‹ Nos morts contemporainsChapitre 7 sur 22 · II · texte numérisé non relu

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Eh bien, le jour où les bases d'an tel projet seraient arrêtées, les facultés de Gantier auraient trouvé leur Yéritable destination, car à qui ponrrait-K)n mieux qu'à lui confier la partie purement descriptive de cette œuvre? Peut-être en effet la formule la plus exacte du talent de Gautier serait-elle celle que nous nous rappelons lui avoir donnée à lui-même la première fois que nous eûmes le plaisir de causer avec lui. La nature, lui disions-nous, l'avait créé pour cette fin très déterminée de donner une description des surfaces de notre planète, et dans ce but elle Tavait muni de facultés à la fois précises et brillantes propres à assurer à sa description le sentiment poétique en même temps que la plus fidèle exactitude.

c Gautier a inauguré parmi nous le type du* voyageur pittoresque. Ce qui le préoccupe, ce n'est pas la vie politique ou morale des nations ; les costumes populaires, les surfaces changeantes de la nature, les phénomènes extérieurs, voilà son domaine. Il ne se met en route ni pour méditer, ni pour rêver, mais pour voir. Il ne mêle sa personnalité à ses descriptions que juste assez pour les signer de son nom et pour qu'on puisse dire en les lisant : Théophile Gautier fecit; il ne se souvient qu'il est poète que pour saisir et exprimer la vie des objets qui passent sous ses yeux. Cependant, au début de sa carrière de voyageur, cette impersonnalité n'existait pas encore ; voyez par exemple avec quelle gaieté ultra-parisiennne il accomplit sa première excursion en Belgique et se tnet en route pour son voyage d'Espagne. Ce ne sont

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qae Mlembonra romaaiiifuet, eomparanOM amoMtn* tes et bonffoniies, piai«aoteries à propos de tout spec* tacie, de tout voyageur, de toute hMeUerie; mais cette joriale espièglerie, qui aurait fait mauvais mé* nage à laioague avee le sérieux que réelame Tadmi* ration, disparaît bien vite. Corrigé par les sévères leçons de la beauté et de la grandeur, le voyageur renonce avec une docilité presque touchante à sa turlmience d'arti^ émancipé. Il avdt pourtant Tait 4'étre bien disposé à s'amuser, et, à voir le ton qui règne dans ses premières pages, on sent qu'il ne kii aurait pas déplu que son voyage ne tint rien de ce qu'il lui avait promis* Quel plaisir, à son retour à Paris, de pouvoir dire que l'Espagne n'existe que dans les romances, les albums, les poèmes d'Alfred de Ifatsset et les ballets de l'Opérai Quelle crànerie, tant qu'il se sent en terre française 1 Mais vmlà qu^à quel* qnes Ueoes des frontières les merveilleux spectacles eommeneent à se succéder, et il suffit de la eatiié* drak de Burgos pour anéantir cette jovialité seep* tique* L'âme du voyageur change subitement de ton^ et, à partir de ce moment, elle ne retombe plus dans ee péché de frivolité parisienne.

« Quelques oisifs du dilettantisme ont agité de nos jours eette singulière question de savoir si les produits de l'ait étaient supérieurs aux produits de la nature^ et je âe suis pas sàr que Gautier n'ait pas autrefois potage l'opinion qui donne la supériorité à l'art» G^eAdant la vie, même lorsqu'elle est incomplète, a un charnie <pie rien ne remplace, et je n'en veux pour

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preave que les voyages de [Gautier lui-môme. La nature a certaineme&t cette supériorité, qu'elle est une source d'inspiration plus féconde que l'art. Un coucher de soleil observé directement dans la nature fournira à l'écrivain le thème d'une page originale ; le plus beau Claude Lorrain ne lui fournira que le thème d'une description qui, aussi heureuse qu'on la suppose, ne sera jamais qu'une imitation infidèle. N'en déplaise à Gautier, ses pages les plus remarquables isont celles qui lui ont été inspirées directement par le spectacle de la vie. Les descriptions de la cathédrale de Burgos et de l'Alhambra sont sans doute d'un ordre supérieur, mais combien je préfère cependant la peinture si turbulente qu'il nous a donnée de Tanimation des promenades de Madrid pendant les soirs d'été ! Si je lui suis reconnaissant de l'art avec lequel il fait apparaître à mes yeux les palais et les églises de Venise, je lui sais plus de gr^ encore de m'arréter un instant devant la figure intéressante du pauvre moine qui remplissait le singulier office de confesseur des fous. puissance de la vie I dix pages de description m'avaient péniblement initié aux splendeurs d'édifices morts et à la beauté des existences factices dues à la couleur et au marbre, et voilà que quinze lignes sur un pauvre moine, voué à un office bizarre, rouvrent en moi la source des pensées profondes et des nobles rêveries. Je suis heureux de saluer en passant ce frère en humanité, et je me prends à songer à l'excellence de cette religion qui n'abandonne pas l'àme humaine même dans les plus

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extrêmes étais d'abjection. Les détails de ce genre abondent dans les voyages de Gautier, mais je prends celui-là entre mille autres, parce qu'il résout pour moi la question de savoir laquelle de ces deux sources d'inspiration est supérieure, de Fart ou de la vie. Je doute que Saint-Marc puisse inspirer jamais plus de cinquante très beaux vers descriptifs, mais n'est-il pas vrai que ce moine est la matière d^'un beau et original poème?

« Gomme d'ordinaire, les imitateurs n'ont pas manqué de surgir à la suite de l'innovation que Gautier a introduite dans Tart du voyageur. Il a fait école, et aujourd'hui le plus mince touriste, au retour de ses excursions, se croit en droit d'emprunter la palette du maître et de gaspiller ses couleurs. Mais, parmi cette foule de voyageurs pittoresques, il n'en est qu'un seul qu'on puisse justement opposer à Gautier; et celui-là combat non seulement avec l'arme de la plume, mais avec cette arme du pinceau depuis si longtemps déposée par notre poète. J'ai nommé Eugène Fromentin. Il a fallu un peintre pour lutter avec Gautier, et c'est le plus grand éloge que je puisse faire de la lumière de ses paroles et du coloris de ses images. »

Maintenant j'ai tout dit. Ce n'est pas que j'aie épuisé l'œuvre de Gautier, mais j'ai épuisé la partie qui m'en plaît et que je comprends. Les œuvres qui me plaisent chez Gautier, comme chez tout autre auteur, sont celles où je sens avant tout une personnalité, et celles-là j'en ai longuement exprimé

r&nse et la vie. Les autres aont trop impersoDiieUe» poar mon goût. Cependant, eomme cette impersonnalité a son origine dans l'individualité de Tauteiir, comme elle n'est, à bien prendre, qa*une exagération de cette personnalité même, j'essayerai en quelques mots de faire comprendre son caractère. Par suite du phénomène de cette âme double que j'ai expliqué au commencement de ce travail, Gautier possède la faculté de métamorphose la plus extraordinaire. Aussi matérialistes que nous soyons, nous sommes toujours spiritualistes par quelque endroit, et le spiritualisme de Gautier consiste dans un désir secret du don d'ubiquité non seulement h travers l'espace, mais à travers le temps. C'est une manière comme une autre d'affirmer la spiritualité de son âme que ce tourment de liberté presque sauvage qai le pousse à s'affranchir autant qu'il le peut des barrières de l'espace et du temps. Je suis redevable à Gautier d'un genre d'instruction très particulier; il est la seule personne que j'aie encore rencontrée qui m'ait fait comprendre la véritable origine de la magie, et pourquoi la magie, cette sœur apparente de la religion, avait toujours été condamnée par elle. La magie est la religion des âmes qui, ne pouvant se soumettre aux limites qui les emprisonnent, cherchent leur liberté en dehors de tout centre universel, parce qu'il leur semble que leur soumission à une puissance même infinie serait un nouvel esclavage. Mais vivre libre à l'état d'âme toute*puissante, indépendante de toutes les limites de la matière, non pour échapper au ser-

.vage de la matière, mais afin de mieux profiter de toutes les jouissances qu'elle peut donner; conquérir Tétemité et Tinfini, non pour entrer en possession de l'éternité et de l'infini, mais pour s'emparer plus pleinement du temps et de Tespace ; être Dieu^ afin d'être plus sûrement roi, voilà le rêve véritable du magicien, et ce rêve je le surprends vaguement dans les œuvres de Gautier. Poussé par ce rêve secret que Sterne aurait appelé son Hobby horse, il essaye d'échapper à'son moi le plus fréquemment qu'il peut, afin de vivre de la vie des autres moi des temps re* culés et des pays lointains. Il a été certainement Chinois pendant six mois, Arabe pendant un trimestre, Hindou pendant une année, Hellène toute sa vie. Mais la magie est toujours punie^ ainsi que le prouve l'exemple de Faust, le patron de tous les magiciens passés et présents. La punition, c'est que ces Avatars ne sont jamais bien complets, que ces évocations n'appellent à la lumière autre chose que des ombres et que ce que nous atteignons du passé lorsque nous essayons de nous y transporter, c'est le théâtre de sa vie plutôt que sa vie véritable. Faust fut amoureux de la belle Hélène, mais tout ce qu'il put faite fut d'évoquer et d'embrasser son ombre. Gautier a un goût très vif pour le roman archéologique; je lui demanderai en toute sincérité s'il est bien certain d'avoir vécu véritablement de la vie des antiques Egyptiens, dans son célèbre roman de la Momie^ si tout ne s'est pas borné pour lui à une promenade rétrospective dans les rues de Thèbes et de Memphis,

et s*il a pénétré plus loin que les édifices et les costumes. Quoi qu'il en soit, nous devons à cette faculté de métamorphose plusieurs nouvelles charmantes. J'en citerai trois seulement : le Pavillon sur Veau^ petit chef-d'œuvre d'imitation dont peuvent seulement reconnaître l'ingénieuse habileté ceux qui ont lu des romans et des drames chinois; la Chaîne (Tor ou l'Amant partagé^ feuilleton charmant du temps de Périclès, écrit avec une naïveté réelle, comme aurait pu l'écrire à la rigueur un contemporain, sans fatras archéologique, sans abus de couleur locale, sans détails d'érudition inutile; enfin le Boi Candaule^ Temarquable moins par sa couleur antique que par un efi'et merveilleux de lumière où la simple prose a vraiment battu la peinture. Nous voulons parler de cette page où Gygès voit Nyssia se dépouiller de ses vêtements avant d'entrer dans la couche royale. Les ombres baignent toute la chambre nuptiale; seulement un cercle lumineux, trop faible pour lutter contre l'obscurité, tombe sur le pavé de marbre, d'une petite lampe attachée à l'un des lourds piliers de la salle, et dans ce cercle lumineux Nyssia dévoile lentement les trésors de sa beauté. Un peintre contemporain, Gérôme, je crois, a pris cet épisode pour sujet d'une de ses peintures. Je n'ai pas vu le tableau de Gérôme, mais je doute qu'il parle plus vivement aux yeux que la prose de Gautier.

La partie la plus faible de Toeuvre de Gautier est, à mon avis, celle qui se rapporte à l'époque qui sépare sa jeunesse de sa maturité. Il était alors dans

tout Téclat de la célébrité, très fêté, très admiré, très entouré de séductions et de sourires. C'est un moment très dangereux pour un artiste ou un poète que cette première période de popularité mondaine, car presque toujours il a une inclination à payer les louanges qui lui sont données par le sacrifice de cette originalité même qui Ta mis en lumière et pour laquelle il est applaudi. Il devient alors facilement ingrat envers lui-même, il oublie et déserte les profondeurs solitaires de son âme, où il avait trouvé le recueillement, rinspiration naïve, la poésie sincère; il cherche moins à exprimer ses sentiments que ceux d*autrui, et il se met en quête de sujets qui le fassent entrer plus facilement en rapport avec ceux qui Tentourent et le fassent comprendre d'eux plus aisément, sans se demander si les sujets qu'il recherche Tintéressent personnellement. A ce jeu imprudent, Toriginalité peut sombrer; celle de Gautier, heureusement, a résisté. C'est à cette période que se rapportent Jean et Jeannette^ Militona, les Roués innocents^ nouvelles et romans qui sont pris dans une observation plus générale et plus commune à tous les hommes que celle de ses premiers romans, mais qui n'ont ni la même saveur originale ni le même parfum de liberté sauvage. Ce sont les sujets de tous les romanciers, mais ce ne sont plus les sujets propres à tiautier; le poète a payé sa complaisance mondaine par des œuvres légèrement effacées.

Une nature aussi bien douée ne pouvait manquer de s'apercevoir qu'elle faisait fausse route ; aussi

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Gautier n'a*t-il pas persisté dans cette erreur et est-il revenu bien vite aux sujets qui étaient les siens. Les œuvres de sa dernière période nous le montrent fidèle à lui-même, rentré dans les voies qui lui sont propres, soit que, jetant un regard sur le passé, il ré< sume dans le Capitaine Fracasse les études poétiques et littéraires chères .à sa jeunesse, et nous donae répopée à demi burlesque, à demi sentimentale de la période Louis XIII, soit que, reprenant sous une nouvelle forme le vieux tourment de liberté sauvage qui se fait jour dans Mademoiselle de Maupin et For^ tunio^ il écrive son joli roman d'Avatar et nous expose la singulière philosophie secrète à laquelle obéit son âme. De toutes ses œuvres nouvelles, celle que je préfère est précisément ce roman, parce qu*elle me semble la plus personnelle et que j'y lis très clairement l'origine de cette faculté de métamorphose, de cette ubiquité de talent qui m'occupait tout à l'heure. Cette nouvelle contient d'ailleurs une des plus jolies inventions poétiques de la littérature de ces dernières années, et je croirais avoir laissé quelque chose à dire sur mon sujet si je ne rappelais au lecteur cette scène où la comtesse Labinska, ne reconnaissant pas l'âme du comte dans les regards d'Octave Saville, soupçonne quelque imposture mons^ trueuse et s'enfuit devant l'enveloppe charnelle de son époux habitée par un esprit étranger.

Je n'insiste pas sur la partie critique très considérable de l'œuvre de Gautier, et pourtant il y a là des centaines de pages remarquables et plusieurs chefs-

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d'oBBTre. Un de ces chefs-d'œuvre est Tarticle sur Cyrano de Bergerac dans son livre des Grotesques^ recueil d'esquisses pleines de verve et d^humaur sur les victimes de Boileau, dans lesquelles il se plaît à voir des ancêtres de la poésie moderne et des martyrs de la primitive Eglise romantique. Un autre chef-d'œuvre est son travail sur Honoré de Balzac^ le plus amusant et le plus vraiment instructif que Ton ait écrit snr cet intéressant sujet. Ses articles sur Harilhat, sur les Menus Propos de Toppfer, etc., sont aussi des plus distingués. Quant à la critique dramatique et à la critique d'art, ses lecteurs, pendant nombre d'années, ont pu apprécier les éminentes qualités qu'il y apporte. Que de talent dépensé dans cette tâche ingrate! que de fleurs jetées à pleines mains sur des sujets qui ne les méritent pas! que de cadres splendides construits pour des tablealix qui ne valaient pas un tel hon-neurl C'est vraiment le cas de dire que la fin n'est pas en proportion des moyens, et que la tâche n'est pas en proportion du talent. Gautier a fait bien des œuvres charmantes^ mais il n'a rien fait, à mon avis, qui le classe plus haut que ce feuilleton hebdomadaire dans lequel il a versé sans compter les trésors de sa verve et de son imagination, car c'est là qu'apparaît cette heureuse impuissance du vrai talent à échapper à lui-môme. Quelque chose qu'il fasse, il s'y porte tout entier; il n'y a pas pour lui de besogne stérile ou ingrate, et il met le même soin dans l'analyse d'un vaudeville ou la description d'un tableau de genre que dans l'analyse d'un drame de Shakespeare ou la

HBB»!

description d'un tableau de Raphaël. C'est en vain que vous lui crierez : Soyez donc médiocre, puisque votre sujet est médiocre, et gardez vos belles images pour les objets qui en sont dignes, hélas I il ne pourrait pas, le voulût-il, descendre au-dessous de luimême, et il lui en coûterait plus pour être vulgaire qu'il ne lui en coûte pour être brillant et éloquent. Mais quoi I cette heureuse impuissance est tout bénéfice pour ses lecteurs, et ce n'est pas à nous à la déplorer.

Et maintenant nous prendrons à regret congé de lui; nous disons : à regret, car il y a bien des particularités de son talent sur lesquelles nous aurions aimé à insister; mais trente volumes ne se résument pas aisément, et il y a toujours quelque détail qu'on doit omettre forcément. J'ai essayé de décrire les traits principaux de sa physionomie : tour à tour j'ai fait apparaître le Gaulois contemplateur, le poète de l'âme physique de la jeunesse, le chantre du dilettantisme, l'inventeur du voyage pittoresque. Voilà les formes essentielles de son originalité, celles qui se révèlent distinctement sans qu'il soit besoin de recourir aux instruments subtils et aux microscopes grossissants de la critique. Tenons-nous à celles-là, et, de même que nous n'avons pas insisté sur les qualités qu'avaient reconnues nos devanciers, laissons à ceux qui viendront après nous le soin de mettre en lumière celles qui nous échappent encore.

Janvier-ayril 1865.

EUaÈNE FROMENTIN

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