Strabon, p. 203, trad. Tard., t. I, p
« A tout ce pays, appartenant maintenant aux Marseillais, les anciens Grecs donnaient le nom de Ligystique, et aux Salyes celui de Ligyes. Dans la suite, ils les nommèrent Celto-Ligyes. »
Toute l'bisloire de ces côtes est là en résumé. Ces divers textes s'accordent parfaitement.
Nous possédons d'autres renseignements particulièrement précieux. Les vieux géographes dont Festus Avienus est le copiste nous montrent les Lig-uros occupant une partie des côtes de la mer du Nord.
« Si partant des îles OEslrymnies (c'est-à-dire de la côte méridionale de l'Angleterre) un pilote ose pousser son navire dans les mers du pôle où la race de Lycaon (c'est-à-dire la Grande et la Petite Ourse) « glace les airs, (c'est-à-dire vers le nord), il arrive sur la plage déserte des Ligures. Car le pays a été, à plusieurs reprises, ravagé par les armes des Celtes, en de nombreux combats. Les Ligures, chassés ainsi de leur patrie et poussés, comme bien d'autres, par ces revers de fortune, vinrent habiter le pays hérissé de ronces ({u'ils occupent [aujourd'hui]. »
Si guis dehinc^
Ab insulis 0Es.irym7îicis lembum audeat Urgere in undas, axe qua Lycaoïm Rigescit eethra, cespitem Ligurimi subit Cassum incolarum : namque Celtarum manu Crebrisque duduni prœliis vacuata sunt : Liguresque pulsi, lit saspe fors aliquos agit^ Venere in ista^ qiiœ per horr entes tenent Plerumque dumos^...
A une époque plus récente, nous retrouvons les Ligures sur les côtes de la Méditerranée (leur nouvelle demeure) entre les embouchures du Rhône et des Alpes'. Dans sa description de l'univers, Descriptio orbis teri'x^ v. 113, le même Avienus, signalant la présence d'une colonie grecque aux environs de Marseille, ajoute que, près de h'i, la mer des Ligures soulève les flots, Ligurumque tuniescit .vquor. Les Phocéens les ren-
1. Cf. Ovide, Mclamorpli., II, vers 49G. 1'. I'"estus Avienus, Ora marilima, v. d29-136.
3. Festus Avicuus, op. laud., v. 195-200, indique une station iiitcrmûdiaire ciiez les Ceinpses, voisins des Cyuètes (côtes septentrionales de l'Espagne).
contraient sur ces mêmes plag^es six. cents ans avant notre ère. Au temps d'IIécatéo de Milel, vers Tan SOO, Marseille était encore en Ligiirie \ yïxi^x'/ix -f,^ Arps-'.-/.-?,;. Le périple de Scylax, compilé entre les années 340 et 33G, signale ég-alement la présence des Ligures entre le Rhône et la Tyrrhénie, où ils étaient encore établis au temps de Strabon' qui nous décrit leurs mœurs sauvages.
De cet ensemble de témoignages que doit-on conclure? 1° Qu'antérieurement au vii^ siècle avant notre ère, probablement dès le x" ou xii% les Ligures s'étaient montrés dans la Méditerranée, où ils avaient laissé des souvenirs durables et fondé des établissements sinon sur nos côtes, du moins sur celles de Tltalie méridionale et de la Sicile; 2" que les mêmes traditions signalaient la présence des Ligures aux mômes époques sur les côtes septentrionales et méridionales' de l'Espagne; 3" que cette race avait des habitudes maritimes puisque nous la rencontrons à la fois sur les côtes de la mer du Nord, sur celles de l'Océan, au fond du golfe de Gascogne et sur celles de la Méditerranée jusqu'en Sicile ; 4" que, suivant toute probabilité, les Ligures étaient originaires des contrées septentrionales de l'Europe où de très anciennes légendes nous les montrent en lutte avec les Celtes et les associent aux traditions relatives à l'ambre. C'est une première invasion de Normands.
Nous insistons sur ces faits. A nos yeux ils ressortent des textes sans manquer de vraisemblance. Un horizon nouveau, si nous ne nous trompons, s'ouvre ainsi à l'historien et à l'archéologue. Ce point de vue, inaperçu jusqu'ici, mérite certainement une attention sérieuse.
Les textes que nous avons cités ne sont, d'ailleurs, pas les
1. Frarjm.hist. grxc, t. I, p. 2, fragm. 22 (édit. Didot-Muller).
3. StraboQ, p. 128, 202, 204. — Trad. Tardieu, t. 1, p. 271, 33o-336, 337,
4. Festus Avieûus, op. laud., v. 439, où sout meatioauéd les Sicaui doat nous avons vu que le territoire avait été envahi par les Ligures.
seuls sur lesquels s'appuie noire conviction. Plusieurs passag-es de Denys d'Halicarnasse, de Tite-Live, de Justin, de Polybe, de Pomponius Mêla', témoignent de la persuasion où étaient les anciens que les Ligures constituaient une des plus anciennes populations de l'Italie occidentale, des Alpes au Tibre, ainsi que de la Sicile. Nulle part il n'est question d'établissements liguriens en Gaule, en dehors de la Liguslique marseillaise, MazzxX'.x r?;; A'.vuj-'.y.v;;.
Un autre genre de preuve témoigne de l'origine septentrionaleet, si j'ose dire, maritime des Ligures, et est encore plus démonstrative à nos yeux. Nous voulons parler des légendes^ cette première forme de l'histoire, dont les aèdes, les bardes, les /iie^ tissaient la trame dans leurs vers. M. d'Arbois n'a pas négligé cette source de renseignements dont nous avons le droit à notre tour de tirer parti.
« La présence des Ligures sur les côles de l'Atlaulique était, au vi^ siècle avant notre ère, un fait notoire chez les navigateurs phéniciens, qui de Cadix allaient chercher l'élaiu aux îles Britanniques, et de là, quelquefois, l'ambre sur les côtes de la mer du Nord... C'était dans ces répions lointaines et vagues de l'empire des Ligures, au nord-est de l'Europe, que vers le vu'" siècle avant Jésus-Christ, un poète qui a pris le nom d'Hésiode, recueillant les traditions populaires de la Grèce, plaçait l'embouchure de l'Éridan, la descente de Phaéton dans les eaux et la production de l'ambre apporté eu Grèce par les navires phéniciens *. »
Le rôle que le vieux poète fait jouer au cygne dans la fable de Phaéton est une confirmation de l'origine septentrionale du mythe.
« Cycnos, roi des Ligures (nous apprend le Pseudo-Hésiode, dans le poème intitulé les Catalogues), Cycnos, parent de Phaéton, plongé dans une douleur sans remède par la mort tous les jours renouvelée du dieu de la lumière, avait été transformé en cygne et il exprimait son chagrin
1. Denys d'MaUcarnasse, Antiquités 7'omaines, I, 10. Cf. d'Arbois de Jul)aiuville, Les premiers habitants, etc., 2" éd., p. 366.