LA GAULE AVANT ET APRES LES METAUX
La Gaule, antérieiiremenl à la conquête romaine, a traversé deux phases de développement distinctes : la Gaule avant les métaux^ la Gaule après les métaux, chacune de ces phases se subdivisant d'ailleurs en plusieurs périodes.
La Gaule avant les métaux. — La France et les pays septentrionaux de l'Europe présentent dans leur passé un phénomène dont aucun auteur ancien n'a parlé : un état social très développé à bien des égards, antérieurement à l'usage des métaux'. Nous savions que dans certaines îles de l'Océan Pacifique, les indigènes étaient arrivés, avant tout rapport avec le monde civilisé, à une grande habileté en l'art de polir la pierre, de ciseler le bois, de tisser les étoiles. Nous possédions depuis longtemps, dans nos musées ethnographiques, de magnifiques armes de pierre dure el des sceptres de bois sculpté du plus beau travail. Nous n'avions jamais pensé que plusieurs contrées de l'Europe avaient traversé jadis la même période de développement el que nos pères pouvaient être comparés, sur bien des points, aux sauvages de la Nouvelle-Guinée ou des îles Fidji.
Le fait est cependant certain. L'Angleterre, l'Irlande, les pays Scandinaves, l'Allemagne du Nord et la France ont eu, comme les îles du Pacifique, leur âge de la pierre. Cet âge a duré longtemps, et a pris fin seulement, chez nos pères comme dans les îles du Sud, à la suite d'une inlluence étrangère. Si la Gaule était restée isolée et sans connnuni-
1. Voir plus loin iioli'r Huiij/ijrt xiir les quenlioiis arr/iéu/ur/iijiies dixculcex au voftf/rès Uc Sluchliohn .
XII PBÉFAC.E
cation avec les grands centres civilisés de l'Asie, ou leurs annexes, la Grèce et l'Italie, elle en serait probablement encore à cet âge de pierre dont nos pères se sont contentés si longtemps et dont ils seml)lenl avoir abandonné les usages à grand'peine.
Les archéologues du Nord placent vers l'an 1000 avant noire ère la date de l'introduction du bronze en Scandinavie'. Au moment où s'élevait en Judée le temple de Salomon, six ou sept cents ans après Sésoslris, deux ou trois mille ans après l'érection des grandes Pyramides, on ne connaissait encore que les armes et les instruments de pierre sur les bords de la Baltique et de la Manche, on n'y élevait d'autres monuments que les monuments mégalithiques. La Gaule était aussi peu avancée. L'usage de la chambre sépulcrale dolménique paraît s'être conservé sur quelques-uns de nos hauts plateaux jusqu'à une époque voisine de César. Or, la Gaule a été peuplée de très bonne heure. L'âge de la pierre y a donc été très long. Rien ne prouve que cinq ou six cents ans avant notre ère, non seulement la Lozère, l'Aveyron, le Lot, mais nos principales provinces du nord-ouest, en fussent complètement sortis. 11 est certain, du moins, que l'influence des comptoirs de Tyr et de Marseille fut pendant plusieurs siècles à peu près nulle au nord des Cévennes. Les populations éprouvaient évidemment la plus grande répugnance à rompre avec leurs anciennes coutumes. Il faut atteindre l'an 250 ou 200 avant J.-C, sinon une date encore plus récente, pour trouver, dans les nppida ou les tombeaux de nos départements non méridionaux, des traces sensibles du commerce méditerranéen. La civilisation qui pénétrait en Gaule à cette époque sortait d'une autre source.
\. Voir (Isi-ar Monlcliiis, la Suèile pri'/iixloriqiie, p. 40.
DE LA PHEMIliRE EDITION XllI
D'où venait celle résislance de la Gaule h rinlroduclion, chez elle, des civilisalions du Midi? Du fait même signalé plus haut : rexistence dans le Nord d'un état social inférieur, sans doute, et de beaucoup, à la civilisation grecque, mais sui generis et complet à sa manière.
Avant même de connaître le bronze, les peuplades que j'appellerai hyperboréennes, à défaut d'autre nom pour indiquer leur étendue vers le septentrion ', jouissaient déjà d'une civilisation générale à laquelle il n'est pas étonnant qu'elles attachassent du prix. Ces populations devaient être prospères. Le tableau de la vie des hommes de l'âge de la pierre polie, tracé d'après les documents révélés par l'exploration des palafittes', des sépultures mégalithiques et des oppida déjà occupés avant l'ère des métaux, donne idée d'un état social bien au-dessus de la sauvagerie. Ces populations possédaient des troupeaux. Le cheval, le bœuf, la brebis, la chèvre, le cochon, le chien vivaient au milieu d'elles à l'état domestique; la plupart des céréales leur étaient connues, elles cultivaient le lin et savaient le travailler ; les arbres fruitiers, du moins en Gaule, ne leur faisaient pas défaut. Des vases de lerre, dont quelquesuns sont élégants, servaient à leurs usages journaliers. On a des raisons de croire que le beurre et le fromage comptaient parmi leurs aliments. La vie pouvait leur être facile, car la chasse et la pêche leur offraient des ressources abondantes.
A ces éléments de bien-être matériel s'en ajoutaient d'autres d'un ordre supérieur. Ces populations avaient un gouvernement, des chefs, des traditions, une religion, des relations extérieures étendues. L'étude attentive des habi-
1. Voir Ifis teintes roses de noire carto iIc IKiiropc au iv sii'i'lo avant nutre ère.
2. Voir Desor, les l'alafilles nu constructions lacustres du lac de Neuchdtel. ornées de 95 gravures sur bois. Paris, 1865.