LOUKIINE DE LA CIVILISATION ARYENNE
dans le grec Oûpa, le latiu fjres, l'allemand Ihùr. Le toit se dit eu grec crrÉYo;, en lalin tectuin, en lithuanien stôgas, nriais il n'y a pas de désignation commune pour les fenêtres.
De constructions en pierre, il ne pouvait pas encore être question. Dans les langues germaniques, toutes les expressions relatives à la construction eu pierre ou en brique sont empruntées à la langue latine : citons seulement mura [murus), ziegel [tegula], pfost [postis). Les Germains ont fait aussi, dans cet ordre de choses, des emprunts à leurs voisins les Celles : ainsi le gothique A"e7<A"ft, tour, est évidemment identique au gaulois cclicnon, mot qui nous est connu ])dv une inscription.
Grecs et iLaliotes primitifs habitaient des cabanes couvertes de paille : la langue a conservé des vestiges de cet état primitif. Ainsi le latin culmen, signifiant loit, est identique à culmus, qui signifie chaume.
On peut émettre quelques hypothèses vraisemblables sur la forme de la hutte aryenne primitive. Les cabanes germaniques représentées sur la colonne de Marc Auréle sont circulaires ; Strabon attribue la même forme aux huttes des Perses. Les urnes cabanes, vases funéraires découverts dans les vieilles nécropoles des monts Albains, sont également de forme ronde. Il y avait dans le toit une ouverture par laquelle la fumée du foyer pouvait sortir.
Les Aryens ont certainement connu la navigation, mais sous une forme trèsrudimenlaire. La linguistique ne fournit que deux concordances entre les langues de l'Asie et celles de l'Europe : elles portent sur les noms de la rame et du canot. Le canot primitif (grec vaOç, latin navis) était creusé dans un tronc d'arbre; l'usage de la voile paraît avoir été inconnu. La terminologie nautique des Romains est d'origine grecque, comme celle des Finnois, des Lithuaniens et des Slaves est d'origine germanique : preuve que les deux centres primitifs de l'activité maritime en Europe ont été la mer Egée et les côtes de la Baltique.
Pour la mer, les désignations concordantes ne se trouvent que dans le groupe européen, mais on peut admettre que les Indous et les Iraniens ont perdu un mot analogue au latin mare, irlandais muir.
Cet état de la civilisation matérielle des Aryens, i^pondant assez exactement à celui que révèlent les anciennes stations lacustres de la Suisse, est évidemment fort inférieur à celui que Piclet et d'autres savants se sont complus à décrire; il peut même sembler en contradiction avec les idées courantes sur la religion et la mythologie des Aryens, idées que M. Max MuUer a popularisées dans ses élégantes et spiritueUes Leçom. Pour M. Max Mûlier, en effet, les dieux du panthéon grec se retrouvent en grande partie dans le panthéon de l'Inde ; d'où la conclusion que les Aryens indivis étaient arrivés à une civilisation intellectuelle fort avancée, impliquant une civilisation matérielle très supérieure à celle que la comparaison des vocabulaires fait entrevoir.
Cette contradition n'est qu'apparente, car l'on reconnaît de plus en plus, depuis quelques années, combien tout l'édifice de la mythologie comparée est fondé sur des assises fragiles. De toutes les équations établies
par Kuha, Max Mûller et leur école (Ziù; = Dydus , Oùpavôç = Vdrûna, 'Ep^ri^^Sdraméyà, 'Aôy^vt) = Ahana', Kév-raupo; = Gan'iAaj'ua', elc.}, la linguistique contemporaine ne laisse subsister que la première; encore est-il possible qneleDyââs primitifaitdésigné seuiementlecieUpéredelalumiére et de la pluie [Dydus pita, Jupiter), et non un dieu souverain, uu maître du ciel personnifié. Nous ne pouvons même pas savoir si les Aryens primitifs adoraient le soleil et la lune, comme les Persesdu temps d'Hérodote et les Germains de Tacite. Le rituel aryen nous est également inconnu, car l'idenlité des mots flamen et brahmane, admise par Rurnouf, est fortement contestée aujourd'iiui. La linguistique ne prouve pas non plus que le culte des ancêtres défunts ait été communaux Aryens de l'époque indivise. Il n'y pas de désignations communes pour les rites funéraires, les toml»eaux, les divers procédés d'ensevelissement et de crémation. Cette seule considération, disons-le en passant, suffirait pour infirmer la Ihèse qui identifie les constructeurs des dolmens aux Prolo-Aryens.
Lorsque Fustel de Coulanges, en 1865, écrivait sa Cité antique, les tbéories de Kuhn et de Max Miiller étaient presque universellement reçues. Et cependant, composant un livre sur les débuts des sociétés aryennes, t'ustel n'y fit aucune part aux divinités des poèmes homériques et des Védas. Plusieurs le lui ont reproché comme un oubli ou cumjne une marque d'ignorance : c'était un trait de génie. On voit aujourd'hui que ces panthéons, loin d'être une création spontanée de la race aryenne encore indivise, sont l'œuvre de poètes ou de théologiens d'une époque plus tardive, ou le résultat d'emprunts capricieux faits aux mythologies du monde sémitique.
Ilf
Les textes historiques suffisentà montrer que le centre de dispersit)n de Aryens d'Europe doit être cherché au nord de la presqu'île des Balkans. Or, il se trouve précisément qu'au nord de la mer Noire et de la mer Caspienne s'étend, sur un espace deux fois plus grand que la France, le vaste steppe russe, se poursuivant vers l'est par d'autres steppes qui confinent aux montagnes de l'Asie centrale, borné au nord par les collines boisées du centre de la Russie, à l'ouest par la chaîne des Carpathes. Sur cet immense territoire, le sol ne devient boisé qu'.à mesure que l'on avance vers l'ouest et vers le sud. C'est là aussi que l'agriculture trouve le terrain le plus favorable dans la fameuse terre noire {\ii tchernosiem des Russes), et qu'Hérodote menlioime les Scythes laboureurs et les Scythes agriculteurs.
On peut donc supposer que les langues aryennes de l'Europe et la civilisation primitive qu'atteste leur vocabulaire, se sont formées dans les steppes de la Russie méridionale et se sont étendues progressivement vers l'ouest, où elles ont rencontré la végétation forestière qui peu a peu, en restreignant l'étendue des pàturagf s, obligea les Aryens à devenir agriculteurs.
Au milieu des forêts vierges cjui couvraient alors \r. centre de l'Europe,
l'oiugine dv: la i:ivilisation auyenmc 321
les vallées et rivières étaient les roules tout indiquées pour les migrations. Les Slaves et les Lithuaniens remontèrent le Dnieper; les Germains suivirent le cours du Dniester pour passer dans les vallées de la Vistule et de l'Oder; les Italiens descendirent en Italie parla vallée de la Save, les Celtes arrivèrent en Gaule et se fixèrent dans la vallée moyenne du Rhin, oîi ils se trouvèrent dans le voisinage des Germains. Ces hypothèses ne peuvent toujours être présentées qu'à titre d'hypothèses, mais elles ont du moins l'avantage d'être vraisemblables et do s'accorder avec les faits que nous connaissons.
Beaucoup d'autres tribus aryennes, dont l'histoire a perdu le souvenir, ont dû se disperser à travers l'Europe au cours de cette même migration. C'est à l'une de ces tribus que M. Schrader voudrait attribuer les stations lacustres de la Suisse, où la civilisation proto-aryenne paraît le plus exactement se réfléchir.
La migration des Indous en Inde a certainement eu lieu par le nordouest : à l'époque du Rig-véda, le fleuve par excellence est l'Indus ; le Gange n'est mentionné qu'une seule fois. 11 est donc tentant de considérer la Bactriane et la Sogdiane comme la première patrie des Indous et des Iraniens.
Voilà donc deux centres aryens primitifs: d'une part, en Europe, la région comprise entre le Danube, les Garpathes et le Dnieper; de l'autre, en Asie, le pays entre l'Oxus et l'Iaxarte.
Reste à chercher un centre primitif, d'où le rameau européen et le rameau asiatique ont pu diverger.
M. Schrader remarque que si l'on tire une ligne des bouches du Danube jusqu'au cours moyen de la Volga (continent de la Samara) et une seconde Hgne partant de ce dernier point pour aboutir au cours supérieur de l'Oxus et de l'Iaxarte, ces deux lignes ont exactement la même longueur. Si donc les migrations se sont accomplies avec une rapidité égale — ce qui n'est, bien entendu, qu'une hypothèse, — il faudrait en chercher le centre sur le cours moyen de la Volga.
Cette conclusion provisoire peut s'autoriser, dans une certaine mesure, des analogies qu'on a signalées entre les langues finnoises et aryennes ; mais c'est là une question encore obscure et sur laquelle il faut attendre le résultat de nouvelles recherches. Cependant, comme les plus anciens Finnois paraissent avoir exploité des mines de cuivre, on s'expliquerait facilement ainsi que les richesses métalliques de l'Oural ne soient pas restées inconnues des Proto-Aryens.
Comme un peuple nomade et pasteur a besoin de grands espaces pour subvenir à ses besoins alimentaires, il faut bien se garder de vouloir préciser, en l'enfermant dans des limites étroites, la patrie ou le berceau des langues aryennes. C'est même la nécessité d'attribuer tout d'abord a ces langues, comme aux hommes qui les parlaient, un domame forl étendu, qui nous autorise, plus que toute autre considération, à le chercher dans la grande région des steppes au nord de la mer Noire et à l'ouest
de la Caspienne.
A bien des égards, cette région du globe répond à ce que la linguistique nous a appris sur les premières notions communes des Aryens. L'hiver y est très froid, l'été très chaud ; il n'y a presque pas de saisons intermédiaires. La végétation forestière est très pauvre; un des arbres les plus répandus est le bouleau; parmi les animaux, on trouve surtout le loup et le cheval; parmi les volatiles, l'oie sauvage. On peut ajouter que la vie actuelle des habitants de ces steppes rappelle aussi, par plus d'un trait, celle que l'on peut attribuer aux Aryens primitifs. Il reste cependant trois objections importantes, sur lesquelles nous devons appeler l'attention en terminant :
lo L'ours, dont le nom est commun aux vocabulaires aryens, ne se rencontre pas dans les steppes. Pour le trouver aujourd'hui, il faut remonter jusqu'en Pologne ; mais il est possible qu'il n'en fut pas de même il y a trente siècles.
2" Les langues aryennes n'ont pas de désignation commune pour le sel, alors que le sel est extrêmement répandu dans les steppes. Mais cette objection vient à l'encontre de la plupart des autres hypothèses, et l'on peut admettre la perte d'un mot sans conclure à l'ignorance de la chose. 3" Enfin, les fleuves de la Russie méridionale sont très poissonneux, et nous avons vu que les Aryens paraissent n'avoir pas mangé de poisson. Cette objection admet la même réponse que la seconde; après tout, il est encore plus surprenant de voir les Grecs d'Homère, campés sur le bord de la mer Egée, s'abstenir complètement de poisson dans leurs repas.
En somme, sans porter avec elle un caractère d'évidence, l'hypothèse scythique que nous venons d'exposer est bien préférable à l'hypothèse bactrienne d'A. Pictet. En prenant la place de cette dernière dans les ouvrages d'enseignement, où elle n'a pas pénétré encore, elle familiarisera le public avec l'idée que les hauts plateaux de l'Asie centrale ne sont pas le berceau de toutes les langues, de toutes les civilisations de l'antiquité.
SaLO-MO.N Reinach.