutôt que de se
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contenter d'une réalité vulgaire et d'une vérité triviale. Dans les divisions du poème et dans plusieurs des principaux motifs lyriques on reconnaît assez visiblement l'influence de quelques œuvres remarquables alors dans toute leur nouveauté. Le très beau discours de don Juan est une variation du thème imaginé par Musset. Les dialogues ou plutôt les discours successifs des types illustres de la poésie et de Fhistoire ont leur origine dans une des modes de l'imagination française à cette époque. La philosophie de l'histoire, récemment introduite parmi nous, se transformait en œuvres poétiques difficiles à classer et dont la plus puissante a été V Ahasvérus d'Edgar Quinet. Gautier, qui dans un de ses jours de fréquente audace avait fait dans Une larme du diable la parodie spirituelle, mais quelque peu sacrilège de ce genre, où l'épopée se mêlait au drame et les vieux mystères gothiques à la moderne élégie, en a cependant très adroitement transporté quelque chose dans la Comédie de la mort.
« Mais ce qui lui appartient bien en propre, c'est la matière dont il a rempli ce moule. C'est d'abord cette bouffonnerie sépulcrale, cette facétieuse mélan-* colie, qui traversent tout le poème, ces lazzi funèbres qui l'égayent comme des épitaphes risibles égayent une visite à un cimetière en arrachant au promeneur récalcitrant un rire d'autant plus douloureux qu'il est intempestif. Toute la première partie est un modèle achevé d'un genre poétique non encore classé qu'on pourrait appeler la farce lugubre. Je ne connais rien
de plus bouflfon dans son horreur que le dialogue du ver et de la trépassée. Une idée macabre vraiment forte dont le poète n*a pas tiré tout le développement qu'elle contenait et qui suffisait à la matière d'un beau poème, où la brutalité franche d'Holbein aurait été mariée à l'angoisse lyrique de Byron, est celle des morts continuant à vivre dans leur fosse, bâillant d'un long ennui dans leur solitude ténébreuse, brûlant des fièvres de la jalousie et venant tout à coup .rappeler aux vivants Famour oublié et les serments faussés. Il y a là quelques strophes d'une amertume burlesque, d'une pitié drolatique, d'une énergie baroque tout à fait remarquables; mais il faut être jeune pour sentir et aimer cela.
« Il faut être jeune, en effet, car le sentiment que la mort inspire à Gautier est justement celui qu'elle inspire aux jeunes gens, un sentiment, ou plutôt une sensation toute matérielle. On dit que les jeunes n'ont pas l'idée de la mort, et cela est vrai; lorsque par hasard la pensée de ce grand fait surgit devant leur esprit, ils peuvent à peine se figurer qu'ils auront jamais quelque chose à démêler avec lui. Ils savent vaguement qu'ils sont mortels, sans en avoir, comme disait un ingénieux humoriste anglais, la certitude pratique. Mais s'ils n'en ont pas l'idée, ils en ont la sensation plus fortement qu'on ne l'a peut-être à aucun autre âge de la vie. Lorsque l'idée de la mort, cessant d'être une sorte d'abstraction trop forte pour les méditations d'un esprit qui peut à peine la supporter, se transforme en fait d'imagination, alors
elle imprime à l'être physique un ébranlement d'horreur dont rien n'égale la violence. Elle secoue le jeune homme d'autant plus vigoureusement qu'il est moins familiarisé avec elle et qu'elle lui procure une sensation de brusque étonnement. L'enfant au berceau, qui n'est pas encore habitué aux rêves, s'effraye de ceux qu'enfante sa petite imagination ; il s'éveille en sursaut en poussant des cris déchirants, en proie à des convulsions que les mots affectueux et les chants de sa mère ont peine à calmer. Eh bien, l'idée de la mort est pour les jeunes gens ce que les rêves feont pour l'enfant ; elle leur inspire non la mélancolie ou la tristesse, mais une angoisse toute physique qui correspond aux convulsions où les rêves poussent les enfants, car c'est la faculté matérielle de l'imagination qui leur présente cette idée, et elle la leur présente avec tout son cortège de terreurs. Elle mord d'autant plus profondément qu'elle mord dans une chair plus novice à la souffrance, et il faut toutes les caresses de cette mère qui ne s'est pas encore changée en marâtre, la vie, pour calmer cette agitation et endormir cet effroi.
ce Voilà la sensation toute physique que Gautier a exprimée dans ce poème. C'est un long frisson de la chair. Il a eu sincèrement, naïvement peur. La mort l'a regardé par hasard, pendant qu'il passait jeune, plein de vie et chantant à pleine voix, et il s'est arrêté cloué sur place, fasciné comme s'arrêtent ceux sur qui se fixe le regard du basilic, selon la croyance populaire. Alors il s'est pris à contempler en tremblant
ce spectacle qui le tenait immobile; sous le coup de l'effroi, BR gaieté s'est couverte d'un crêpe, et sa voix de jeune ténor a rencontré des accents étouffés et sourds qui ne lui étaient pas naturels. Glacé d'épou- 'Vante il essaye de faire bonne contenance devant l'apparition, et plaisante lugubrement comme les promeneurs attardés dans la nuit chantent pour se donner courage en retournant à leur logis. Il coquette avec la mort, cherche à l'attendrir, et, s'il se peut, à la tromper; il emploie les ruses de la jeunesse; il fait l'hypocrite, le c&Un et le galant; il prodigue les madrigaux et dépense les trésors d'une sensibilité excentrique tout à fait charmante :
VisTRe aux beaux seins d'albdlre, épargne ton poète. Souviens-loi que c'est moi qui le premier t'ai faite
Plus belle que le jour ; J'ai changé Ion (ejnt vert en pdleur diaphane, Sous de beaux cheveux bruos j'ai caché ton vieux crâne
Et je t'ai bit la cour.
Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges; Pour orner les palais, je sculpterai des anges,
Je forgerai des croix ; Je ferai, dans l'église et dans le cimetiÈre, Fondre le marbre ea pleurs et se plaindre la pierre,
Comme au tombeau des rois.
Je te consacrerai mes chansons les plus belles.
Pour toi, j'aurai toujours des bouquets d'immoriclles
El des Deurs sans parfum.
J'ai planté mon jardin, ù Mort, avec les arbres ; L'if, le buis, le cyprès, y croisent sur les marbres
Leurs rameaux d'un vert brun...
Par une transition insensible admirablement m( nagée, la supplication se change tout à coup en u
chant de triomphe. Le poète croit que, nouvel Orphée, sa musique doit avoir attendri la reine inexorable; sans attendre qu'elle lui ait annoncé son pardon, il chante sa délivrance, et alors éclate cet hymne à la vie et à la jeunesse qui est célèbre et mérite de rètre :
Air vierge, air de cristal, eau principe du monde. Terre qui nourris tout, et toi, flamme féconde. Rayon de Toeil de Dieu, etc., etc.
Mais tout à coup, pendant qu*il s'abandonne à rivresse de vivre, un bras décharné s'étend vers lui... Il s'était trop hâté de croire à la puissance de ses prières, il voit qu'il en est pour ses frais de galanterie, et un cri d'anathème, une insulte franche et désespérée remplace les madrigaux qu'il prodiguait tout à l'heure et termine le poème.
« La Comédie de la mort est donc une œuvre d'une originalité réelle, en dépit de sa bizarrerie, par le sentiment particulier qui y est exprimé. C'est bien l'épouvante d'un être jeune, plein de vie physique, léger encore de vie morale, en face de la plus solennelle des réalités. La mort y est redoutée et non respectée. Le poète, comme le jeune homme, n'en comprend ni la beauté, ni la grandeur, ni la bienfaisante pitié. Certes, nous voilà bien loin des panégyriques éloquents d'un Chateaubriand, des interrogations passionnées d'un Byron, des tendresses viriles d'un Léopardi. L'auteur de la Comédie de la mort n'a rien des sentiments qui ont inspiré ces illustres amants de la
vierge compatissante, sœur de Tamour. Il n'a vu la mort qu'avec des yeux d'enfant païen, mais cet enfant est un poète, et il a su nous exprimer avec une voix tremblante d'émotion naïve son horreur et son effroi. »
La vie littéraire de Théophile Gautier se divise en deux périodes bien distinctes et nettement séparées l'une de l'autre par son entrée dans le journalisme. Le gros événement de son existence, ce n'est pas sa participation au romantisme, c'est cette carrière de journaliste qui s'est trouvée un jour ouverte devant lui et qu'il lui a fallu depuis courir sans relâche. Hélas! pauvre Gautier! Gomme la destinée, cruellement malicieuse, a de subtiles façons de nous punir de nos impertinences! S'il est une condition qui nous soit odieuse, c'est précisément celle-là qu'elle nous force à subir; s'il est une personne qui soit contraire à l'épanouissement de notre existence, c'est celle-là qu'elle place sur notre chemin. Gautier a fait un joli roman sur la Jeltatura^ mais qui manque un peu de profondeur. Qu'est-ce que cette influence pernicieuse du mauvais œil dont nous pouvons éviter le rayon en nous détournant un peu, et contre laquelle nous pouvons combattre avec des amulettes de corail, des signes de croix, des doigts étendus en
forme de fourche, à côté de IsLJettatura de ce grand œil invisible de la destinée qui nous regarde à notre insu, et contre laquelle nous n'avons d'appui que dans la prudence, gardienne toujours somnolente, et dans la sagesse, auxiliaire toujours en retard. Est-il rien qui égale les ruses et les méchancetés de la cruelle déesse? Les anciens la peignaient sourde et aveugle, et peut-être était-elle ainsi dans les vieux âges de poétique barbarie; mais sous notre ciel gaulois et au milieu de notre race, elle a pris un visage bien différent. Elle a des yeux et des oreilles qui sont à Taguet de toutes nos imprudences et qui ne perdent pas une seule de nos paroles. Instruite ainsi de ce que nous aimons et de ce que nous haïssons, elle se complaît, dirait-on, à nous punir par les choses mêmes que nous faisons profession de mépriser. Gautier, emporté par l'exubérante humeur de la jeunesse, avait dit trop haut ce qu'il pensait de l'hypocrisie des journalistes vertueux qui déchiraient ses romans, et de l'ineptie triomphante des vaudevillistes, qui confisquaient à leur profit la gloire réservée aux poètes, pour n'en être pas puni un jour ou l'autre. « Ah! tu es un poète, un rêveur, un dilettante, lui a-t-elle dit un jour; l'étude t'est chère, la flânerie t'est douce; pour que ton imagination produise ses fleurs dans tout leur éclat, il lui faut une activité paresseuse, un loisir occupé, une salutaire lenteur. Ah ! tu veux ne t'épanouir qu'à l'heure marquée par la nature? Tu reliens ta sève sous prétexte qu'elle n'est pas encore assez abondante? Tu défends à tes bourgeons d'éclore
avant que les froides brumes, qui succèdent aux premières chaleurs de la conception poétique, se soient dissipées ? Tu veux que l'inspiration s'écoule de toi, limpide et libre comme une source au printemps? Eh bien! il n'en sera pas ainsi. Pour toi, il n'y aura pas d'heures favorables ou défavorables, toutes seront les heures de la production et de l'éclosion : tes fleurs devront pousser en bon comme en mauvais temps, au milieu des tempêtes de neige comme sous les souffles du printemps. Ah! tu parles mal des journalistes et des vaudevillistes, eh bien! tu seras gazetier, et pour que la peine te soit plus cruelle, tu seras rivé au feuilleton et l'esclave du plus humble coupletier^ dont tu auras bien soin, toi enfant de l'irascible famille des poètes, de ménager la bourgeoise mauvaise humeur. Ah! tu as mal parlé de la tragédie, et tu as dit dans l'arrogance de ton jeune cœur : Non, il n'y a pas d'art classique et Racine n'est plus. Eh bien!. tu seras contraint de dresser chaque semaine le bulletin des victoires du vaudeville français, de l'opéra-comique français et autres genres nationaux contre lesquels tu t'es élevé. Allons, enfant libre de la poésie, je vais employer encore une fois le vieux thème favori de la comédie moyenne, et nous verrons si le poète subsiste encore dans le captif. »
Cet événement, qui aurait fait la félicité d'une intelligence plus vulgaire, a été ressenti par Gautier avec une amertume toute particulière. Cette vie nouvelle que la prose lui offrait lui a paru comme une
déchéance douloureuse à laquelle il ne s*est jamais résigné. De là est née une tristesse originale qu'il n'a même pas essayé de cacher. En prose, en vers, sur le rythme mélancolique, sur le rythme bouffon, il a dit et redit les ennuis de l'esclavage littéraire. 11 y a quelque chose de tout à fait navrant dans l'espèce de respect humain qu'il ressentit lorsqu'il dut abdiquer ses privilèges de poète, et dans les regards désolés qu'il tourne vers ses anciens compagnons pour implorer leur compassion. Qu'elle est triste, par exemple, la petite pièce qui ouvre le recueil intitulé Poésies diverses^ œuvre des rares instants de loisirs que lui laissait désormais la tyrannie du feuilleton l
Vous voulez de mes vers, reine aux yeux fiers et doux,
Hélas 1 vous savez bien qu'avec les chiens jaloux,
Les critiques hargneux, aux babines froncées,
Qui traînent par lambeaux les strophes dépecées,
Toute la pâle race au front jauni de fiel,
Dont le bonheur d'autrui fait le deuil éternel^
J'aboie à pleine gueule et plus fort que les autres ;
poètes divins ! je ne suis plus des vôtres.
On m'a fait une niche où je veille tapi,
Dans le bas du journal, comme un dogue accroupi ;
Et j'ai pour bien longtemps, sur l'autel de mon âme.
Renversé l'urne d'or où rayonnait la flamme :
Pour moi plus de printemps, plus d'art, plus de sommeil...
Écoutez encore ce début de la belle pièce : A Trois paysagistes^ datée de 1839. Quel sentiment d'humiliation, et en même temps quel sentiment vrai de la beauté de la poésie et du respect qui lui est dû :
C'est un bonheur pour nous, hommes de la critique. Qui, le collier au cou, comme l'esclave antique,
Sans trôve et sans repos, dans le moulin banal Tournons aveuglément la meule du journal, Et qui vivons perdus dans un désert de plâtre, N'ayant d'autre soleil qu'un lustre de théâtre, Qu'un grand paysagiste, un poète inspiré, Au feuillage abondant, au beau ciel azuré, Dûcbire d'un rayon la nuit qui nous inonde Et nous fasse un portrait de la beauté du monde.... Enfants déshérités, hélas ! sans la peinture Nous pourrions oublier notre mère nature ; Nous pourrions, assourdis du vain bourdonnement Que fait la presse autour de tout événement.
Le cœur envenimé de futiles querelles, Perdre le saint amour des choses éternelles.
Et ne plus rien comprendre à l'antique beauté, A la forme, manteau sur le monde jeté, Comme autour d'une vierge une souple tunique. Ne voilant qu'à demi sa nudité pudique.
J'insiste sur cet événement, car il a tenu une granije place dans la vie de Gautier. Il a introduit chez lui une sorte de dégoût; il a fait connaître à son cœur la lassitude et Fennui; il a gêné son inspiration et écarté peu à peu de son chemin cette muse qu'il aimait tant à y rencontrer; il a soufflé sur cette belle impertinence juvénile que nous analysions dans un précédent chapitre. Sans lui rien enlever de son talent, et même en le fortifiant par certains côtés, il a privé son esprit de son occupation favorite. De tous ses titres à la célébrité, celui de poète lui était le plus cher, et il est certain que depuis son entrée dans le journalisme, le poète en lui n'a pas grandi à l'égal du narrateur descriptif et du critique. A quelques très rares exceptions près, toutes ses poésies appartiennent à l'époque de sa jeunesse.
Sur le caractère de ces poésies , je trouve
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dans mon cahier de lecture les notes suivantes : « Le principe de la poésie de Gautier, c'est le dilettantisme, et par ce mot j'exprime à la fois son originalité propre et les limites de son inspiration. Le dilettantisme/ un joli mot, une plus jolie chose, qui confine presque au péché pour ceux qui connaissent les mystères de la vie intellectuelle, mais qui est au nombre de ces péchés qui font beaucoup pardonner parce qu'ils indiquent que le coupable a beaucoup admiré. Le dilettantisme^ comme le dit son nom, est un plaisir, le plus exquis et le plus rare de tous, il est vrai, mais un plaisir. Il est à l'admiration ce que la volupté est à l'amour et la dévotion à la religion, c'est-à dire une sensation d'une douceur extrême, qui se tire de la contemplation des choses les plus austères et de la pratique des plus nobles sentiments, et qui devient une habitude pour l'âme comme un narcotique devient une habitude pour le corps. De plus sévères condamneront s'ils veulent cette inclination voluptueuse de Tâme, et nommeront profanation et libertinage moral cette recherche du plaisir à demi physique qui se tire de l'intelligence des g:randes œuvres; pour moi, je n'en ai ni le courage ni le désir. Il est certain qu'il y a dans le dilettantisme une profanation, laquelle consiste à aimer d'abord les belles choses autant pour le plaisir ^ qu'elles donnent que pour elles-mêmes, et plus tard à les rechercher avant tout pour ce plaisir. Ce frisson sacré, ce ravissement de l'âme soulevée comme par des mains invisibles hors de sa chair, tous ces
phénomènes qui, lorsque nous avons le bonheur de les- éprouver, nous font connaître les états d'âme des plus miraculeuses légendes, tous ces enivrements, conséquence et récompense de notre admiration, deviennent bientôt, grâce à la perversité native de notre imagination, des jouissances que nous provoquons sans les avoir méritées et que nous allons chercher sans qu'elles nous sollicitent. Puis, nousremarquons que ces jouissances, si vives, sont susceptibles de nuances infinies selon les caractères des œuvres qui nous les ont fait éprouver, et alors commence un état de libertinage adorable, mais dangereux. Le dilettante devient un véritable don Juan de la contemplation, et, comme le personnage d'opéra qui se glorifie de passer de la brune à la blonde, il s'étudie à varier autant qu'il le peut ses objets d'admiration. 11 aime Raphaël, pour la béatitude sereine que ses œuvres communiquent à son âme ; Léonard, pour le malaise voluptueux que la sorcellerie de ses figures jette dans son imagination ; Rubens, pour cette fougue de vie qui lui fait sentir plus fortement sa chair; Albert Diirer, pour cette rêverie austère qui lui fait mépriser et oublier son corps. Laquelle de ces jouissances est la supérieure? Au bout de quelque temps il n'oserait se prononcer, et voilà où commence la punition de ce dérèglement élevé, qui est cependant à la portée d'un si petit nombre d'esprits. Les distances énormes qui séparent les différentes oeuvres d'art se trouvent tout naturellement comblées par ce fait qui les met toutes
sur le même rang, (Qu'elles ont toutes également procuré une sensation à leur admirateur. Alors, si on essaye de ressusciter ces sensations par la magie de la mémoire^ on constate avec étonnement que celles qui sont restées en nous les plus vives ne sont pas toujours les plus nobles, et que nos voluptés ne sont pas en rapport exact avec notre estime et notre admiration. C'est à peine si nos fibres ont tressailli en contemplant un Raphaël ; mais comme elles ont été saisies du frisson du plaisir devant les toiles de Watteaul Et, s'il s'agit d'émotions énergiques, n'estil pas vrai que Michel-Ange lui-même peut être vaincu par un Ribeira?
« Cependant, péché ou non, le dilettantisme a une poésie qui lui est propre, un lyrisme qui lui est particulier, et c'est à ce lyrisme que Gautier a donné la forme la plus parfaite qu'il ait encore reçue. Il est assez difficile d'expliquer clairement en quoi consiste cette poésie du dilettantisme; j'essayerai cependant, et, pour donner tout de suite au lecteur un terme de comparaison, je dirai que la poésie qui se tire du dilettantisme ressemble assez à celle qui se tire de ce sentiment léger et charmant qui s'appelle la galanterie. Cette poésie qui naît de la galanterie, vous la connaissez pour l'avoir vue bien souvent dans nos vieux poètes, et plus d'un d'entre vous sans doute a eu le plaisir de l'admirer dans le recueil où elle apparaît avec toute sa grâce : les Rime amorose du pauvre Torquato. Qu'exprime-t-elle, cette poésie? Des émotions passagères, mais qui n^cn ont pas