‹ Nos morts contemporainsChapitre 8 sur 22 · ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

ÉCRIVAIN

« Quand la maison est achevée, la mort y entre et en ferme la porte à Thôte. » C'est une de ces paroles d'or par lesquelles le fataliste Orient aime à condenser rêveusement les trésors accumulés de son expérience. Eugène Fromentin connaissait certainement ce proverbe, et sa disparition si brusque, si peu prévue^ n'en a que trop justifié la lugubre exactitude. Après des années de patiente activité, il avait enfin bâti sa maison, c'est-à-dire qu'il avait poussé les deux hommes qui étaient en lui jusqu'au point où ils n'avaient plus de conquêtes à faire sur eux-mêmes. Il était arrivé à la pleine possession des moyens qui pouvaient lui permettre d'être maître infaillible dans l'un et l'autre des deux arts auxquels son imagination avide de justesse et son intelligence amoureuse de précision demandaient l'expression de leurs rêves et de leurs pensées, il avait acquis à sa main exercée avec une régularité laborieuse ce degré de fermeté qui

bannit toute incertitude, il avait acquis à ses facultés dressées par un manège adroit ce degré de souplesse qui écarte toute crainte de chute. C'est à ce moment que la mort est apparue et a mis fin soudainement à une carrière prémunie contre toute chance défavorable par les précautions d'une prudence consommée^ coifime pour attester, en même temps que la vérité du proverbe oriental par lequel nous avons ouvert ces pages, celle de cette autre sentence d'un sage de l'antiquité : « L'art est long, le temps est court. »

Ce que Fromentin fut comme peintre, on l'a dit souvent, et bien dit; nous voudrions à notre tour dire ce qu'il fut comme écrivain, et nous éprouvons que, si la tâche est courte, elle n'est pas pour cela plus aisée. Son talent, à la fois net et subtil, se présente tout en surface, n'offre pas de saillies accusées, et, difficilement pénétrable, dérobe,, sous la perfection du résultat, le jeu de son activité. En outre, Fromentin a peu écrit, et la littérature ne fut pour lui, à une seule exception près, qu'un complément de ses travaux pittoresques ou un commentaire des choses propres à l'art qui le réclamait. Il convient donc de parler de lui sobrement; mais, s'il est vrai que le meilleur moyen de louer un homme est de le louer par l'emploi de ses qualités mêmes, il faudrait que cette sobriété fût irréprochable d'exactitude. Quelques touches seulement, mais scrupuleusement justes, voilà ce que demande la figure de cet homme marqué au bon coin jusque dans ses délicats défauts.

Il est une déception que nous avons souvent en-

EUGÉNB FROMENTIN 8|

tendu exprimer par les personnes da monde, et que pour notre part nous n* avons jamais éprouvée, celle de trouver les écrivains et les artistes si dissemblables de leurs œuvres et si différents de ce qu'on les avait rêvés. Ce* qui nous a toujours étonné au contraire, c'est de les trouver en si parfaite harmonie, non seulement avec le sentiment que donnent leurs œuvres de leur nature morale, mais avec Timage physique même que Ton se forme de leurs personnes en lisant ou en contemplant les produits de leur intelligence. Si c'est là une illusion de notre part, Eugène Fromentin n*était pas pour lui donner le démenti. Nous Tavons connu, trop peu à notre gré, assez cependant pour nous permettre d*étre certain que si jamais homme ne fit qu'un avec ses œuvres, c'était lui. Si le mot de distinction n'avait été déjà inventé, il aurait dû Tôtre pour lui, tant ce mot est le seul qui rende avec vérité l'ensemble de qualités charmantes qui constituait son être moral. Tout était rare en lui, l'esprit, les vues, le jugement, le tour et le ton du discours, le choix des mots, les manières et les gestes. Comme sa peinture est sans épaisseur et sa littérature sans pesanteur, sa personne physique était fine, fluette et délicate, mais cette finesse n'avait . rien de mince et cette délicatesse rien de mièvre. Aucune désagréable marque professionnelle n'avertissait en lui du métier, n'y ramenait brutalement la ^ pensée, pas plus qu'aucun faux ton d'homme du ^ monde n'essayait de dissimuler ou d'effacer en lui rhomme de travail. Il causait bien et volontiers avec

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