ESS ARTE
de
Il faudrait ajouter à ce petit tableau de la poésie au Canada vers la fin du dix-huitième siècle, les ariettes dont Joseph Quesnel a agrémenté la comédie Colas et Colinette qu'il fit jouer à Montréal en 1790.
Cette pièce, écrite en prose, forme la première page de notre littérature dramatique, et elle est la seule, croyons-nous, qui ait été publiée iei avant 1800. Les amours de Colas et de Colinette y sont traversées par les manœuvres d’un barbon, le bailli du village, qui est en quête d'aventures galantes. Ce baïlli essaie de supplanter Colas, qui est tout ensemble amoureux et jaloux, mais, grâce aux ruses malignes de Colinette, il tombe lourdement dans les pièges qu'il a lui-même tendus. Au surplus, Colas et Colinette sont les deux carac- -tères les plus disparates que l’on puisse associer au théâtre ou dans la vie, et ils prouvent sans doute une fois de plus que deux âmes très dissemblables peuvent se rechercher et s’éprendre pour cette raison qu'elles se complètent de toutes leurs qualités très différentes.
Mais le rôle de Colas est vraiment un peu chargé, un peu gros, et il devient presqu'invraisemblable que Colinette qui est très avisée, très délicate et gracieuse, s'attache obstinément à ce naïf lourdaud. La langue même de Colas est trop vicieuse, trop brisée, et trop grossière pour qu'elle soit la langue du paysan canadien. Au surplus, cette pièce écrite par un Français de France, est plutôt d'inspiration française; et bien que l'amour soit chose très cosmopolite, celui qui tourmente
Colas, Colinette et le vieux baïilli semble connaître surtout le langage et les mœurs des paysans et des seigneurs des provinces de France.
Ce qui n'empêche pas que parfois Quesnel n'ait introduit dans cette pièce des couplets, des duos alertes où les personnages expriment assez vivement leurs embarras, leurs inquiétudes ou leurs passions. Joseph Quesnel a plus d’une fois d’ailleurs essayé de faire de la poésie au Canada; il y a quelquefois assez joliment réussi; il a même exercé, après 1800 surtout, une influence considérable sur nos origines littéraires, et nous aurons l’occasion plus tard de revenir plus longuement sur ce personnage et sur son œuvre.
L'année 1790, qui vit la première de Colas et Colinette, marque dans le développement de notre littérature naissante une date plus importante que 1778. Non pas certes, pour ce seul fait que cette année rappelle les origines de notre théâtre ; non pas encore pour ce que depuis quelque temps les brochures politiques se multiplient, et que l’on est à la veille de publier ce recueil littéraire qui s'appelle le Magasin de Québec (1792) ; mais bien et surtout parce que cette année 1790 nous reporte à une époque où l’Angleterre nous accorde enfin, sinon la réalité du régime constitutionnel et parlementaire, du moins quelque chose qui en est une image déjà consolante; et parce que, enfin, les esprits, préoccupés d'utiliser avec le plus d'efficacité possible les institutions
nouvelles, vont se livrer avec plus d’ardeur et plus de suite à l'étude des questions politiques. Or, ce mouvement d'étude aura son prolongement jusque dans les choses de la littérature. Au lendemain même de l’Acte de 1791, un club est fondé à Québec, le Club constitutionnel, qui est en même temps un cercle où chaque semaine l’on agite tour à tour des questions politiques, commerciales, scientifiques et littéraires . j
Puis enfin, ne sommes-nous pas à cette date précise où l’éloquence parlementaire commence à s'exprimer sur des lèvres canadiennes-françaises, et à livrer ici ses ardents et pacifiques combats ?
Dès la deuxième séance du premier parlement, Richardson %, au nom des députés anglais que la très grande bienveillance des Canadiens français avait envoyés à la Chambre, proposa que la langue anglaise fût seule reconnue comme officielle et légale ; il exprima aussi le désir que tout le peuple canadien, par intérêt pour la patrie commune aussi bien que par reconnaissance pour l’Angleterre, renonçât peu à peu à parler le français pour n’employer plus que la langue anglaise, la langue du roi et du peuple de la Grande Bretagne. Avec un sang froid et une franchise qui n'avaient que le mérite de la sincérité, Richardson posait dès lors ce problème si souvent agité depuis, qui a porté
(4) Cf. Garneau, Hist. du Canada, IX, p. 77, 4e édit.
(2) On peut lire dans le Magasin de Québec, 1, 384-396, et II, 53-59, exposées à peu près intégralement, les raisons
boiteuses développées par Richardson et les députés anglais pour appuyer leurs injustifiables prétentions.
bien des noms au cours de notre histoire, et que l'on appelle aujourd'hui, quand l'on veut bien masquer son intolérance, le problème de l'unité nationale. Comme si nous, qui n'avons pas été importés, nous, les premiers occupants et les plus attachés à ce sol qui nous a coûté des sueurs et du sang, nous avions besoin de nous refaire une âme et une langue, pour que nous soyons de vrais patriotes et des Canadiens authentiques !
Au mois de décembre 1792, il y avait donc ici, à Québec, en la Chambre des députés, une grande question à résoudre, et une cause sacrée à défendre. Bédard, de Bonne, Antoine Panet, Joseph Papineau rivalisèrent d’une belle ardeur pour repousser la proposition de Richardson, et rendre hommage à cette langue qu'ils voulaient conserver, qui est inséparable de l’âme française parce que seule elle en peut suffisamment manifester toute la pensée subtile et toute la noblesse, et qui est donc ici la gardienne de notre race : merveilleux instrument de charité et de tolérance qu'aucune violence de l’idiome saxon ne pourra briser, loyale malgré tout, franche, harmonieuse et précise comme le génie qu’elle exprime, et qui, en 1792 comme aujourd'hui, se fortifiait de toute sa dignité conservée, et s’obstinait par cela même à irriter l’impatience de ceux qui, à époques fixes et périodiques, veulent ici voir sur nos lèvres mourir son verbe, et avec lui la foi qu'il affirme et qu'il annonce.
Avec quelle force, avec quelle ampleur du geste et de la voix, avec quel souci de la rhétorique nos
orateurs de 1792 ont-ils défendu cette cause, et toutes les autres qui intéressaient notre nationalité, nous ne le savons pas, nous ne le pouvons savoir. Leurs discours ne nous sont pas parvenus, et il ne nous reste qu à faire des conjectures sur la valeur littéraire de ce premier chapitre de notre éloquence canadienne. Sans doute que ces discours avaient cette correction et cette justesse d'expression que l'on se plaît à rencontrer dans la prose de ce temps, et que ne paraissent pas avoir encore entamées l’anglicisme et l’impropriété des termes, ce double fléau de notre éloquence parlementaire contemporaine. Nous supposons volontiers que nos premiers orateurs politiques furent tout à la fois simples, énergiques et rudes, et qu'ils se souciaient plus de donner de bonnes raisons que de faire de belles périodes ; ils s’inquiétaient peu de savoir s'ils parlaient avec grâce, et si leur phrase se déroulait avec une harmonieuse plénitude, pourvu que leurs discours fussent suivis de belles victoires. Par quoi, ils ressemblaient sans doute aussi à ces premiers orateurs des républiques grecque et romaine, dont l'éloquence se traînait bien un peu dans la poussière de l’agora ou du forum, mais faisait battre des mains le peuple qui lui devait sa liberté !
Pendant cette période que nous venons d’étudier et qui va de 1760 à 1800, la littérature canadienne a donc risqué ses premières œuvres. Presqne tous
les genres littéraires sont nés sous ce premier souffle d'inspiration. L’ode, l'épître, la fable, l'élégie, la chanson, la comédie, la critique, l’éloquence, sans compter une sorte de journalisme timide et incolore, sont représentés dans cette première gerbe de fleurs un peu fanées que nous avons cueillies au premier jour de notre vie littéraire,
La littérature canadienne est donc née, si faible que soit encore sa vie, et si gauches parfois que soient ses premiers mouvements. L'esprit qui l'anime lui vient d’abord d’un patriotisme très actif: mais, parce que les pouvoirs publics sont susceptibles, et qu’ils surveillent avec rigueur tout ce qui s'imprime, il se fait que notre littérature doit se préoccuper le moins possible des sentiments, des souffrances, des revendications de la conscience nationale ; d’autre part, parce que ceux qui dirigent nos journaux, et qui y écrivent, sont très souvent des hommes nés en France, et pas tout à fait adaptés aux conditions de notre vie morale et intellectuelle, il en résulte que notre première littérature est souvent l'expression de l'esprit français plutôt que de l'esprit canadien. Longtemps encore ces deux influences, anglaise et française, vont tenir en tutelle notre enfance littéraire, l’une pour la comprimer, l'autre pour la faire grandir et se développer, mais en un sens peu original, et en des œuvres qui ne pouvaient faire de nous que de serviles imitateurs.
Ce premier tableau de la vie littéraire au Canada, si pâle qu'il soit, il fallait pourtant essayer de
l'esquisser, et l’on nous pardonnera d’en avoir tenu trop longtemps peut-être, sous les yeux du lecteur; les dessins un peu grêles et les teintes un peu vieillies. En littérature, toutes les aurores ne peuvent se ressembler: la nôtre ne pouvait assurément emprunter au ciel doux et bleu de France ou d'onie sa limpide lumière et ses fraîches couleurs; elle ne pouvait plutôt que réfléter nos printemps un peu gris et souvent trop tardifs.
Juin 1905.
À. on gen
TI D POP ie UN D et