‹ Nos origines (volume 3)Chapitre 134 sur 168 · PAR M. EDOUARD PIETTE · texte numérisé non relu

PAR M. EDOUARD PIETTE

Figures de texte par M. Pilloy *.

Les études stratigraphiques et les fouilles que j'ai faites pendant les quatre dernières annôes, dans la grotte du Mas d'Azil, ont été très instructives. 11 m'a suffi d'apporter un peu d'ordre et de méthode dans l'exploration de ses amoncellements pour arriver à des résultats, jusqu'à présent inaperçus. Dans une série d'amas superposés les uns aux autres, chaque assise représente une durée de temps chronologiquement divisée, et les couches inférieures sont plus anciennes que celles quilesi*ecouvrent, quand elles n'ont subi aucun bouleversement depuisleur formation. En recueillant séparément les ossements d'animaux, les vestiges d'art et d'industrie que chacune d'elles contient, j'ai pu noter les changements et les progrès amenés par le temps. L'âge du renne m'est apparu, non plus comme une époque uniforme, mais comme la succession des phases diverses d'une civilisation qui fut Tune des étapes les plus remarquables de l'humanité dans la voie du progrès en Gaule. Il y eut alors naissance de l'art, développement, épanouissement, déclin. Il y eut formation et déc;ideiice d'une industrie tlorissante. Quoique l'homme n'eût que des os, des cornes de renne pour matière première de ses instruments et des silex pour les tailler, une foule d'armes, d'ustensiles et d'outils furent successivement inventés : le harpon, la cuiller, la navette, l'aiguille, le poinçon, etc., etc., dont nous nous servons encore, et beaucoup d'autres que les progrès ultérieurs de l'industrie ont fait abandonner, mais qui n'en furent pas moins dans leur temps les fruits d'une grande ingéniosité, ou même d'un puissant effort de l'esprit.

On peut distinguer les différentes phases de cette civilisation primitive par l'apparition successive des divers inslrainents dans les assises qui la représentent. On peut aussi prendre pour base d'une classification le développement, la floraison et la décadence de l'art. Mais, en étudiant les couches successives des amas, on reconnaît bientôt que les produits de l'activité humaine ne sont pas les seules choses qui aient changé : il y a aussi, d'assise à assise, des différences de faune correspondant à des modifications de climat. Le ciel froid et relativement sec, sous lequel

1. Voir plus haut, p. TJ, l'article Tvorjlodyles dont cette annexe est le coiupléiuent.

* Reproduction des figures iuterdite.

NOTIONS NOUVELLES SUR l'aGE DU RENNE 263

vivait l'homme au (li'bul de cette période, s'adoucit et finit par l'envelopper d'une atmosphère tellement humide, que les eaux de pluies abondantes et continues, ruisselant sur les collines couvertes de lœss, entraînèrent le limon dans les grottes, par les fissures, les conduits naturels et les ouvertures, et causèrent dans les vallées des inondations persistantes. Ce changement de climat fut fatal au renne; il soulfrit, devint rare et s'éteignit dans la région py rénéemie. Toute l'industrie, dont son bois était la matière première, disparut avec lui. Modification de climat, changement de faune, transformation de l'industrie fuirent donc la conséquence l'un de l'autre. On peut les choisir indifféremment pour bases d'une classification ; ils conduiront aux mêmes divisions.

On rencontre des ossements de rennes, d'équidés, d'aurochs à tous les niveaux des amoncellements ; mais il y a des assises où l'abondance de l'une de ces espèces est beaucoup plus grande que dans les autres et parait caractéristique dans le bassin de la Garonne. Prenant en considération cette abondance, j'ai établi, dans l'âge durenne, les divisions et les subdivisions suivantes, vraies pour la région que j'ai explorée, mais que je n'ai pas la prétention d'étendre, par une généralisationnon justifiée, aux amoncellements des autres pays et notamment de la Belgique, où des conditions différentes de latitude, de température et de végétation ont pu amener une succession de faits dissemblables :

Assise élaphienne {cerf commun), i Amas cervidiens. \ Amoncellements de l'âge du renne< } .... , ■^tj.-t. ..»/\

hippiquienne(uariefeaec/ieua()-

t Assise élaphienne [cerf coi Amas cervidiens. \ tarandienne {renne) - .'quidiens. i " liippiquienne(uarfeï< ' — bovidieune {aurochs).

Lorsque l'âge du renne commença, le temps n'était plus des grands glaciers descendus des montagnes, serpentant dans les vallées comme des fleuves de cristal. Ils s'étaient en partie fondus sousl'iufiuence d'une température adoucie, et leurs moraines frontales avaient reculé vers les cirques et les cols élevés où ils prenaient naissance. Les animaux s'étaient alors avancés dans leurs lits abandonnés, et à leur suite, l'homme était venu s'y installer. Les grottes de Gourdan, de Lorthet, de Lourdes, d'Arudy s'ouvrent sur le trajet d'anciens glaciers et n'ont pu être habitées pendant la période de leur grande extension. Mais il est aussi à remarquer que toutes ces cavernes se trouvent presque àl'enlrée des vallées glaciaires. Si l'on remonte plus haut dans ces vallées, on ne rencontre plus de stations humaines de l'âge du renne. Du moins, on n'en a pas rencontré jusqu'à présent dans les Pyrénées. 11 semblerait donc que les glaciers, malgré un recul important de leurs moraines frontales, n'aient pas encore été, durant cette période, resserrés dans leurs limites actuelles.

Les amoncellements de l'âge du reime reposent généralement sur du lœss amené des plateaux avec quelques cailloux roulés dans les cavernes, par le ruissellement d'eaux de pluies abondantes ; ils affieurent aussi, en quelques endroits, sur le rocher nu ou sur les alluvions d'un cours d'eau qui a côtoyé la station humaine. Enfin, lorsqu'on s'éloigne

des chaînes de montagne, on peut les voir superposés à des amas d'un âge plus reculé, comme à Brassem-Pouy,dans laChalosse, où l'influence du voisinage de la mer se faisait déjà sentir aux temps préhistoriques. Jusqu'à présent, dans la chaîne des Pyrénées, on n'a pas rencontré de st;ilion humaine que l'on puisse rapporter, d'une manière incontestable, aux époques antérieures à l'âge du renne. Au Mas d'Azil où la rivière Arise qui traverse la grotte, en coulant sur une pente torrentueuse, n'a pas cessé d'approfondir son lit depuis le commencement des temps quaternaires, les alluvions fluviatiles, les apports du ruissellement des eaux et le rocher nu servent de base aux accunuilalions de débris laissés par les habitants.

Lorsque l'on porte son attention sur les amoncellements formés dans celte caverne pendant l'âge du renne, on reconnaît immédiatement qu'ils sont de deux sortes : les uns renferment en quantité considérable des ossements d'équidés; les autres sont en grande partie composés d'ossements de cervidés. Les seconds sont nettemeat superposés aux premiers sur la rive droite. Ils les recouvrent en stratiflcation transgressive, reposant directement sur le limon ou le rocher nu, dans les endroits où les couches à ossements d'équidés font défaut. De là, dans ces amoncellements, une première division qui les classe en deux types représentant deux ép0(]ues successives : les amas équidiens et les ainas ccrvidiens. Chacun d'eux se compose de plusieurs assises qui méritent d'être décrites séparément, et forment des subdivisions que j'ai nommées, d'après les espèces dont les ossements y sont en très grande abondance : hovidienne, hippiquienne , larandienne et élaphienne.

A,ssiSE BOViDiENNE. — Dans les dépressions du sol, à la base des amas équidiens, les os sont moins fragmentés que dans les couches supérieures : On y voit des tètes d'aurochs entières. Les débris de cette espèce sont très abondants. Cela m'a fait donner à cette assise le nom de bovidienne. Les ossementsd'équidés sont cependant déjà nombreux.Le renne est représenté par quelques individus de grande taille. J'y ai recueilli aussi quelques dcnlsdelion, de panthère, d'ours des cavernes et d'ours féroce. Les dents d'ours des cavernes ont parfois servi de percuteurs et de compresseurs; il y en a de cassées; rien ne prouve qu'elles n'ont pas été prises à des squelettes d'individus morts depuis longtemps. Les os d'oiseaux sont en très petite quantité. Peut-être même proviennent-ils des couches en recouvrement. De nombreux silex taillés, de types magdaléniens, sont mêlés aux ossements; ils sont de moyenne grandeur; Ton ne voit pas parmi eux ces petits instruments à fine pointe ou à lame retouchée, très abondants vers le milieu et vers le haut des amoncellements. Quelques os travaillés gisent çà et là. Les plus caractéristiques sont deschevillures ou (les andouillers de renne coupés en biseau, terminés antérieurement par une [jointe mousse et couverte irrégulièrement de rayures profondes et courtes. Quoique plusieurs sculptures aient été recueillies à la limite supérieure de cette assise, je ne saurais affirmer qu'aucune d'el'e lui appartint réellement.

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