‹ Nos origines (volume 3)Chapitre 143 sur 168 · Cf. Crania Ethnica, p · texte numérisé non relu

Cf. Crania Ethnica, p

En résumé, la question de Cro-Magnon se produit aujourd'hui sous deux aspects distincts. D'une part, il semble bien établi que les troglodytes disparus de notre sol en tant que population plus ou moins agglomérée, à la fin des temps quaternaires, ont laissé des descendants ayant conservé leurs caractères les plus remarquables dans une bonne partie de l'ouest européen. D'autre part, il paraît non moins incontestable que ces héritiers des hommes de l'âge du renne sont d'autant moins anciens qu'ils habitent des régions plus méridionales. Paléolithiques et néolithiques en France, ils appartiennent en Espagne aux âges de la pierre polie et des premiers métaux. En Algérie, ils ne remontent point au delà de l'âge du fer, et dans les îles Canaries ils sont relativement modernes.

Il n'est donc pas invraisemblable que la masse de la nation, se déplaçant sous la pression des circonstances, encore en partie inconnues, aurait suivi lentement un long exode vers le sud, entre la fin des temps quaternaires et le début de la période historique. Les survivances, constatées en France ou plus au nord résulteraient soit de la persistance sur place de quelques petits groupes demeurés isolés, soit encore de l'atavisme qui, après des croisements variés, aurait çà et là reproduit quelque type ancestral, depuis bien longtemps disparu.

Telle est, en quelques lignes, l'histoire de ma théorie de Cro-Magnon. J'aurais pu multiplier les descriptions de pièces et ahgner de nombreux chiffres bien démonstratifs. Mais je ne veux pas oublier que le bel ouvrage dans lequel M. Bertrand donne l'hospitalité à ce résumé, est destiné avant tout aux archéologues et aux historiens, qui n'aiment point, en général, à s'attarder à des détails d'anatomie descriptive.

De très récentes observations du D' H. Verneau viennent très heureusement corroborer les hypothèses du D'' Hamy. On nous saura gré de donner ici quelques extraits de l'intéressant livre que l'Académie des sciences a couronné cette année '. [A. B.]

P. 22. « La race qui a joué le rôle le plus important aux Canaries est sans contredit la race Giianchc. Elle s'est établie dans toutes les îles et à Ténériffe elle avait conservé ses traits essentiels jusqu'à l'époque de la conquête par l'Espagne (xv" siècle).

« Les Guanches (qu'à l'époque on voulut faire passer pour des géants)

1. Cinq années de séjour aux îles Canaries, par le D"" R. Verneau, chargé de missions scientitiqiies, ouvrage courouDé par i'Acadèaiie des sciences, 1891.

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tUaient de haute taille. Les hominos mesuraient l'",70 au minimum. Dans toutes les îles, j'en ai rencontré un bon nombre qui dépassaient l^SO. Quelques-uns atteignaient 2 moires. A Fortaventure, la moyenne des hommes arrivait à 1",84, c'est peut-être le chiffre le plus élevé qui ait été signalé chez toutes les populations du globe. Phénomène bizarre, les femmes qui donnaient le jour à dos hommes aussi grands étaient relativement petites : j'ai constaté entre les deux sexes une différence d'environ 0",20.

« La peau était assez claire, à en croire le poète Viana ; elle était même parfois absolument blanche. Dacil, la fille du dernier chef guanche de Ténériffe, le vaillant Bencomo, qui lutta avec tant d'héroïsme pour l'indépendance de sa patrie, avait le teint très blanc et la figure parsemée de taches de rousseur. Les cheveux du vrai Guanche devaient être blonds ou châtain clair et ses yeux bleus.

« Ce qui caractérisait le mieux la race guanche, c'était la forme de la tète et les traits du visage. Le crâne allongé offrait un beau front bien développé dans tous les sens ; en arrière, au-dessus de l'occiput, on notait un vaste aplatissement contrastant avec la forte saillie de l'occiput luimême. Les bosses pariétales placées très haut étaient très écartées l'une de l'autre, ce qui contribuait à donner au crâne une forme pentagonale. »

P. 29. « Les Guanches avaient des chefs respectés. A Ténériffe, le couronnement du chef avait lieu dans une enceinte entourée de pierres sèches (le ïagoror), en présence des nobles et du peuple. Un de ses proches parents lui apportait l'insigne du pouvoir ; c'était, d'après Viera y Clavijo, rhuméi'us d'un de ses ancêtres, soigneusement conservé dans un étui de cuir, ou bien, d'après Viana, le crâne d'un de ses prédécesseurs. Le chef (le Menceg) plaçait cette relique sur sa tête, et prononçait la formule sacramentelle : 3e jure sur l'os de celui qui a porté cette couronne royale d'imiter ses actes et de faire le bonheur de mes sujets. Chaque noble prenait ensuite l'os des mains du chef, le plaçait sur son épaule et jurait fidélité à son souverain... Ces chefs menaient d'ailleurs une vie très simple; leurs aliments étaient ceux du peuple ; leurs vêtements étaient un peu plus soignés, mais leurs habitations consistaient, comme celle de leurs sujets, en grottes, seulement un peu plus spacieuses que celle des vilains Ils ne dédaignaient pas d'aller visiter leurs troupeaux ou leurs moissons, et n'étaient, en réalité, guère plus riches que le commun des mortels. »

P. 31. (c Les anciens Canariens avaient, avant tout, en vue de développer chez leurs enfants la force et l'agilité. Dès le jeune âge, les garçons se livraient à des jeux d'adresse qui devaient les préparer à devenir des guerriers redoutables. Les adultes étaient très amateurs de tous les exercices du corps et surtout de la lutte. A la Grande Canarie avaient souvent lieu, en présence d'un immense concours de gens, de véritables tournois. Ces assauts ne pouvaient se livrer sans l'autorisation des nobles et du grand prêtre.

n Le consentement obtenu, les combattants se rendaient au site destiné à ces sortes de fêtes. C'était une place circulaire ou rectangidaire eniouvée

d'un raur d'une très petite hauteur, permettant à tous les assistants de suivre les péripéties du combat. Chaque guerrier prenait place sur une pierre d'environ 0™,40 de diamètre; il portait, comme armes offensives, trois pierres, une massue et quelques couteaux d'obsidienne ; l'arme défensive était une simple lance. L'habileté consistait à éviter les pierres par des mouvements du corps ou à parer les coups avec la lance, sans quitter le bloc étroit sur lequel reposaient les pieds. Ces tournois avaient souvent des conséquences fatales pour l'un des combattants. »

P. 34. «^Le Guanche connaissait l'usage de l'épée, et bien que cette épée

fût en bois (bois de pin), elle tranchait, dit-on, comme si elle était en acier.

a Pour parer les coups, les Guanches se servaient de la lance, comme

nous l'avons dit, mais ils avaient aussi des boucliers faits d'une rondelle

de dragonnier {Dracsna draco),

« Les Guanches étaient surtout pasteurs. Pendant que leurs troupeaux paissaient, ils jouaient de la flûte, chantaient leurs amours ou les prouesses de leurs aïeux. Les chants qui nous sont parvenus montrent qu'ils n'étaient nullement dénués d'inspiration poétique.

« Lorsque les soins à donner au bétail leur laissaient des loisirs, ils les utilisaient à la pêche. Ils employaient plusieurs procédés pour s'emparer du poisson; tantôt ils se servaient de filets, tantôt d'hameçons, tantôt de simples bâtons. »

P. 47. « Les Guanches étaient essentiellement troglodytes, c'est-à-dire qu'ils vivaient dans des cavernes . Les grottes spacieuses , bien abritées, ne manquent pas dans l'archipel Canarien. Les versants des montagnes et surtout les parois des ravins en sont criblés. Les insulaires n'avaient que l'embarras du choix.

« Presque jamais les grottes n'étaient retaillées. On les utilisait telles qu'elles s'offraient.

<( Voici la description d'une de ces grottes : La grotte de Goldar. Elle se compose d'une salle presque carrée, mesurant de longueur 5 mètres à gauche et 5™, 50 à droite; sa largeur est au fond de 4™, 80. Une deuxième grotte, beaucoup plus petite, s'ouvre dans la paroi droite. Tous les murs sont décorés de peintures. Le plafond était peint d'uni' couche uniforme d'ocre rouge, tandis que les parois verticales offrent des figures géométriques variées de couleur rouge, noire, grise ou blanche. Tout en haut court une sorte de corniche badigeonnée de rouge. Sur ce fond se détachent en blanc des groupes composés de deux circonférences concentriques dont le centre est indiqué par un point également blanc. Sur la paroi postérieure, la corniche est interrompue par des triangles et des chevrons rouges. )»

P. 61. « Les Guanches ne polissaient jamais leurs armes de pierre. » P. 168. « Les grottes habitées sont très nombreuses à Fortavcnture. La population sur certains points, à Masrona par exemple, à en juger par le nombre des grottes, devait être importante. A une petite distance, dans l'endioit connu sous le nom de Hoya de Corralejo, se voit encore le Togaror, ou lieu de réunion de la tribu. C'est une enceinte à peu près

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circulaire do 40 mètres de diamètre, entourée d'un polit mur en pierres sèches. Six cabanes de 2™,50à4 mèlresde diamètre, destinées sans doute aux animaux sacrés, étaient contiguës au Togaror. »

Ces usages ont persisté jusqu'à nos jours.

P. 245. '< Un grand nomliro de Canariens vivent encore dans des grottes. A côté de laCaldei'a de Bandama {(iri\ude Canarie), nnreiioontre un village entier de troglodytes. »

P. 254. « Pour battre le grain on se sert encore du trille, l'antique tribulum, composé d'une grosse et large planche dans laquelle sont enchâssés des fragments de pierre dure. Des vaches traînent l'instrument, sur lequel montent un homme ou des enfants et l'opération ne se termine (|ue quand la paille est littéralement hachée. »

P. 264, A Ténérifle, le D' Vei^neau reçoit l'hospitalité dans une cabane digne des temps de l'âge de la pierre.

« Je n'avais pas besoin de faire grands efforts d'imagination pour me croire chez un descendant des braves pasteurs d'autrefois. S'il n'en avait pas le costume, mon hèle en avait le type et sa demeure complétait l'illusion. Les murs qui laissaient entrer le vent de toutes parts sup[iortaient un toit composé de troncs d'arbres, non dégrossis, recouverts de branchages. Dos pierres posées sur le tout empêchaient le vent d'emporter cette toiture.

« Sur des perches étaient étendues pour les sécher des peaux de chèvre (|ui devaient servir à faire des sacs pour le gofio (espèce de millet), des outres pour leau et des chaussures pour la famille. Une cloison en roseau isolait un petit coin, où les enfants étaient étendus pèle mêle sur des peaux d'animaux. Comme mobilier, un coffre, une 'pierre creuse qui servait de lampe, des coquilles destinées au même usage, un vase à eau, trois pierres formant un àtre dans un angle et c'était tout. »

Et cet hôte était le principal personnage du lieu.

Une autre fois, toujours à Ténériffe, môme rencontre, p. 289.

« Un vieux berger m'invita à entrer dans sa demeure et m'offrit du lait. Quelle ne fut pas ma surprise en voyant le mobilier de cette cabane ! Dans un coin un lit de fougères; à côté un moulin guanche et un vase grossier, de tous points comparable à ceux dont faisaient usage les anciens insulaires. Une flûte en roseau, une gamelle de bois et un sac en peau de chèvre rempli de gofio complétaient l'ameublemeut. Je ne pouvais en croire mes yeux et j'examinai plus attentivement le vase et le moulin Voyant mon étonnement. le vieillard m'expliqua que ces ustensiles il les avait trouvés dans une grotte habitée par « les Giianches » et qu'il s'en servait depuis de longues années. Je ne pus le décider à se dessaisir de ces intéressants objets; à mes offres d'argent il répondit qu'il n'avait besoin de rien pour le peu de temps qui lui restait à vivre. » Il est intéressant de signaler ces exemples de survivances.

Certaines peuplades du Caucase sont, sous ce rapport, aussi intéressantes à étudier que les populations des Canaries, bien que rappelant un état social moins rudimentaire.

« Les peuples du Caucase, écrit Dubois de Montpereux (t. I, p. iOR) sont un exemple rare de la constance que mettent certaines nations à conserver leurs anciennes mœurs; ce qui se faisait mille ans avant Jésus-Christ, ce qui se faisait du temps de Strahon se fait encore aujourd'hui. Plus on pénètre dans l'intérieur des vallées moins exposées à l'intlueuce des révolutions étrangères, plus on y rencontre les usages antiques, les vieilles coutumes. Souvent on se croit aux temps homériques en visitant les descendants des Colches géorgiens aux sources du Phase et de l'Engour. Mais aucune de ces races primitives n'est restée plus fidèle à ses antiques mœurs que les Tcherkesses.

« On se représente ordinairement les Tcherkesses comme un ramassis de brigands, d'hommes sauvages, sans foi ni loi; on se trompe. L'état actuel de la Circassie nous donne une idée de la civilisation de la Germanie et de la France sous les premiers rois. C'est un modèle de l'aristocratie féodale chevaleresque du moyen ùge^ c'est l'aristocratie héroïque de la Grèce antique.

« La constitution est purement féodale. L'esprit de caste est aussi sévère que naguère en France, ou en Allemagne. Les princes, les anciens nobles, les affranchis, les serfs, les esclaves forment cinq classes bien tranchées. Les princes ne se marient qu'entre eux, leur puissance dépend du nombre de vassaux, de parents, d'alliés qu'ils peuvent mettre sous les armes'.

« La Circassie, comme au temps d'interiano, n'a ni villes, ni bourgs, ni villages proprement dits. Le pays paraît très boisé au premier abord. Chaque Tcherkesse, voulant vivre isolé et dans son domaine, se choisit, loin de son voisin, une demeure qu'il a soin de placer au milieu de quelques beaux arbres si fréquents dans le pays et à la portée d'un bois où sa famille puisse se réfugier en cas d'attaque. Sa maison est en bois et en clayonnage recrépis de terre glaise.

« Un certain nombre de ces habitations disséminées au long et au large, dépendantes du même prince ou réunies par les mêmes intérêts, par quelques circonstances locales, prend un nom qui est, le plus souvent, celui de la rivière qui coule dans le voisinage. »

C'est ainsi que l'observation du présent peut nous donner, mieux encore que les vieux textes, la clé du passé et (pie l'ethnographie vient au secours de l'archéologie préhistorique. [A. lî.]

i. Nous aurons lieu, plus tard de rappeler ces observations. Il en ("'tait aintsl eu Gaule au temps de César. Cf. Commentaires B. €., VI, 14.

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