NOTRE LITTÉRATURE AU COMMENCE- MENT DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Les journaux à Québec et à Montréal —La «Société littéraire de Québec » — La poésie.
Pendant les années qui ont suivi la cession du Canada à l'Angleterre, la littérature canadienne s'est essayée à naître et à s'exprimer. Les journaux ont été les premiers organes de sa pensée et de son action, et c’est en leurs feuilles peu drues et assez ternes que l’on put voir ici éclore les premières fleurs des lettres françaises. Si l’on observe d’un peu près les premières manifestations intellectuelles de notre vie nationale, on remarque assez facilement que l’année 1778, qui vit apparaître la Gazette littéraire de Montréal, et l’année 1792, où l’on inaugura le régime parlementaire, sont les deux dates les plus intéressantes de notre existence littéraire à la fin du dix-huitième siècle.
À partir de l’année 1800, notre littérature canadienne continue de se développer d’un mouvement assez lent, parlois presque imperceptible, mais
réel pourtant, et qui va s’élargissant peu à peu et s’ouvrant à des initiatives sans cesse renaissantes.
Les étrangers qui visitent alors notre pays ne peuvent s'empêcher de constater combien peu nous sommes lettrés et adonnés aux choses de l'esprit, mais ils reconnaissent aussi que l’on fait de très louables eflorts pour sortir de cette inertie intellectuelle. Un officier anglais qui vint étudier nos mœurs et nos institutions, John Lambert, écrivait en 1809:
«On ne peut pas dire que la littérature, les arts et les sciences sont peu fleurissants en Canada, parce qu'ils n’y ont jamais fleuri... »
Puis John Lambert rappelle comment il fut difficile ou impossible, sous la domination française, de fonder une littérature canadienne, et il ajoute :
« L'état des arts et de la littérature n’a pas fait des progrès bien rapides, après la conquête du pays par les Anglais. Les marchands et les colons qui s'établirent parmi les Français, étaient peu propres à répandre le goût des arts et des sciences, à moins que ce ne fût la science des trocs et l’art de gagner cent pour cent sur ses marchandises... »
Et ïl déclarait enfin, et rappelons-nous qu'il écrivait ceci en 1809 :
« Depuis quelques années, les Canadiens ont paru désirer se faire une réputation littéraire : ils semblent vouloir compenser la négligence avec laquelle ils ont traité jusqu'à présent cet avantage utile et agréable dans la société. La publication de six papiers-nouvelles par semaine, est une preuve
de la prospérité progressive du pays, quoique ce puisse n'être qu'un symptôme trompeur du progrès de la littérature. »
Or, le symptôme n'était pas trompeur. Et de même que ce fut par le moyen des journaux que notre littérature prit naissance, ce fut aussi par le progrès du journalisme canadien que nos lettres purent se développer et prospérer.
L'année 1806 ouvrit, on le sait, une ère nouvelle de l’histoire de la presse canadienne-française. Ce fut une année où le journalisme, jusque là officiel ou complaisant, essaya de briser les liens qui le retenaient en une insignifiance proverbiale, et usa pour la première fois d’uné liberté qui devait souvent inquiéter nos maîtres. Au reste, puisque l’année précédente, en 1805, des Anglais, qui trouvaient trop sage et trop modérée la Gazette de Québec, fondaient à côté d'elle le Mercury, et lui donnaient des allures combatives et hostiles, bien propres à émouvoir notre fierté nationale, il n'est pas étrange que, au mois de novembre 1806, © des Canadiens français et des patriotes ardents comme Pierre Bédard, J.-L. Borgia, Frs Blanchet, J.-T. Taschereau, Louis Bourdages, Joseph Planté, tous députés, aient uni leur volonté et leurs efforts pour
(4) Cf. La Bibliothèque Canadienne, recueil littéraire publié par M. Bibaud, tome VII, p. 57-58.
(2) Le prospectus parut le 13, et le premier numéro le 22 novembre.
réclamer hardiment le - droit de défendre leurs compatriotes, et pour opposer au Mercury le Canadien.
Le Canadien fut donc le premier, l'aîné des journaux politiques canadiens-français publiés en ce pays. La Gazette littéraire, si elle crut devoir parfois se laisser entraîner vers les questions d'ordre politique, se complaisait plutôt, et son nom seul suffit à le faire entendre, dans la discussion des problèmes d'ordre spéculatif, littéraires ou philosophiques, et c’est bien au journal fondé par Bédard et quelques-uns de ses collègues de la Chambre des députés qu'il faut attribuer l'honneur d’avoir ici le premier, en français, livré les rudes combats où se trouvaient engagées nos libertés publiques.
Avec le Canadien, notre journalisme français cesse donc de n'être que la pâle traduction des Gazettes de Québec et de Montréal, et le prospectus qu'il publia, le 13 novembre 1806, est en réalité la première page de notre journalisme politique. Pour cette seule raison, ce prospectus, écrit d’une main ferme, dans une langue solide, quoique parfois un peu lourde, mérite qu’on le signale, et quon lui donne une place toute spéciale dans l'histoire de la prose canadienne. Aucun autre document ne peut mieux nous faire voir quel souci de la forme l’on pouvait alors apporter, et quelle perfection l’on pouvait réaliser dans la création ou le développement de notre littérature politique. Ce prospectus est, au surplus, un plaidoyer calme et très digne en faveur de la liberté de la presse, et
il insiste, dès le début, sur le fait essentiel que seule une presse libre peut apprendre au peuple à utiliser toutes les ressources et tous les progrès qu’enferme, comme les plus encourageantes promesses, la constitution qui nous régit. |
Il y a déjà longtemps que des personnes qui aiment leur pays et leur gouvernement, regrettent en secret que le trésor rare que nous possédons dans notre constitution, demeure si longtemps caché, faute de l'usage de la liberté de la presse, dont l'office est de répandre la lumière sur toutes ses parties.
« Ce droit qu’a un peuple anglais, sous une telle constitution, d'exprimer librement ses sentiments sur tous les actes publics de son gouvernement, est ce qui en fait le principal ressort.
« L'exercice de ce pouvoir censorial si redoutable pour tous ceux qui sont chargés de l’administration, est ce qui assure le bon exercice de toutes les parties de la constitution, et surtout l'exécution exacte des lois, en quoi consiste la liberté d’un Anglais, qui est à présent celle d’un Canadien...
«C’est cette liberté de la presse qui rend la constitution d'Angleterre propre à faire le bonheur des peuples qui sont sous sa protection...»
Et après avoir fait voir tous les inconvénients, tous les préjugés, et tous les malentendus qui résultent d’un gouvernement mal informé, et tyrannique, les rédacteurs du Canadien mettent bien en lumière cette pensée que les échanges
d'idées et d’impressions entre les gouvernants et .
les gouvernés assurent l’union des esprits, et forment «ce tout si désiré, mais si rarement obtenu dans la formation des états...»
«Mais pour que l'exercice de la liberté de la presse ait ces bons effets, il faut qu'il soit général] pour tous les côtés. Ÿ S'il était asservi à un parti, il aurait un effet tout contraire, il ne servirait qu'à créer des divisions odieuses, à entretenir d’un côté des préjugés injustes, et à faire sentir profondément à l’autre côté l'injustice et la calomnie, sans lui laisser les moyens de la repousser...»
C’est précisément parce que les Canadiens ne peuvent répondre librement, dans les journaux anglais, à leurs détracteurs, et parce qu'ils n’ont pas encore à leur disposition un papier où ils puissent faire connaître toute leur pensée, qu'on les a si souvent mal représentés auprès du gouvernement anglais.
«On leur a fait des crimes, on leur en a même fait de se servir de leur langue maternelle pour exprimer leurs sentiments et leur faire rendre justice, mais les accusations n'épouvantent que les coupables ; l'expression sincère de la loyauté est loyale dans toutes les langues, celle de la déloyauté, de la bassesse et de l'envie, celle qui sème la division entre des concitoyens qui ont à vivre en frères, déshonorent également toutes les langues. | (1) Le lecteur observera sans doute comme la pensée est vague et insuffisamment exprimée. (Ce manque de précision,
et l’à peu près du vocabulaire ont toujours été le défaut habituel, et le plus grave peut-être, de la prose canadienne.
Ce n’est pas au langage, c’est au cœur qu'il faut regarder. Celui qui ne s’y sent rien que de loyal n’a rien à craindre. Fiat Justitia ruat Cœlum. Ce sera le motto du papier. Le Canadien en sera le nom. C’est celui dont l'honneur est à venger...»
Ce langage, à la fois sobre et vigoureux, paisible et menaçant, indique suffisamment le ton que devaient prendre, dès le début, les créateurs de notre journalisme canadien-français. La bataille s'engagea dès les premiers numéros du journal. Un météréologiste propose bien, à la deuxième page du Canadien, que nos philosophes s’inquiètent désormais de chercher et de trouver les moyens de faire cesser le vent de Nord-Ouest, « qui devient dominant en ce pays,» mais C'est vraisemblablement de bien autres tempêtes que l’on va s'occuper à l'avenir, et de celles-là mêmes qui soufflent des bureaux du Mercury. C’est là, en effet, l’antre d’où sortent tous les vents de discorde, que Thomas Cary, l'éditeur de ce journal, et l'Éole de la politique anti-françcaise, déchaîne sur le pays.
Avec une très robuste hardiesse les rédacteurs du Canadien * entreprirent donc de défendre contre
(1) D'après une clef manuscrite et anonyme qui est insérée à la fin du premier volume de la collection du Canadien, conservée aux Archives du Séminaire de Québec, les principaux articles des quatre premiers volumes de ce journal sont attribués à P. Bédard, F. Blanchet, tous deux auteurs du prospectus, à D.-B. Viger, J. Viger, J. Planté, J.-T. Taschereau, J.-L. Borgia, V. Jautard, J. Quesnel, A. Quesnel, J.-G. Delisle, M. O’Sullivan, etc., etc. Les deux Quesnel et Delisle sont les principaux collaborateurs poètes. Ces rédacteurs ne signent jamais leurs articles.
le Mercury les droits de leurs compatriotes, et ils le firent aussi avec une grande variété de tons et d'inflexions. Logique et sarcasme, ironie cruelle et argumentation réfléchie, appels à l'intelligence et appels aux sentiments, tout fut mis en œuvre, et parfois avec une ardeur qui le cédait peu aux violences de l’ennemi, pour réclamer dans l’administration de la chose publique une justice égale pour tous.
Nous ne pouvons, sans sortir de l'objet même de nos études, entrer dans le développement de ces luttes très vives, mais peut-être nous saura-t-on gré de reproduire ici, pour mieux faire voir la valeur littéraire du premier journal politique canadien-français, et pour faire sentir aussi de quelle sorte de plaisanterie légère lon y était capable, quelques extraits d'une prophétie fantaisiste que publiait, contre M. Cary sans doute et ses acolytes, le Canadien du 15 avril 1809. On y ridiculise à souhait les prétentions de ces rédacteurs qui voulaient à tous prix angjlifier les Canadiens français.
En ce temps-là le Canada fleurira et sera en paix.
Et tout-à-coup il paraîtra au milieu du peuple un homme tout à fait extraordinaire venu d’une région étrangère, qui dira qu’il est l’apôtre de la nouvelle doctrine ; et il sera accompagné de deux petits disciples d'une figure grotesque, et ils ressembleront tous trois aux démons de la discorde ; et ils voudront se mêler parmi le peuple, et ils crieront et ils feront des gestes et des contorsions comme des possédés, et on n'aura encore jamais rien vu de semblable.
dd + à mé anigait: