ANNEXE E
L'OKIGINI^ DE U CIVILISATION AllYENNE
El LES AUYK.NS A l'ÉI^OOUE NÉOLlTlllOUE
De nombreuses publications et discussions académiques ont eu pour objet, dans ces dernières années, la question de l'origine des Aryens'. Deux résultats généraux, d'une haute importance pour l'histoire primitive, paraissent s'en dégager avec certitude; ils s'imposent d'autant plus à l'attention des archéologues qu'ils sont en contradiction avec les opinions généralement reçues, fondées sur les écrits de savants illustres comme Pictet, Max Mïdler et F. Lenormant.
Le premier, c'est que le centre de diffusion des langues et de la civilisation dites aryennes ne doit pas être cherché dans l'Asie centrale, mais dans la va:-te contrée comprise entre la mer Caspienne et la mer Noire.
Le second, c'est que la civilisation aryenne primitive, loin d'avoir été comparable à celle des héros d'Homère, présentait beaucoup d'analogie avec celle des stations lacustres de la Suisse, appartenant à la phase la plus récente de l'époque néolithique.
Nous n'insisterons pas ici sur l'historique de la question, que l'on trouvera fort bien exposé dans le grand ouvrage de M. Schrader. Rappelons seulement quelques noms et quelques dates.
De 1833 à 1835, la publication de la Grammaire comparée de Bopp éleva au-dessus de toute contestation ce fait, déjà entrevu à la fin du svai» siècle, que les langues de l'Inde, delà Perse, de la Grèce, de l'Italie, des peuples
1. L'ouvrage le plus complet et le plus digue de confiance est celui de M. 0. Schrader, Sprac/iueryleichu?i(j und Urgeschichte {coiapardiisou des langues et histoire primitive), 2o édition complètement refondue, léua, 1890: il eu existe une traductiou anglaise. Oulira aussiavec iutérètlelivredeM.lsaacTaylor, Thaoriyin of'theAryang, Londres, 1890, et un excclieut mémoire du li.-P. vau den Gli.iyn inséré dans le t. Il du Congrès des culholu/ues, Paris, 1888. Dans ce qui suit, nous avous fait des emprunts très nombreux à l'ouvrage de M. Sclinider; c"c.-t aujourd'hui le guide obligé de tous ceux (pii s'occu[ieiil do la question U] yenue.
slaves el germaniques', sont étroilemenl apparentées entre elles et forment un groupe bien défini que Ton qualifia d'indo-germanique, d'indoeuropéen ou, plus brièvement, d'aryen.
Étant donnée une série de mots comme gothique fadar, latin pater, grec Tiax/jp, sanscrit pilai', zend pUclr, on pouvait supposer ou bien qu une de ces formes était primitive, ou qu'elles étaient toutes dérivées d'une forme primitive perdue. Pendant longtemps, c'est la forme sanscrite que l'on considéra comme la mère de toutes les autres, et cette erreur est encore très répandue. Elle fait le fond du livre célèbre de V. de Schlegel, Langue et sagesse des Indous, 1808, où l'identité de langue et de mythologie des peuples indo-européens est expliquée par l'hypothèse de colonies parties de l'Inde pour s'établir en Europe. Au contraire, Link, en 1821, affirma la plus haute antiquité de la langue zende, et plaça par suite sur les plateaux de la Médie, de l'Arménie et de la Géorgie le berceau des langues indo-européennes.
Un savant assez obscur nommé Rhode, dans un livre public à Francfort en 1820, fut le premier à attribuer comme centre primitif aux Indo- Européens le plateau de l'Asie centrale , la région monlagneuse où riaxarte et l'Oxus prennent leur source.
C'est à Jules de Klaproth que revient l'honneur d'avoir appliqué à ce problème les données fournies par la géographie botanique. En 1830, ce célèbre sinologue observa que le nom du bouleau est le seul qui se retrouve à la fois en sanscrit et dans d'autres langues congénères; il en conclut que la population de l'Inde qui parlait le sanscrit devait être venue du nord. « Ces peuples, dit-il, ne trouvèrent pas dans leur nouvelle patrie les arbres qu'ils connaissaient déjcà, à l'exceplion du bouleau, qui croît sur les pentes méridionales de l'Himalaya. »
Celte idée de faire servir la comparaison des vocabulaires à la connaissance de la civilisation primitive paraît avoir été appliquée pour la première fois en 1820 par James Crawfurd, dans ■ion Histoire de l'Archipel indien, où sont rapprochés à cet effet les divers idiomes de la famille polynésienne. Eichhoff (1836) et surtout Kuhn (1845, 1850), prenant pour point tle départ la comparaison du sanscrit el des langues classiques, entrèrent résolument dans la même voie, et commencèrent le travail qui devait être énergiquenienl poursuivi par A. Pictet.
L'ouvrage de ce dernier savant {Les origines indo-européennes ou les Aryas primitifs, essai de paléontologie linguistique) parut d'abord à Paris
1 L'aryauisme des langues ccllirnics et de l'arménien ne fut reconnu qu'un lie» plus lard.
2. Anja, eu sanscrit cla;Jsique, signifie 7ioble. Dans les Védas, ce mol est une désignation ethnique; dans le Zendavesla, il est question d'une contrée appelée i4f;'ï/a«em vaéjo, c'esl-ii-dirc u semence des Aryens ». Les géograplies grecs appellent Ariane tout le pays compris entre l'océan Indien, l'Indus, l'Hindokousch et la Caspienue; Hellanicus cite Anja comme un do.s noms de la Perse. Le nom moderne de ee pays, Iran, en est un dérivé.
l'origine de la civilisation aryenne 309
de 1859 à 1863. Il eut un IrAs ^'land retentissement et les conclusions en furent généralement adoptées. Pour Pictel, la patrie des Indo-Kuropéens est la Bactriane; ce principe établi, il attribue aux Aryens indivis la connaissance d'animaux indigènes en Ractriane, alors même que la linguistique ne l'y autorise pas. Ainsi, tout en reconnaissant que le nom du chameau a été emprunté par les langues aryennes aux Sémites, il considère comme très vraisemblable que les Aryens primitifs ont connu cet animal, puisque le chameau à deux bosses est indigène en Bactriane. Il y a là un manque de méthode qui saule aux yeux.
Un autre défaut capital de l'ouvrage de Pictet, c'est qu'on y trouve rapprochés et identifiés des mots qui n'ont entre eux qu'une analogie apparente. Les progrès de la philologie comparée et surtout de la phonétique ont réduit à néant beaucoup de ces comparaisons, sur lesquelles Piclet se fondait pour attribuer aux Aryens indivis une civilisation relativement très développée.
La peinture idéale qu'avait tracée Pictet de la vie des Aryens primitifs, peuple jeune et vigoureux, pratiquant l'agriculture et l'élève du bétail^ menant une existence patriarcale où les vertus de famille étaient en honneur, séduisit surtout les Allemands qui, cédant à leurs penchants idylliques, brodèrent sur ce thème desvariationssingulieres.il semblait qu'un nouveau Paradis terrestre eût été retrouvé sous les couches fossiles du langage. La méthode de ces reconslructeurs du passé aryen n'était pas, il faut l'avouer, bien exigeante. Ainsi, de ce que les noms des maladies sont différents dans les diverses langues de la famille, Justi concluait, en 1862, que ces heureux mortels ne succombaient qu'aux effets de l'âge ou à ceux des blessures reçues à la guerre!
Schleicher, en 1860, insisia sur deux faits importants: 1" beaucoup de mots désignant des objets usuels ont pu être l'objet d'emprunts et n'appartiennent pas nécessairement au fonds primitif: 2" l'absence d'un mot dans les langues congénères n'autorise aucune conclusion négative, car un mot a très bien pu se perdre dans le cours des siècles. Max Muller a cité comme exemple le mot papier, italien carta; voudrait-on conclure de là que les Romains ne connaissaient pas le papier? Hehn montra plus tard (1870) qu'on n'est pas toujours en droit d'attribuer aux temps les plus reculés lacounaissauce d'un objet désigné parle vocabulaire moderne à l'aide d'un mot très ancien. Si, par exemple, le mot répondant à equiis et à l'nTtoç appartenait à la langue mère, nous n'avons pas le droit d'en inférer que le cheval ainsi dénommé ait été, dès l'origine, l'animal domestique que désignent le latin equus et le grec i'itoo;.
Nous avons vu que les savants du commencement de ce siècle s'accordaient à chercher le berceau des Aryens entre l'Himalaya et le Caucase; les divergences qui se produisirent de bonne heure à ce sujet ne portèrent que sur les différentes régions comprises entre ces limites géographiques fort étendues. La théorie bactrienne de Pictet a été particulièrement en faveur. Elle trouvait, en effet, une confirmation dans les observations de ce linguiste louchant les désignations des saisons chez les Aryens : ils dis-
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tinguaient l'hiver, le printemps el l'été ; ils avaient des mois communs pour la neige el la glace. Le climat de la Baclriane, oîi les hivers sont rudes, où il n'y a pas d'automne, convenait donc à ce peuple primitif. La connaissance des minéraux, des végétaux et des animaux domestiques, que Pictet attribuait aux Aryens indivis, semblait d'accord avec l'hypothèse qui plaçait leur résidence primitive en Baclriane.
Dès 1851, cependant, l'anglais Lalham avait émis l'idée que le berceau des Aryens devait être cherché en f^urope, où les peuples de langue aryenne sont aujourd'hui beaucoup plus nombreux qu'en Asie. 11 ne futpas écouté d'abord, mais les découvertes de Boucher de Perthes el de Lartet, la constitution de la paléontologie humaine, vinrent donner quelque créance àson opinion. En 1864, le géologue belge Omalius d'Halloy* déposa sur le bureau de la Société d'anthropologie de Paris les trois questions suivantes sur lesquelles il appelait la discussion : 1" Quelles sont les preuves de l'origine asiatique des Européens ? 2-' Les langues à flexion, au lieu de passer d'Asie en Europe, ne se sont-elles pas plutôt répandues d'Européen Asie? 3° Les peuples actuels qui parlent des idiomes celtiques el que l'on considère d'après cela comme venus d'Asie, ne sont-ils pas plutôt les descendants des peuples autochtones de l'Europe occidentale? La discussion de ces trois questions occupa les séances des mois de février et mars 18G4- D'Omalius affirma nettement que l'Europe avait été le point de départ de la conquête aryenne, en se fondant sur la prédominance numérique des blonds aux yeux bleus dans ce pays et sur le fait qu'aux époques historiques ce sont surtout les Européens qui ont envahi le continent asiatique. « Depuis que la géologie a prouvé, écrivait en 1868 l'illustre indianiste Benfey, que l'Europe a été habitée de temps immémorial, tous les motifs que l'on a allégués de l'immigration des Aryens d'Asie en Europe tombent dansle néant. » Benfey ajoutait que, dans la faune indo-européenne jjrimilive, les noms du lion, du tigre et du chameau font défaut : cela seul obligerait à placer le domaine primitif de la langue aryenne dans une autre région que l'Asie centrale, par exemple entre les bouches du Danube et la mer Caspienne.
En 1870, le chauvinisme se mêla de l'affaire et Louis Geiger essaya de montrer que la patrie des Indo-Européens était le centre el l'ouest de l'Allemagne. En 1871 , Cuno revendiqua pour le domaine primitif des Aryens tout le pays compris entre l'Atlantique et l'Oural: les IraHienset les Indiens auraient passé d'Européen Asie. En 1872, au Congrès de Bruxelles, M™^ Clémence Royer s'exprimait ainsi : « Cette langue aryenne, c'est en Europe qu'elle est née, en Europe c[u'elle a clé parlée originairement et non en Inde, où elle est venue de la l'erse, non dans la Perse, où elle est peut-être venue du Caucase. » M™" Boyer invoquait, à l'appui do sa thèse,
t. Les titres d'Oinalins ont ('le oubliés par les liisloi'ions di^ la //i/c.<!lion anjenne : M. Schrader n'en a fait aucune, mention dans l'ouvr.iiîe que nous avons cité pins haut.