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Rien ne m'attire Qu'un bel esprit.
De l’agrèable
Il est l'appui,
Aime l’aimable, N'aime que lui ; Sait se distraire Lorsqu'il écrit,
Et se complaire Dans ce qu'il dit...
Ou bien encore, sa qualité d’européen et son inexpérience de tant de libertés que s’attribuent les Yankees, le font se moquer un peu lestement du sans-gêne de ce peuple que d’ailleurs il était ici venu combattre. Preuve, cette épigramme qu'il compose sur les Vents américains. *
(1) Cf. Ma Saberdache, V. 161.
Après un grand dîner qu’on donnait à Boston, Chacun se trouva pris du hoquet à la mode.
Chacun de l'air le plus commode Exhalait ses vapeurs, rendait le même son.
Les dames même en faisaient leur chanson.
Puis d’un combat naval on raconta l'histoire.
On disputa, mais sans cesser de boire ;
Et le ho—quet coupait les arguments:
C'était des mais, des si—...c’était un bruit de foire ; Et le ho--quet toujours rehaussait les accens. «Oui!» s’écria l’un deux, (nous eumes...la vic—toire, «La mer--est le plus beau--de tous les...élémens ;
«Nous y trouvons...la fortune et...la gloire. »
« Morbleu ! » dit un Français, c’est bien facile à croire, » Puisqu'à vos tables même, on dispose des vents.»
Pour ne pas sortir de cette longue série de pièces badines et variées entre lesquelles n'existe aucun autre lien que celui du caprice de l’auteur, voici comme un jour Mermet alluma la guerre entre le commerce et la poésie.
Une marchande bavarde, qui amuse son client de propos insensés pour le retenir et lui vendre sa marchandise, conclut ainsi son discours :
Connaissez donc, Monsieur, le grand art du marchand; S'il veut devenir riche, et s’il veut qu’on l’honore,
S’1l1 veut charmer, séduire et mieux séduire encore,
Un marchand doit savoir babiller en Français,
Acheter en Normand, et vendre en Ecossais. (1)
Cette morale qu'il prête aux marchands soulève contre le poète les indignations du monde commercial. Un marchand s’emporte, et avec ceite plume
(1) Ma Saberdache V. 152.
qui d'ordinaire n’alligne que des chiffres, Mermet lui fait écrire des vers. C’est intitulé : Le marchand' au poète *
Tu dis dans tes longs vers que pour faire fortune, Je vends en Ecossais, et j'achète en Normand ; Mais je m'engraisse et vis en bon marchand.
Et le rimeur, qui toujours importune,
Chez les autres fait le gourmand, Et se nourrit chez lui de fiel et de rancune. Il dort sur le latin, se morfond sur le grec,
Et nuit et Jour, grand plagiaire,
Vole Boileau, dévalise Voltaire ; Mais c’est en vain qu'il pille, il mange du pain sec. Le Phénix du commerce attire et cherche à plaire ; Mais c’est pour ennuyer, pour mordre ou pour mal faire Que le hibou du Pinde ouvre son large bec.
Il faut rétablir la paix entre le marchand et le rimeur, et Mermet s'y emploie en leur adressant à
tous deux les vers qui suivent : Au poëte et au marchand. ©
Pour terminer vos débats indécens, Gras marchand, rimeur sec, sachez mes sentimens : Mes avis valent bien les vôtres :
Et je connais depuis longtemps Les bons et les mauvais apôtres.
Si le rimeur est sec, ce n'est qu'à ses dépens : Si le marchand est gras, c’est aux dépens des autres.
(1) Ma Saberdache, V. 154.
(2) Ma Saberdache, V. 185.
Cet esprit que Mermet dirige sur et contre tout, il fallait s'attendre qu'il l’exercerait un jour à propos de nous, et contre nous.
Ce lyonnais, au tempérament méridional, et qui avait passé de la Sicile au Canada, n’aimait pas fort nos hivers vifs, nos neiges toujours blanches, et nos froids qui font grelotier. Il s'étonne encore de toutes ces particularités de vie et de costume que nécessite une pareille saison, et il raconte ses impressions et ses surprises. La pièce est intitulée : Le Sicilien en Canada ®. C’est donc un soldat sicilien qui regrette fort le soleil, les oranges et les grenades de son pays. Et à ces douceurs et enchantements du ciel de Sicile, il oppose les ennuis du climat canadien :
Où sont nos joyeuses vendanges ?
Où sont nos fertiles moissons ?
Où sont nos figues, nos oranges, Nos grenades et nos citrons ?
Dans ce climat rien ne nous vivifie :
J'y vois languir les bons humains.
Ah ! si je n'y perds pas la vie, J'y perdrai, contre mon envie, Les oreilles, le nez, et les pieds et les mains. Après la pluie, après la boue, On voit blanchir les chemins ; Viennent bientôt les carosses sans roue, Et certains fers qu’on surnomme patins.
On marche alors sur l'onde: ô merveille! à prestige! On la traverse sans danger ;
(1) Cf. Le Spectateur, 21 juin 1814. Cette pièce est datée de Kingston, 1 février 1814. Ma Saberdache, IV, 170.
Mais moi qui tremble à l'aspect d’un prodige, J'y marche à petit pas du pied le plus léger, - Et...pouf !...je glisse, et je fais la culbute.
Et l’auteur trouve le moyen de se moquer des fourrures dont ici l'on s’enveloppe pour se préserver du froid.
Voyez ici ces femmes et ces filles
Qui dans leurs jolis bras portent des loups vivants : Malgré leurs figures gentilles,
Sur leurs têtes je vois des renards menacants. Hélas ! on m’habille comme elles, Et pour me mettre à leur facon, Je suis, grâce aux modes nouvelles, Chat par la tête, et par les mains ourson.
SPL o een 'e, volvo bhtieturstenées vien Te es etes pe ete vie
Et voilà comment Mermet détestait nos hivers, estimait bizarres nos mœurs boréales, et faisait de l'esprit sur nos plus légitimes et nos plus nécessaires habitudes.
Mais si Mermet ne pouvait sympathiser avec les neiges du Canada, il aimait beaucoup les Canadiens français. Il regrettait même que le sort de la guerre l’eût relégué à Kingston, dans le Haut- Canada ; aux Anglais tristes du Haut, il préfère les Canadiens gais du Bas, et, se risquant à jouer avec les mots, il dit en vers aimables comme il voudrait bien, quelque jour, et bientôt, descendre du Haut en Bas. ®
(1) Cf. Ma Saberdache, IV, 26.
Enfin je connais l'Amérique,
Et j'ai vu les deux Canadas ;
Je dis, sans craindre qu’on réplique, Que le Haut vaut moins que le Bas.
D'un côté la noire tristesse
Offre l’image du trépas ;
De l’autre une pure allégresse
Fait du Haut distinguer le Bas.
Le matelot dans la tempête
Perché sur la cime des mats,
Dit qu'il perdra bientôt la tête
S'il ne descend du haut en bas.
Vois ce palais mis en poussière
Par le tonnerre et ses éclats ;
Et chante en gagnant la chaumière Qu'on est moins sûr en Haut qu’en Bas.
Fuis le sommet d’une montagne, Séjour horrible des frimas :
Choisis la riante campagne
Et laisse le haut pour le bas.
Vois l'oiseau qui d’un vol rapide Cherche à gagner les doux climats : Pour éviter le sol aride,
Vois-le voler du Haut en Bas.
Vois l’orme que, dans sa furie, Le vent agite avec fracas :
Son ombrage et l’herbe fleurie Font au haut préférer le bas.
Les rameaux sentent la secousse Qu'à ses pieds je ne ressens pas :
Etendu sur un lit de mousse,
Je plains le Haut, j'aime le Bas.
Si d'une étiquette à la mode La loi règne dans un repas,
De la table, d’un air commode, Laissez le haut, prenez le bas.
Là, frétillant sur votre chaise, Livrez-vous aux plus doux ébats :
Buvez, et chantez à votre aise
, L e s « Qu'on est en Haut moins gai qu'en Bas.
Mais c'est à Kingston que je rime.
Couronnez-nous, Dieu des combats ;
Et si tu me prends pour victime, Pour le Haut je laisse le Bas.
Si cependant ta main propice Sans m'immoler guide mes pas, O Dieu ! j'attends de ta justice D'aller bientôt du Haut en Bas.
Ces vers parurent dans le Spectateur du 30 septembre 1813, et Jacques Viger qui avait luimême demandé à Pasteur qu'il les publiât, ajoutait à la pièce cette petite note accompagnée d’un distique qu'il signa du pseudonyme de Mistigri : « Malgré la prévention flatteuse de l’auteur pour le Bas-Canada, il faut avouer néanmoins que le Haut ne lui cède pas en avantages ; car
Ces couplets ne prouvent-ils pas Qu'on rime mieux en Haut qu’en Bas?
L'influence littéraire de Mermet sur les rimeurs de 1813 s'est précisée et accentuée un jour qu’il prit part à une querelle où s'étaient engagés quelques écrivains du Spectateur. L’un d'eux était poète, ou du moins croyait l'être, et ne pouvait se
retenir de publier dans les colonnes du journal des vers qu'il disait «extraits du Porte-feuille d’un Canadien.» Ce poète médiocre, qui n'osait signer sa production, n'était autre que Denis-Benjamin Viger, excellent député, à qui son intelligent patriotisme a depuis longtemps fait pardonner sa poésie. Mais les contemporains sont toujours ingrats, et ils se moquèrent, en vers et en prose, des couplets de Denis-Benjamin Viger. Et Denis-Benjamin Viger eut la maladresse de répondre à ces petits Despréaux qui s'attaquaient à son œuvre, et d'écrire pour se justifier de longues colonnes de prose et de vers. Ceci ne fit qu'envenimer la dispute.
Mermet avait trop de malice dans l'âme pour ne pas souhaiter se mêler au chœur des critiques, et ny aller pas lui aussi de sa petite satire. Un jour donc, il envoie une épître à M. Pasteur, éditeur du journal, pous l’engager à ne publier plus les extraits du Porte-feuille canadien. *
Pasteur, j'aime ta prose ; elle est coulante et nette, Elle est même au-dessus du style de gazette : Ingénu quelquefois, et plus souvent subtil,
Des grands événements tu nous montres le fil : Des gazetiers anglais qui nous peignent des songes Tu sais adroitement colorer les mensonges.
Il faut de l’art, Pasteur, dans le siècle où nous sommes, Et l’art d’un nouvelliste est d’amuser les hommes. J'admire un gazetier qui ne ment qu’à demi :
Seul tu me parais tel ; et je suis ton ami.
(1) Le Spectateur, 16 septembre 1813. Ma Saberdackhe, 1. |
à em —
Mais, dis-moi : quel est donc ce rimailleur moderne Qui prétend nous berner, sans vouloir qu'on le berne ? Ce faiseur de chansons, dont plus de la moitié
Loin d'’exciter la joie, inspire la pitié ?
Ce diseur de bons mots qui, quand on veut les lire, Nous forcent à bâiller, loin de nous faire rire ?
S'il est bon canadien, il est sans doute honnête, Mais il est plus que fou s'il se croit bon poëte ; Et je crois qu'il plairait aux hommes comme à Dieu S'il jetait, sans tarder, son porte-feuille au feu.
Est-ce un Jeune avorton qui sorti du collège Veut déjà des neuf Sœurs augmenter le cortège ; Et qui, tout orgueilleux de jaser en latin, Voudrait, comme Boileau, composer un Lutrin ?
Serait-ce un bel esprit qui, toujours incommode, Est esprit pour lui seul, et se croit à la mode ?
«Non, me répondras-tu ; je crois avec raison Que le granc porte-feuille est celui d’un Gascon, D'un Français émigré que sur notre rivière
À conduit la fortune, ou plutôt la misère.»
—J’admire ton avis : et du nom canadien
Je serai comme toi le généreux soutien :
Mais il ne faut ici se moquer de personne :;
On puise de l'esprit aux bords de la Garonne :
Et soit dit entre nous, si je vois du talent,
Je vois de grands Gascons aux bords du Saint-Laurent.
Puis Mermet en vient à l’obiet plus particulier de son épiître.
Cesse donc, Ô Pasteur, de salir tes gazettes à Par de sottes chansons, et de tristes sornettes.
Pour exprimer du cœur les sentiments divers La prose la plus simple est préférable aux vers. Choisis de grands sujets : harangue l'Amérique ; Peins-lui de son Congrès la fausse politique : Montre-lui ses erreurs ; et dis-lui que la paix Serait pour ses enfants le plus grand des bienfaits. Du Corse usurpateur dévoile tous les crimes ; De son ambition montre-nous les victimes :
Et quand tu cesseras de peindre ces horreurs, Prends un sentier riant, parsème-le de fleurs. Console-nous alors ; parle-nous d'harmonie, Excite tous les cœurs à la philanthropie.
Mermet continue de donner des conseils à Pasteur jusqu'à ce qu’il conclue :
Qu'en lisant ta gazette, on dise que Pasteur Pour le bonheur public est un adroit censeur : Et que les Canadiens prennent pour leur devise : € D'aimer qui les unit, de fuir qui les divise. »
Avec plaisir alors, dans les camps de Kingston Mars prêtera l'oreille aux doux chants d’Apollon.
Denis-Benjamin Viger eut cette fois le bon esprit de ne pas s’irriter des vers de Mermet : il savait, d’ailleurs, comme tout Montréal, qui en pouvait être l'auteur. Il n'eut peut-être encore qu'un tort, celui d'y répondre par deux grandes colonnes d’alexandrins qui couvraient la quatrième page du Spectateur, sans rien ajouter à la Boue du poète. (4?
(1) Le Spectateur, 23 septembre 1813. "
Mermet lui sut gré de sa bonne humeur, et quelques semaines après il couvrit à son tour toute la quatrième page du journal du bon Pastenr *, pour persuader tous les écrivains de Montréal de s’embrasser dans une fraternelle accolade, et de faire la paix. C’est intitulé : Capitulation.
Amis accordons-nous ; plus de méchant écrit ; Terminons sans colère une lutte d’esprit.
Entre nous, bons Gaulois, faut-il qu’on s’assasine ? Faut-il avant l'assaut faire sauter la mine ?
Les abeilles du Pinde, en nous offrant leur miel, Veulent que du sarcasme on évite le fiel :
Et leur bourdonnement nous marque la mesure Qu'en prose comme en vers doit suivre le cersure.
Puis Mermet prend à part, et l’un après l’autre, tous les critiques masqués du Spectateur, Mondor, Jean, Michel, Mistigri, Damis, C'est Moi, C’est encore Moi, et enfin Gigès qui n’est autre cette fois que ce Denis-Benjamin Viger, d’où venait tout le mal.
Gigès, venons au fait : nous rimons un peu trop,
Et de Pégase on doit ménager le galop.
Ecoute mon conseil : Horace a des maximes :
Mais Boileau, dans son art, veut le sens et les rimes. Rimons peu ; rimons bien ; car rimer de travers,
, « CR C'est engager la prose à critiquer les vers.
Et il termine en proposant à tous de capituler :
Aimables Canadiens, acceptez mon projet ; La confiante harmonie en est le seul objet.
Dans la société qui s’instruit et s'amuse
Fe (1) Le Spectateur, 21 octobre 1813. Ma Saberdache, V,
Je me sens trop heureux de voir entrer ma Muse. La colère jamais ne l’a fait pétiller ;
Mais, semblable à son sexe, elle aime à babiller.
Comme on le pense bien, il suffisait de ces paroles de paix pour donner à la guerre des rimeurs une recrudescence d'activité. Et l’on continua pendant quelques semaines encore à remplir le Parnasse du bruit de cette querelle.
Telle fut, parmi nous, du moins dans ses principales manifestations, l’œuvre littéraire de Joseph Mermet. Ajoutons que cette œuvre n’est pas enfermée tout entière dans les pièces que nous avons signalées, ni même dans celles que contient la Saberdache. Nous savons, par la correspondance de ce poète avec Jacques Viger *, qu'il avait dans ses liroirs deux recueils de vers, un vieux qui datait de 1796, et un nouveau. Ces recueils circulaient à Montréal sous le manteau, le vieux du moins, car le nouveau avait été confié au docteur Boidin, de Montréal, lequel avait l’ordre précis de ne le remettre à personne. Aussi bien, enfermait-il des vers, et mêmes certains poèmes horoï-comiques qui scandalisaient fort Jacques Viger lui-même.
Nous nous consolons un peu, en nous plaçant au point de vue spécial où nous étudions Mermet, de la perte ou de la disparition de ces recueils,
LA
(1) Cf. Ma Saberdache, IV, 59 et suiv. passim.
puisque ces ouvrages de Mermet, composés en dehors des frontières et de l'influence canadiennes, ne se pourraient immédiatement rattacher à l’histoire de notre littérature. | Mermet a probablement continué à rimer en France, où il repassa en 1816. Il n'avait pas voulu accepter, malgré les conseils de ses amis, au nombre desquels il comptait M£ Plessis, le petit domaine que le gouvernement anglais avait offert, après la guerre, à tous les soldats des régiments de Watteville et de Meuron qui voudraient rester au pays. La restauration des Bourbons attirait Iàbas ce légitimiste qui espérait avoir part aux récompenses et aux largesses des nouveaux maîtres de la France. Mais Mermet fut bientôt confondu dans la foule des solliciteurs, et après avoir obtenu seulement la croix de Saint Louis, qui ne pouvait guère enfler son budget, il s’en alla vivre pauvrement à Marseille, où il regrettait vivement de n’être pas resté au Canada. C’est de là qu’il adressait à ME" Plessis, en 1820, une longue épître en vers où apparaissent sa désillusion et sa tristesse. 1
Si Mermet n'a pas voulu mourir sur cette terre canadienne où il a utilement et joyeusement chanté, il mérite, certes, que son nom soit inscrit dans l'histoire des origines de notre poésie.
4) Voir Mgr Plessis, par l'abbé Ferland, dans le Foyer Canadien, I, 258-262, et 315.
Non pas que ses œuvres portent la marque d’une grande perfection artistique. Elles sont plutôt, d'ordinaire, un peu négligées. Mermet le savait bien lui-même, et il explique un jour à son ami Viger comment un homme qui possède aussi bien que lui l’art poétique peut rimer si mal. «C'est, dit-il, que cet homme ne se défie pas assez de sa facilité à entasser vers sur vers; c’est qu’il s’admire lui-même, au lieu de se corriger, c’est qu'il ne lit ses productions qu’à ceux qui le flattent ;... cest, en un mot, qu'il connaît les préceptes et ne sy soumet pas.» Il prétend, d’ailleurs, qu'un poète est aussi jaloux de sa liberté qu’un Bascanadien, et il défie les Écossais les plus impertinents, les Anglais les plus fiers, et les Allemands les plus hautains de ne jamais publier sur le Parnasse un seul article de la loi martiale. ®
Mais si imparfaite que soit la poésie de Mermet, elle ne laisse pas de jaillir souvent d’une bonne inspiration, et de nous intéresser encore aujourd'hui. Elle a communiqué à notre poésie patriotique de 1812, une vigueur nouvelle, et plus de grâce et d'élan. Elle a aussi continué, par quelques-unes de ses meilleures productions, cettelittérature spirituelle et finement railleuse que Joseph Quesnel avait si longtemps pratiquée.
Et s'il était permis de comparer les petites choses à d’autres qui sont plus grandes, nous pourrions dire que tous deux, Quesnel et Mermet, ont fait pour la littérature canadienne, ce qu'au
(1) Ma Saberdache, IV, 132. Lettre du 2 avril 1814.
commencement du XVI siècle avait fait Clément Marot pour la littérature française. Ils y ont introduit l'esprit. Non pas qu'ils l’aient ici créé : l'esprit n’est jamais à créer là où se sont succédé des générations de Gaulois; mais ils l'ont fait jaillir plus vivement, et ils l'ont fait circuler dans notre poésie d’un flot plus dru et plus abondant. Et cela vaut bien la peine qu’on le remarque puisque nos poètes canadiens se sont, en général, peu avisés de se laisser entraîner à ce courant facile, clair et léger. La satire eut bien chez nous ses poètes et ses victimes, mais la satire est une forme bien spéciale de l’esprit ; elle suppose l'esprit mais pas toujours le meilleur ; elle n’en est pas la fleur la plus exquise, ni surtout la plus aimable. I est trop rare que celui à qui on la destine puisse la cueillir sans se blesser. Or, nous l'avons pu observer, si la satire laisse parfois apparaître son dard à travers les poèmes de Quesnel et de Mermet, elle se lasse vite de piquer vivement l’épiderme d'autrui; fl’esprit gaulois, l'esprit qui s'allume et pétille pour le seul plaisir de briller et d’amuser, reprend bientôt sa place et tous ses droits, et c’est lui surtout qui inspire ces vers plaisants, ces épîtres badines, ces dialogues rimés, ces impromptus inoffensifs qui firent tantrire nos pères, et qui valurent à Quesnel et à Mermet la meilleure part de leurs succès.
Si la tradition qu'auraient pu créer ici ces deux poètes n’a pas été aussi assidument reprise et continuée, cela vient sans doute de ce que nos âmes n'ont plus au même degré que
l'âme française le don de s’étourdir dans la gaieté et de se répandre en joyeux propos. Nous sommes devenus plus graves, plus rêveurs, plus profondément passionnés peut-être, et plus mélancoliques à de certaines heures, comme il convient à des gens du Nord. Et dès lors, il était naturel que l’histoire de la poésie canadienne fut surtout écrite par de tendres lamartiniens comme le doux Joseph Lenoir, par des patriotes émus et ardents comme Garneau et Crémazie, par des rhéteurs grandiloquents, comme MM. Fréchette et Chapman, par des tourmentés et des attristés comme M. Émile Nelligan, par un Théocrite méditatif, amant éperdu de nos agrestes paysages, par une âme tour à tour mystique et pastorale comme celle de M. Pamphile LeMay.
Mais ceci même nous est peut-être un autre et puissant motif de ne pas laisser périr ici la mémoire de Quesnel et de Mermet, et de leur être reconnaissants pour ce qu'ils ont, chez nous, pratiqué un genre, une sorte de poésie que nous n’aurions pu comme eux cultiver, et pour ce qu’ils ont donc enrichi et fait briller nos lettres canadiennes d’une œuvre rare et précieuse.
Novembre 1906.