SUR L'ORIGINE DU NOM DU BRONZE
(Extrait de la Envuc archéologique, janvier-février, 1891, p. 49)
On sait à quelles conlioverses a donné lieu le nom du bronze, qui apparaît dans l'usage courant vers le xv" siècle. J'ai montré précédemment que le nom de cet alliage se lisait déjà sous la foime ppovxTiCTtov dans un manuscrit du xi^ siècle renfermant la collection des alchimistes grecs, et je l'ai rattaché à celui de la ville de Brundusium, où se fabriquait, d'après Pline, un bronze à miroirs fort estimé.
J'ai trouvé récemment plusieurs textes non signalés jusqu'ici à ce point de vue, qui complèlent ma démonstration.
Ces textes sont au nombre de cinq, tirés de trois maimscrils différents : l'un des manuscrits a été découvert dans la bibliothèque du chapitre des chanoines de Lucques et renferme un opuscule reproduit par Muratori dans ses Antiquitates ItaHcae (t. II, p. 364-387; Dlssertaiio XXIV); il remonte au temps de Charlemagne. 11 a pour litre : Composiliones ud tingenda musiva, pelles et alia, etc. aliaque artium documenta : « Recettes pour teindre les mosaïques, les peaux et autres objets... et autres documents techniques. »
Il est écrit dans un latin barbare, mêlé de mots grecs et sans aucun doute sous l'influence de ces traditions byzantines qui se perpétuaient alors dans le midi de l'Italie.
1. Voir plus haut, p. 255. Nous avons dit, d'après Enstathe, que Teuièse était peut-être Brindisi. — 11 est curieux de rapprocher de cette conjecture les résultats auxquels l'émineut chimiste de l'Acadéuaie des sciences, qui est eu même temps ud érudit, est arrivé de sou côté au sujet de l'ancienneté du travail du broûze à Brundisiumqui aurait donné à l'antique alliage son uom moderne. Le texte d'Eustathe est conçu dans les termes suivants. Nous réparons une omission en les reproduisant ici : T£[x£<jr)v ô 7totr,Tr5; liyti, ty^v 'lTa>.txr,v.Tb vOv w; •nvlç (pa(7t BpevTÉaiov. (Eustathii archiepiscopi Thessalonicensis, commentarii ad Homeri Odijsseain, p. 46, vers 185.)
Un second traité intitulé : Mappae clavicula, renferme les mêmes recettes reproduites dans un ordre un peu différent, en même temps que des recettes d'orfèvrerie plus étendues. 11 en existe plusieurs manuscrits. L'un, duxii^ siècle, a été imprimé par A. Way en 1846 dans le recueil Archaeologia de la Société des Antiquaires de Londres, t, XXXII, p. 183-244. Un autre manuscrit, du xe siècle, a été sigualé dans la bibliothèque de Schlestadt par M. Giry, qui l'a collationné avec soin et qui a eu l'extrême obligeance de me communiquer sa collation.
Voici les cinq textes que j'ai ti^ouvés dans ces divers ouvrages :
1. Ms. de Lucques (Muratori, t. II, p. 386). Be compositio Brandisii.Compositio brandisii eramen partes II, plumbi parte I, stagni parte I, c'est-àdire : « Composition du bronze : airain (cuivre), 2 parties; plomb, 1 partie; étain, 1 partie. »
C'est là une formule traditionnelle qui a passé d'âge en âge jusqu'à nous. On la trouve exactement dans les mêmes termes dans Du Cange au nom Bruntuii : Compositio Brunti : sume aeraminis partes duas ; plumhi unam; stanni unam. Elle y est rapportée àPalladius De architectural litre reproduit encore ailleurs dans Du Cange, mais dont je n'ai pu retrouver l'origine, Palladius n'ayant écrit aucun traité connu sur l'architecture. Il est probable qu'il s'agit de quelque ouvrage, placé dans un ms. du moyen âge à la suite de ceux de Vitruve et de son abréviateur Palladius, tel, par exemple, que l'opuscule de Cétius Faventinus*. Quoi qu'il en soit, la formule du ms. de Lucques est caractéristique. Elle est suivie dans le même manuscrit par celle-ci :
2. Ms. de Lucques (Muratori, t. H, p. 386). De composilione brandisii. Alia compositio brandisii. Eramen partes 11/ plumbi partem unam; vitri dimidium et stagni dimidium. Commisces et confias; fiindis secundum mensuram vasorum; facit et agluten eramenti cum afrinitru.
« Autre composition du bronze : cuivre, 2 parties; plomb, 1 partie; verre une demie, étain une demie. Mêle et fonds; coule suivant la mesure des vases; et soude le cuivre avec l'aide de l'écume de natron*. »
3. Dans le traité Mappae clavicula, chapitre ccxxi, imprimé dans VArchdcologia, p. 230, on lit : aeraminis partes II; plumbi partem I. C'est la formule d'un bronze. Elle reproduit, incomplètement d'ailleurs, l'um; de celles du ms. de Lucques, le nom même du bronze n'étant pas répété dans le ms. de Way; mais la même recette dans le ms. deSchlestadt, d'après la collation de M. Giry, est inscrite sous le litre : Compositio Brundisii.
4. Dans ce même manuscrit de Schlestadt, sur les derniers feuillets on lit diverses recettes isolées, dont la suivante, relevée par M. Giry : Compositio brondisono : eramen parles U; plumbi una; stagni una. — C'est toujours la même formule et le même nom.
\. Cf. Giry, Revue de philologie, janvier 1879.
'J. Foudaut destiné à empêcher l'oxytlaliou du métal. C'est un carbonate alcalin; cf. Inlroducliun à la chimie des anciens, p. 263.
SUR LK NOM DU BUONZK C.HKZ LES ANCIKNS GRKCS 30.':!
5. Dans le Mappae cUivkuUi, chapitre lxxxix, au cours d'un |)rocéilé pour argenter, on lit : linuvlUini spcculi tusi et crihellati; c'est-à-dire : métal à miroirs de l>rindes, pilé et passé au crible, etc..
Ce dernier texte est tout à fait décisif, si on le rapproche des indic.ilions de Pline sur les miroirs fabriqués à Brindcs.
Celle note avait été précédée d'un article Sur le nom du bronze chez /es anciens, publiée en 1888, (Revue arch., t. LXVI.p. 294), que nouscroyons devoir également reproduire, à la fois pour plus de clarté et afin de mettre plus eu relief la sagacité de l'auteur. [A. R.]
On sait que le bronze était désigné par les Grecs sous le nom de ■/aAxoç qui s'appliquait aussi au cuivre pur et aux alliages divers que ce métal forme en s'unissant avec l'étain, le plomb et le zinc. L'œs des Latins avait à peu près la même signification compréhensive et embrassait également les alliages multiples que nous réunissons sous les noms complexes eux-mêmes de bronzes et de laitons. Lejal-Mz et l'a^ssont connus depuis une haute antiquité, et leur emploi dans la fabrication des armes, spécialement remonte aux temps préhistoriques. Ces noms anciens ont été remplacés, depuis, par des mots plus modernes, tel que celui d'airain, c'est-à-dire œramen, dérivé de ses, dont le sens est également extensif; celui de cuivre, c'est-à-dire le xcù.v.ôc. xuirpto^, dénommé d'après son lieu d'origine, désignant tantôt le métal pur {cuivre rouge), tantôt ses alliages {cuivre jaune, blanc, etc.) ; enfin les noms déjà cités de bronze et de laiton. L'origine de ces derniers mots a donné lieu à bien des controverses; mais en ce qui touche le laiton, la question semble être tranchée.
Le mot laiton d'après Du Gange, dont je partage l'opinion, vient de l'antique electrum : à l'origine, ce dernier nom s'appliquait à un alliage d'or et d'argent, appelé également asem par les Égyptiens et dont l'imiation est devenue le point de départ des travaux et des illusions des alchimistes'. Par une transition facile à justifier, le nom d'electruin finit par désigner les alliages dont la couleur imitait l'or, tel que le laiton; il ne me paraît pas nécessaire de m'étendre davantage sur ce point.
Au contraire, une grande obscurité entoure l'origine et l'étymologie du mot « bronze ». Les citations les plus anciennes qui en aient été faites, à ma connaissance, sont celles de Du Gange {Glossarium médias et infimse latinitatis). On y trouve les mots bronzium et bronzinum empruntés à une chronique latine de Plaisance, écrite dans les premières années du xv" siècle et publiée par Muratori (t. XVI). Du Gange cite également un ouvrage grec anonyme. De locis Hierosol., ch. vu, Sub Ttop-ràî irpoÛT^ivs;. Mais
1. Voir Berthelot, Origines de l'alchimie, p. 215, et IntroducUon à la Collection des alchimistes grecs, p. 63.
cet auteur, d'après sa langue, ue paraît pas plus ancien que le précédent, s'il n'est même plus moderne. Le mot bronze a été adopté d'ailleurs par toutes les langues néolatines : bronzo en italien, ftronce en espagnol, etc., et il est employé couramment à partir du xvi^ siècle. L'anglais hrass, airain, y est rattaché par certains auteurs, mais ceci est douteux. En tout cas, l'origine et l'étymologie du mot bronze sont obscures. Muralori, du Gange et d'après eux, Diez, ont pensé que le nom a été donné au métal en raison de sa couleur. Muratori le rapproche des mots brunizzo, bruniccio, diminutif du mot bruno, brun en français, mais avec un déplacement d'accent qui fait quelque difficulté. Du Gange a mis en avant le nom de basse latinité bruntus qui figure comme nom de couleur dans le glossaire d'Œlfricus, auteur du x"^ siècle. Diez eu a rapproché encore les mots brunst, incandescence en allemand; bronza, charbon incandescent (c'est-à-dire notre braise) en dialecte vénitien. M. Pictet s'est attaché surtout à ce dernier rapprochement, qui rattacherait le sens original du mot, non à une idée de couleur, mais à une idée dignitiou. Je n'ai pas qualité pour intervenir dans un semblable début, mais il me semble utile de reproduire ici un texte des alchimistes grecs, lequel est le plus ancien texte, je crois, où le bronze se trouve formellement désigné sous ce nom. Voici le titre du morceau :
El 6ÉX£t; uoiïjdo» çoûp[j.a; xa\ tuXo'j; mtcô Ppovrrjcîoy, ttoiei o'jtw;.
« Si tu veux fabriquer des formes en creux et en relief avec du bronze, opère comme il suit ».
Il s'agit d'une recette d'atelier pour faire des moulages en bronze. Le sens même du mot BpovTr,(7tov est donné avec certitude quelques lignes plus loin par la phrase suivante :
'H ôè auyxipafftç tûû fipovTTjdîoy £aT\v o'J'xw;''cou KuTîpio'j lizpt ce', xaTatTÉpo'j ■/.aOapoO Y° fi'.
(( Quant à l'alliage du bronze on l'obtient ainsi : rouille de cuivre de Chypre, une livre; étain pur, deux onces ».
La langue de ce morceau est celle d'un artisan du moyen âge; mais il est transcrit dans le manuscrit 299 de la Bibliothèque de Saint-Marc, à Venise, lequel remonte au xi» siècle de notre ère. On ne saurait donc abaisser davantage la date du nom de bronze. Celte date remonte; même probablement plus haut, le morceau jîaraissant tiré d'un grand manuel de chimie byzantin dont le litre nous a été conservé dans d'autres manuscrits. Ce titre offre assez d'intérêt pour être reproduit.
« Le présent volume est intitulé : Livre métallique et chimique sur la chrysopée, l'argyropée, la fixation du mercure. Ce livre traite des vapeurs, des teintures métalliques et des moulages avec le bronze (q;oûp|j.a; àizo SpovtriCTÎoy), ainsi que des teintures des pierres vertes, des grenats et autres pierres de toutes couleurs et des perles; et des colorations de garance des étoffes de peau destinées à l'empereur. Toutes ces choses sont produites avec les eaux salées et les œufs ', au moyen de l'art métallique. »
1. D'après le laugage ordinaire des alcliiuiislcs, il s'agit do l'uiuf i)hilosoi)liique, expression symbolique.
SUR LE NOM DU BRONZE CHEZ LES ANCIENS CnECS 303
On voit qu'il s'agit (l'un manuel byzanlia de chimie. La composition même de l'ouvrasie remonte à une époque ancienne, telle que le viiio ou le ix= siècle. Il devait comprendre, à la fois :
1° L'art de fabriquer Tor et l'argent, c'est-a-dire l'alcliimie proprement dite.
2° La distillation sur laquelle nous avons conservé seulement quelques débris dans les œuvres de Zosime.
3° Le moulage et le travail des métaux en orfèvrerie représenté tant par l'article cité plus haut que par un petit traité d'orfèvrerie qui se trouve dans certains manuscrits avec des additions plus récentes.
4o La trempe des métaux pour la fabrication des armes et outils, représentée à l'état de débris par quelques-uns des morceaux transcrits dans le manuscrit de Venise.
5" La fabrication des pierres précieuses arlilicielles, remontant à une haute antiquité et sur laquelle nos manuscrits fournissent deux petits traités complet qui renferment des citations des plus vieux auteurs alchimiques.
6° Le travail des perles. . .
7° La teinture des étofïes. . .
8° Très probablement diverses applications techniques, telles que la fabrication de la bière, de la lessive, de la colle, du savon.
Ce grand ouvrage est malheureusement perdu ; mais une portion notable nous en a été conservée, une partie par le manuscrit de Saint- Marc (xie siècle) et une portion plus considérable par les manuscrits de Paris numérotés 2325 du xiii" siècle et 2327 du xv^. ..
C'est dans un extrait de cet ouvrage que le nom de bronze nous est venu sous la forme la plus ancienne PpovTr,(7tov. Faut-il le rapporter à un nom de lieu? ou bien doit-on le rattacher au même radical que les mots bruntus et brun'! sinon à quelque autre origine, telle que le mot PpovtT), tonnerre, qu'il semble pourtant difficile d'introduire à une époque antérieure à l'invenlion des canons?
Il existe deux passages de Pline qui seraient favorables à l'interprétation d'après laquelle le nom de bronze serait dérivé d'un nom de lieu, savoir celui de la ville de Brundusium, xs Brundusinum, airain de Brindes; de même que Vses Corinthium, airain de Corinthe, l'^s JEgineticum, airain d'Égine, Vœs Beliacuin, airain ',de Delos, Vxs Cyprium, airain de Chypre toutes dénominations qui figurent dans Pline et chez les auteurs anciens. Les passages que je signale ici se rapportent à la fabrication des miroirs de bronze : (spécula) optima apud majorei fuerant brundusina stanno et œre mixtis [H. N. t. XXXIV, ch. ix, § 45): « Les meilleurs miroirs chez les anciens étaient ceux de Brundusium, obtenus par l'alliage du cuivre et de l'étain. » L'auteur ajoute : « On leur préfère les miroirs d'argent fabriqués d'abord par PasiLèles, du temps du grand Pompée ». Pline dit. encore : Spécula etiam ex eo laudatissima Brundusi temperantur. (H. i\, t. XXXIV, ch. xvii, § 48). « On a mélangé aussi ce métal (l'étain) dans la fabrication des miroirs très estimés à Brundusium, jusqu'à l'époque où tout
le monde, même les servantes, coinmençaàse servir des miroirs d'argeul. » U a donc existé à Brundusium une fabrication de bronze pour miroirs, Une certaine composition de cet alliage fournit, en etfet, un alliage facile à polir et susceptible de reflJter les objets. Nous possédons dans les musées nombre de miroirs antiques de ce genre; quelques-uns remontent même à la vieille Egypte. Ceci étant établi, on conçoit que le nom de Brundusium, de même que celui de Chypre et de Corinthe, ail pu s'appliquer à une variété d'étain. Je laisse la décision de ces problèmes étymologiques aux gens compétents, m'étant borné a leur apporter des renseignements nouveaux et d^s données plus anciennes (jue celles qui avaient été publiées jusqu'à présent. »
M. BliRTHliLOT.