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moins leur ivresse et souvent même leur profondeur; des émotions qui constituent ce qu'on pourrait appeler le dilettantisme de la beauté féminine. Un joli visage apparaît, et soudain une ivresse légère s*empare de Tâme du poète, une sorte d'enthousiasme qui n'a rien des énergies fébriles de la passion, une tendresse momentanée qui le porte avec vivacité vers cette beauté et lui fait chercher le mot gracieux capable de caractériser tel détail dont il a été plus particulièrement charmé : une nuance de chevelure, une lumière du regard, un mouvement du corps, un air de tête, ou tel autre des mille caprices par lesquels la beauté se révèle au moyen de la chair et sait se rendre visible tout en restant insaisissable. Quel aimable tourment ressent alors le poète qui cherche à traduire son émotion I On le voit lutter délicieusement pour trouver le mot approprié exactement à la sensation qu'il veut rendre. Il sort enfin, ce mot si désiré, sous la forme d'une belle comparaison ou d'une belle meta* phore, et alors le poète s'arrête sans en demander davantage à son génie. Un mot heureusement trouvé a suffi pour traduire complètement cette émotion fugitive, née d'un détail encore inaperçu et qui ne le frappera jamais plus au même degré. Et voilâ pourquoi la poésie galante affectionne particulièrement les petits genres, le sonnet, le madrigal, la chanson : c'est que ces genres sont les cadres exactement appropriés à ces mots heureux qui suffisent à l'expression de l'émotion du poète, et qui seraient noyés dans l'abondance de l'élégie ou l'enthousiasme de l'ode.
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« Eh bien ! il y a des âmes qui sont tendres aux belles choses de la matière et de l'art, €omme les poètes de la galanterie sont tendres à la beauté féminine; <les âmes qui, en face d'une belle forme de nuage, sentent le besoin de lui adresser un compliment poétique avant qu'elle se dissolve, que certains jeux de lumière et d*ombre touchent à Tégal d*un beau regard, qui tombent amoureux d'une toile ou d'un marbre signés d'un maître, comme pn tombe amoureux d'une chair vivante qui peut répondre à vos désirs. Ces âmes sont les âmes dilettantes par exœU lence, et celle de Gautier est du nombre. Les sentiments qu'il a poétiquement exprimés sont tous, à quelques exceptions près que nous indiquerons plus loin, de la nature de celui dont il a raconté Thistoire dans sa jolie nouvelle de la Toison dor : des émotions de flâneur bien doué qui traverse la vie comme un musée, et qui rencontre partout sur sa route une oeca^on d'ivresse poétique et un prétexte à belles images. Ge n'est pas la passion sous aucune de ses formes qu'il faut lui demander, car il ne tire pas sa poésie des profondeurs de son être comme les autres poètes contemporains. Son imagination ne sait pas, comme celle de Victor Hugo, peupler la nature de visions fantasques et effrayantes ; sa sensibiUté ne lui imprime pas ces secousses violentes qui font frémir l'être entier d'Alfred de Musset; son enthousiasme n'envoie pas son âme rejoindre d'un vol puissant autant que facile les régions de l'iniini comme l'enthousiasme de Lamartine. Non, la terre telle qu'elle est
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suffit à son imagination, à sa faculté d'enthousiasme et à sa capacité d'amour, et les belles formes créées par Tart suffisent à Texigenije de ses rêves. Les autres poètes sentent qu'ils vivent par la violence de leurs désirs et l'ambition de leurs chimères; lui, il sent qu'il vit par la douce chaleur que la nature et l'art répandent en lui avec mesure. Et voyez comme son lyrisme est bien d'accord avec ses émotions. Bien de saccadé, de violent, d'inégal, de trop hardi ni de trop trivial; pas d'emportements, mais aussi pas de chutes. Elle marche, cette poésie, d'un mouvement mesuré, lent et doux, comme une belle eau limpide qui va sans se hâter, sûre d'arriver au lit commun des fleuves et des sources. Ni coursier fougueux, ni char royal, ni navire de guerre, n'emportent le poète à travers le monde ; il accomplit son pèlerinage pédestrement pour ainsi dire, à petites journées, sans laisser perdre une seule des voluptés du voyage ni une seule des fleurs du chemin, et, pour passer les rivières et les fleuves, il se couche paresseusement dans une petite barque finement peinte et sculptée, qui sans grands efi'orts de rames le porte à la rive où il veut aborder. Autant de beaux objets il rencontre, autant de louanges s'échappent de ses lèvres sous la forme de belles images ; il s'arrête auprès de chaque objet jusqu'à ce qu'il ait trouvé le mot heureux qui le peint, et, quand ce mot est trouvé, il s'éloigne et marche, sans regret ni précipitation, à la rencontre d'une autre émotion, Non, personne n'a jamais été si galant que Gautier envers les objets de
la matière et de Fart; ses métaphores sont des compliments, ses comparaisons sont des flatteries d'amant. Qu'il a bien exprimé et bien défini la nature de son inspiration dans la pièce intitulée A un jeune Tribun :
Il est de ces. esprits qu'une façon de phrase, Un certain choix de mots tient un jour en extase.... D'autres seront épris de la beauté du monde Et du rayonnement de la lumière blonde ; Ils resteront des mois assis devant des fleurs Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs ; Un air de tête heureux, une forme de jambe, Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe, Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.
« Cette pièce A un jeune Tribun me suggère une réflexion qui étonnera bien des lecteurs et peut-être Gautier lui-même : c'est que ce lyrisme modéré, contenu, sans inégalités, à la phrase à la fois abondante et correcte, aux fleurs soigneusement choisies, convient à merveille à un genre de poésie bien peu romantique, il est vrai, mais très français, et auquel notre littérature doit quelques-uns de ses chefs-d'œuvre, l'épître en vers. Gautier me croira s'il veut, mais
personne n'était plus capable que lui de ressusciter sous une forme moderne ce genre cher à nos classiques ancêtres. Quelle est la qualité qu'exige avant tout ce genre? L'art d'exposer et de développer, avec une sobriété sans sécheresse et une abondance sans prolixité, des pensées claires et allant droit à leur but, relevées çà et là par quelques mots heureux ou quelques images soigneusement choisies, qui suffisent
pour corriger leur caractère didactique ou dogmatique et leur donner Taspect de pensées sérieuses san» pédantisme et mondaines sans frivolité. Or cette qualité, Gautier la possède au plus haut point. Le développement de sa pensée est toujours clair, logique, ses images sont moins touffues que bien choisies et soigneusement appropriées aux objets qu'elles veulent peindre. C'est pourquoi, sans s'en douter le moins du monde, Gautier a fait dans la pièce : A un jeune Tribun, dans la pièce : A Trois paysagistes, et dans d'autres encore, quelques-unes des seules épitres en vers que Ton ait écrites de notre temps. a Cette poésie du dilettantisme est partout répandue dans Gautier; cependant, si Ton me demandait de nommer ses chefs-d'œuvre, j'indiquerais de préférence trois pièces : I^e Triomphe de Pétrarque^ le Passage du Thermodon^ et enfln, mais très au-dessous des deux précédentes, la pièce intitulée : Mélancolia. Ces trois génies si dissemblables, Pétrarque, Rubens, Albert Durer, sont peints tour à tour avec les propres couleurs qu'ils aimaient à employer, et chantés sur le rythme qui était familier à leur âme. Le Triomphe de Pétrarque est une œuvre poétique très rare par l'exquise combinaison des moyens employés par le poète. Pour célébrer dignement Tamant de Laure, Gautier a emprunté à Dante la musique grave et religieuse de son tercet; à Giotto, l'austérité gracieuse de ses saintes figures; à Pétrarque luimême, la douceur lumineuse de ses images. Pétrarque monte au Capitole aux accords de la musique de
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son propre génie et de celui de ses grands prédécesseurs, et partout sur son passage brillent les images du xiY** siècle italien. C'est une belle œuvre et qui sacre tout à fait un poète, et cependant je préfère peut-être la seconde des pièces indiquées : Le passage du Thermodon. La furie poétique qui anime cette pièce fait sentir à merveille la furie pittoresque, la fièvre de vie du génie de Rubens. Autant le mouvement de la première pièce est grave et lent, autant le mouvement de celle-ci est emporté et ardent ; c'est une véritable transposition de l'œuvre du maître d'un art dans un autre, et l'on peut dire en toute exactitude que Gautier a gravé une seconde fois par la parole le tableau de Rubens. Le sentiment qui anime la pièce intitulée Melancolia est bien celui qu'inspire la contemplation de l'œuvre d'Albert Durer : une rêverie sévère et respectueuse, sans fleurs, sans caprices, et une comparaison involontaire de cet idéal de mélancolie avec notre idéal de romances et d'aquarelles modernes. Toute la seconde partie de la pièce est vraiment digne de ce grand sujet; mais je ne saurais m'accorder avec le poète sur le sentiment catholique qu'il attribue aux vieux maîtres allemands, çt spécialement à Albert Diirer, au détriment des peintres italiens. C'est une des seules fois que l'émotion de son dilettantisme l'ait trompé, selon moi, sur le véritable caractère d'une œuvre. Il y a en effet chez Albert Diirer la marque d'un certain catholicisme populaire, très particulier à l'Allemagne, que connaissent tous ceux qui oiît visité les villes des
bords du Rhin; mais ce catholicisme, chez Albert Durer, ne va pas plus loin que les accessoires et les détails; quant aux conceptions et aux sentiments, il est déjà tout entier protestant.
« Quel que soit le mérite de ces grandes pièces, j'avoue une prédilection marquée pour les plus petites, celles qui sont nées d'un caprice ou d'une émotion passagère : Chinoiserie, le Spectre d'une rose, les Colombes j les Papillons, A deux beaux yeux, Fatuité, le Premier rayon de mai. C'est là peut-être que le génie de Gautier apparaît avec toute sa lumière et toute sa grâce. On ne sent pas toujours le mérite des choses poétiques, faute de pouvoir leur faire subir les métamorphoses que réclamerait l'imagination. Un phalaristérien ingénieux trouverait qu'il y a une analogie entre cette partie de l'œuvre de Gautier et cette partie de nos ameublements modernes qu'on pourrait appeler le mobilier du cœur et de la mémoire, et j'ai souvent pensé que si, par un coup de baguette, quelque bonne fée s'avisait d'enlever à ces petites poésies la forme de la parole écrite, elles composeraient tout naturellement le plus ravissant assortiment d'outils d'élégance que puissent réclamer un cœur bien né et une imagination sensible à la beauté. Quels jolis coffrets d'ébène, quels baguiers précieux, quelles miroitantes tables de laque! N'est-il pas vrai que la petite pièce intitulée Chinoiserie aurait bien peu à faire pour devenir le plus délicieux paravent du monde; que la pièce A deux beaux yeux compose le plus coquet miroir de poche qu'on puisse offrir à une
jolie femme; que la pièce intitulée simplement Sonnet est une tasse à prendre le thé digne d'approcher des lèvres les plus roses ; et que le poète se passe à lui-même au cou dans Fatuité une chaîne d'or du plus délicat travail. Combien de fois on a dit de ces petites poésies : « Ce sont des bijoux I » Mais ce mot, qui ^n'était pris que dans un sens métaphorique, devrait être pris dans un sens littéral ; ce sont des bijoux enchantés, qui attendent qu'on les délivre de la prison incorporelle de la parole et qu'on les rende à l'or ou au marbre, qui leur convient davantage. « Il n*y a pas que les émotions du dilettantisme dans les poésies de Gautier. Il s'y trouve aussi d'autres sentiments d'origine et d'ordre très divers. L'éducation, par exemple, persistant en dépit de la direction où le poète engagea résolument son esprit dès ses débuts dans les lettres, a laissé en lui des sentiments de nature royaliste et catholique, qui se font jour dans quelques pièces : les Vendeurs du temple^ Magdalena^ Notre-Dame^ sentiments qu'on rencontre dans ces poésies avec une surprise mêlée de charme, fleurs naïves de l'enfance encore épargnées par la jeunesse, et qui contrastent par un léger parfum de candeur avec les fleurs plus somptueuses, mais moins attendrissantes, nées de la culture et de l'art, parmi lesquelles elles sont comme perdues. La vie, inévitablement douloureuse même au milieu des plaisirs, y a semé aussi une mélancolie d'un genre tout particulier, une mélancolie âpre, bilieuse, tout à fait noire, qui touche presque à
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rhypocondrie, la pire de toutes les mélancolies, parce qu'elle n'agit pas comme stimulant de perfection et d'activité, parce qu'elle garrotte l'âme au lieu de l'éperonner et de la délivrer, parce qu'elle est sans étoile et sans espérance de lumière divine. La pièce, très exactement intitulée Ténèbres^ — jamais titre n'a été en plus parfait accord avec son sujet, — est l'expression lyrique la plus émouvante et la plus complète de ce genre de mélancolie, qui se traduit encore, mais avec moins de puissance, dans Thébaide et quelques autres morceaux. Mais ces sentiments divers ne sont que des exceptions, des branches isolées et des fleurs égarées, qui n'altèrent en rien ce sentiment général de dilettantisme qui fait le caractère et l'unité de ce recueil poétique..
« En poésie, comme en amour et en amitié, les absents ont toujours tort. La muse a besoin d'être courtisée assidûment, l'inspiration doucement sollicitée par un commerce journalier d'épitres et de visites. La poésie est vraiment tout à fait femme; elle est volontiers ingrate, mais en revanche elle fait profession de ne pas aimer les ingrats. Le poète qui s'est éloigné de la poésie doit éprouver, lorsqu'il se rapproche d'elle momentanément, quelque chose du sentiment qu'éprouve un ancien amoureux lorsqu'il va rendre visite à l'objet de sa passion d'autrefois. Des deux parts on est bien aise de se revoir ; on cause, et la conversation se déroule avec une politesse plus correcte peut-être que jadis, avec un maintien plus irréprochable, avec plus d'esprit peut*
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être, car on est plus soigneux de ses paroles^ étant moins sûr d'êti'e pardonné. Si un tiers est présent à Tentrevue, il aura tout le bénéfice de cette conversation, dont il sera peut-être plus charmé qu'il ne l'aurait été des conversations anciennes; mais les deux interlocuteurs se sont-ils plu Tun à l'autre autant que par le passé? Les anciennes négligences ne sont plus; cependant où sont les douceurs de la familiarité, où sont cette sécurité et cette aisance qui naissaient du commerce habituel? Gautier a-t-il éprouvé quelque chose de ce sentiment? Je n'oserais Taffirmer, et cependant il me semble que les poésies qu'il a publiées depuis sa rupture avec la Musc, et qui portent le titre à! Emaux et Camées ^ ont été écrites sous l'empire de la- situation que je viens d'exprimer. La correction est plus grande encore qu'autrefois ; le poète est plus maître encore de son instrument; ce qui leur manque, pour moi, c'est cette douce chaleur des anciens jours, cette facilité d'enthousiasme, cet empressement des paroles à répondre à l'appel de l'imagination, cette naïveté d'admiration qui naissaient du commerce familier avec rinspiration. Dans ce dernier recueil, il apporte à la Muse un artiste plus habile, mais un homme moins amoureux. Cela dit, ce recueil reste un des exemples les plus instructivement amusants de ce que l'art peut faire. Rien n'est plus joli, plus compliqué et plus savant. Le sentiment ne manque pas dans ce recueil, il y est même plus fort peut-être que dans les recueils précédents; il y a des larmes, et quel-
quefois on peut y surprendre le bruit d'un sanglot, mais le dilettantisme, devenu maître souverain et tyrannique, s'empare maintenant des émotions de la vie et des leçons de rexpérience, comme il s'emparait autrefois des émotions de l'art et des rêveries de l'imagination. L'influence poétique la plus forte qu'ait subie Gautier après celle de Victor Hugo, l'influence de Henri Heine, se fait sentir aussi dans ce dernier recueil, et suffirait pour le distinguer du reste de son œuvre.* J'indique notamment deux pièces : Vieux de la Vieille et le Château du Souvenir, qui seraient dignes de ce rêveur gracieux et profond chez lequel les sentiments de l'humanité la plus franche et la plus vraie s'unissaient sans efl*ort à la subtilité la plus tourmeritée. »