IT
En commençant ce long travail, j'avais annoncé que je parlerais seulement de celles des œuvres de Gautier qui répondaient en moi à un sentiment ou à une expérience, et. pour mieux me tenir parole, je m'étais imposé l'obligation de puiser exclusivement les éléments de cette étude dans des notes de lectures prises à intervalles inégaux, sous le coup de mes impressions immédiates, sans arrière-pensée d'étude, tout simplement pour fixer une sensation. Je m'étais résigné à être incomplet pour ne rien dire qui ne me fût strictement personnel et pour éviter de répéter les jugements de mes prédécesseurs. Aujourd'hui, en consultant mon cahier de lectures, je trouve que mes notes sont à peu près épuisées; ma tâche touche donc à sa fin. Cependant en voici encore une dernière sur Gautier voyageur et narrateur descriptif :
< Aucun malheur n'est absolument sans compensation ; c'est ainsi que pour Gautier les plaisirs et les émotions du voyageur ont succédé aux plaisirs de la rêverie libre et de la fréquentation assidue de la
Mose. Cette carrière de voyagear qui date de son entrée dans le jonmalisme a tenu dans la seconde partie de sa vie littéraire la place que la poésie avait occapée dans la première. Nombreux sont les services que loi ont rendus les voyages : Us ont ouvert à son talent de nouvelles voies, foomi à ses aptitudes de nouveaux moyens d'application, entretenu en lui le feu sacré de Tenthonsiasme et de l'amour du beau qu'aurait fini par refroidir inévitablement une vie trop sédentaire et trop enfermée dans la geôle du feuilleton; ils lui ont fait oublier les ennuis et les fatigues du métier littéraire, et pour tout dire d'on seul nM>t ils Font conservé jeune, vif et sensiMe à la beauté extérieure comme aux jours de ses débuts.
<c L'homme le mieux doué a besoin d'one sui^eîllance incessante sur lui-même pour éviter que son esprit s'appesantisse sous le joug des habitudes, que son talent contracte des tics, que sa faculté d'admiration devienne trop exclusive et se transforme en intolérance agressive. Il est étonnant de voir avec quelle rapidité ces palais de lumière transparente que se bâtit notre âme -se solidifient et deviennent semblables à l'épaisse coquille qui sert à l'humble mollusque de forteresse, mais aussi de prison. Ge n'est pas seulement la profession qui nous marque de son empreinte, qui détruit l'équilibre de notre personne et qui fait gauchir notre esprit en même temps que notre corps ; la partie la plus libre de nous-mêmes, la plus ailée et, s'il m'est permis d'employer cette expression, la plus farouche, celle qui ne
vit que d'enthousiasme et d'admiration, n'est pas plus que les autres à Pabrî de ce servage. Je ne connais pas de fait plus capable de nous inspirer une salutaire humilité que cette rapide opacité que subissent nos sentiments les plus lumineux. Yous admirez une belle œuvre d'art ou de poésie, un beau caractère, une noble existence, et vous vous sentez délivré par cette admiration même de toutes les chaînes pesantes qui gênaient l'essor de votre âme; prenez garde, car votre libérateur va devenir votre tyran. Votre admiration en se prolongeant va vous isoler peu à peu d'une multitude d'autres objets également dignes d'amour, elle va devenir exclusive et partiale, et cet enthousiasme qui la secondait avec une si généreuse ardeur va prendre la forme déplaisante d'un préjugé agressif, d'une ferveur de sectaire opiniâtre ou de dévot hargneux. Cette pétrification siTedoutable de l'esprit, Gautier y aurait été soumis tout comme un autre, s'il n'eût été protégé par cet instinct voyageur qui est un de ses caractères, car il y a en lui comme en nous tous des germes de «ectaife et de partisan littéraire qui se seraient développés avec les années. Mais le moyen de s'entêter dans un préjugé d'école ou de s'encroûter dans un esprit de localité, cette localité eût elle les larges l)ornes de l'horizon parisien, lorsque tous les ans on passe les frontières pour aller demander aux pays étrangers le rafraîchissement de son imagination? Un voyage annuel est pour l'âme la médication la plus énergique; c'est une pùrgation générale de toutes
les petites sottises que la vie nationale ne manque jamais d'infiltrer en nous, et c'est à cette purgation salutaire que Gautier s'est soumis chaque année depuis son entrée dans la presse. Lltalie, l'Espagne, TAUemagne, la Grèce, la Turquie, l'Afrique, la Russie, lui ont tour à tour servi de remèdes pour débarrasser son cerveau des anecdotes de théâtre et d'atelier, rétablir dans ses poumons la libre circulation de l'enthousiasme, et rendre à son cœur l'amoureux appétit du vrai beau et de la grande poésie.
« C'est une opinion généralement adoptée qu'il ne faut pas demander aux artistes et aux poètes de nous rendre d'autres services que des services indirects, et cette opinion est certainement partagée par Gautier lui-même. Les poètes et les artistes font passer sous nos yeux des visions de beauté, et ces visions, par mille métamorphoses insensibles et insaisissables, se transforment en belles paroles et en actions glorieuses, se solidifient en mœurs générales et en institutions visibles, enfantent des coutumes et des lois. C'est là le service qu'ils rendent à l'humanité, et certes il ne saurait y en avoir de plus grand. J'ai toujours été persuadé cependant, contre l'opinion générale, que les dons et les aptitudes des poètes et des artistes trouvaient rarement toutes leurs applications légitimes, et que la nature les créait avec le pouvoir de nous rendre des services directs et immédiats tout aussi bien que les esprits les plus terrestres. A la vérité, il n'est pas toujours facile de deviner le genre de service qu'ils peuvent
nous rendre, et eux-mêmes, la plupart du temps, seraient fort 'en peine de le nommer, mais c'est moins leur faute généralement que celle des hommes auxquels est confié le gouvernement du monde. Qu'un homme d*un œil clairvoyaut vienne à passer * près d'eux, et il découvrira bien vite qu*un Léonard de Vinci peut tenir lieu, à l'occasion, du plus habile ingénieur; qu'un Michel-Ange, dans un cas d'urgence, remplacera l'officier d'artillerie le plus expérimenté; qu'on peut sans crainte confier à un Rubens une négociation diplomatique délicate, et qu'un Gœthe ne saurait avoir son pareil pour tracer le plan d'une académie ou d'un institut d'instruction supérieure . Peut-être l'occasion ne fournirat-elle jamais à Gautier le moyen de donner à ses facultés leur plus utile application. Ce génie descriptif qui est en lui se perd dans le dilettantisme et les esquisses, faute de trouver son véritable emploi. Supposez, cependant, qu'un souverain ou un de ces rois de la finance qui se rencontrent dans notre moderne société conçoive ce projet scientifique, auquel je m'étonne qu'on n'ait point encore songé, de faire exécuter une topographie générale de notre plané Je. Une telle œuvre serait gigantesque; mais il serait digne de l'entreprendre, car elle assurerait certainement la gloire à son fondateur. On cherche à renouveler la tentative encyclopédique du dernier siècle, mais la forme vraie et originale d'une encyclopédie à notre époque ne serait-elle pas une œuvre semblable à celle dont nous venons d'indiquer l'idée?