LE POËTE
L'œuvre de Quesnel et de Mermet nous a laissés plus d’une fois sous l'impression que, malgré l'effort de ces deux poètes pour paraître canadiens, et bien qu'ils aient souvent réussi à mettre dans leurs vers quelque chose de la vie canadienne, nous avions cependant sous les yeux, nous tournions sous nos doigts une page détachée de l’histoire de la littérature française. C’est la langue, et c’est l'esprit, et c'est aussi la pensée des versificateurs français de la fin du dix-huitième siècle que nous apercevions souvent dans cette œuvre des deux poètes exilés.
Il nous a paru, cependant, que Quesnel et Mermet ont trop vivement piqué et trop largement satisfait la curiosité de nos pères pour qu’il nous soit permis d'ignorer leurs vers, pour que nous négligions d'insérer pieusement dans notre histoire littéraire ces feuilles légères et nombreuses qu’un souffle de France apporta un jour ou fit éclore sur nos bords.
C'est d'un poète canadien qu'il s’agit maintenant, et d'un poète qui a fait beaucoup plus de prose que de vers, et qui écrivait mieux la prose qu’il ne rimait ses vers. Mais parce que son œuvre en vers a précédé l’œuvre en prose, et parce qu’il peut être intéressant de la comparer, et surtout de l’opposer
à celle de Quesnel et de Mermet, c’est Michel :
Bibaud poète qu’il convient d'étudier d’abord.
Ce poète est né le 20 janvier 1782, près de Montréal, à la Côte des Neiges. Ce seul nom du lieu de sa naissance suffit à nous avertir que Michel Bibaud, au contraire de Quesnel et de Mermet, est bien né au Canada. Son fils, Maximilien Bibaud, l’auteur du Panthéon canadien, laisse entendre que la famille Bibaud pourrait bien remonter, dans notre histoire, jusqu'à ce Bibaud qui fut au dix-septième siècle l’un des directeurs de la Compagnie des Indes Occidentales. Ces origines commerciales pourraient peut-être déjà nous rendre compte de tout ce qu’il y eut de positif, de pratique, de peu propre à la poésie dans l'esprit de Michel.
Quoi qu'il en soit, l'enfant reçut une solide instruction ; il fut placé at Collège Saint-Raphaël, aujourd'hui Collège de Montréal, où il brilla entre tous ses camarades. Seul, celui qui devait être plus tard le juge-en-chef Michel O’Sullivan pouvait
lui disputer la première place dans ses classes. Après ses études terminées, Michel Bibaud se livra tout entier à l’enseignement et aux lettres. Son école fut fréquentée par des jeunes gens qui plus tard firent honneur à leur maître ; le professeur s’'appliquait d’ailleurs à donner à ses élèves l’exemple du travail assidu et très actif, en consacrant tous ses loisirs à des œuvres de presse et de littérature. é
Il collabora au Spectateur, fonda, en 1815, l'Aurore des Canadas, et publia successivement plusieurs recueils ou journaux littéraires, la Bibliothèque canadienne, 1825, l’Observateur, 1830, le Magasin du Bas-Canada, 1832, l'Encyclopédie canadienne, 1842; entre temps, il fit des poésies, et son Histoire du Canada, la première que nous ayons, qui ait été faite et publiée par un Canadien. Des rédactions de manuel et des ouvrages de traduction occupèrent aussi sa grande activité. Il travaillait encore à la traduction des rapports de la commission géologique, quand il mourut, à Montréal, le trois du mois d’août 1857.
Michel Bibaud vécut ses années de jeunesse au moment même où le journalisme canadien-français, fondé en 1806, fournissait à nos politiques et à nos lettrés le moyen de communiquer avec le grand public, alimentait et enflammait les discussions,
excitait partout les lecteurs, et pour cela transformait profondément nos mœurs publiques et notre vie sociale. De plus, il avait à peine vingt ans quand il put lire, dans le Canadien de Québec, les poésies de Joseph Quesnel, et il en avait déjà plus de trente quand il aperçut un jour dans le Spectateur de Montréal ces strophes très alertes du poète soldat, de Mermet, qui rimait à Kingston et près des cataractes de Niagara. Cette poésie nouvelle mettait en émoi tout le cercle des amis de Jacques Viger, et nul doute que si Bibaud ne fut pas du nombre des privilégiés à qui l’on passait sous le manteau d’autres recueils de Mermet, qui n'étaient pas faits pour le public, il reçut du moins et plus d'une fois de tous ces applaudissements enthousiastes qui accueillaient les vers du lieutenant, le choc qui fit jaillir de son cerveau l’étincelle divine.
Michel Bibaud devint donc à son tour, et à son heure, tourmenté du besoin de faire des vers. Il y songea apparemment à plusieurs reprises avant de s'engager ; il hésita, et il attendit longtemps : peut-être se rendait-il compte qu'il était peu doué pour la poésie, que Pégase ne le porterait pas volontiers, et qu’il lui faudrait à pieds monter au Parnasse.. En tout cas, il ne put résister toujours aux sollicitations intérieures qui le fatiguaient, et il publia pendant les années 1817, 1818 et 1819, ses satires. D’autres poésies suivirent, odes, chansons, épigrammes, qui parurent dans les journaux du temps, jusqu’à ce qu'en 1830, Michel Bibaud
publia enfin le premier recueil de poésies canadiennes que nous ayons, et qui est intitulé : Epitres, Satires, Chansons, Epigrammes, et autres pièces de vers, par M. Bibaud.
Quesnel et Mermet avaient continué, ou peutètre apporté parmi nous la tradition des poètes secondaires du dix-huitième siècle finissant : Michel Bibaud reprend par dessus leur tête les habitudes plus solennelles de la poésie classique du dixseptième siècle. Quesnel et Mermet sont légers, spirituels et badins, comme on l'était dans tous les petits cénacles intellectuels qui recueillirent l’héritage de Voltaire ; Michel Bibaud est grave, conscient de sa fonction, moraliste sévère comme on savait l'être au temps de Boileau et de LaBruyère. Plus d’une fois Quesnel et Mermet se tournent vers la nature qu’ils observent, et dont ils reçoivent une émotion qu'ils traduisent dans leurs vers : ils rappellent ainsi les tendresses pastorales et idylliques de leurs contemporains, et ils annoncent — s'ils ont pu annoncer quelque chose—les thèmes nouveaux dont va s'emparer la poésie lyrique du siècle qui commence ; Michel Bibaud ne s'inquiète pas des spectacles extérieurs et des harmonies de la nature ; il se concentre plutôt en lui-même, ou il étudie chez les autres leurs multiples erreurs et travers, et il s’'arme contre ses voisins des lanières classiques de la satire : il retourne donc vers le passé littéraire plus qu'il ne s’avance dans l'avenir.
Michel Bibaud est bien l’un de ces poètes dont M. Faguet se en Sorbonne, il y a quelques
semaines, et qu'il appelle des Cretardataires». Il y a des retardataires en tout, dans les lettres, comme dans la politique, comme dans les sciences, comme dans la philosophie, comme dans tous les arts. Les retardataires de la littérature, ce sont ceux qui s'acharnent à recommencer toujours, et
selon les mêmes règles, ce qui a été fait avant eux,
alors même que devant eux des voies nouvelles sont ouvertes où s’en vont les contemporains; ce sont ceux encore qui estiment que «depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent », il est au moins hasardeux et téméraire de croire qu'on puisse faire autrement que ceux qui nous ont précédés, et que l'humanité en est vraiment réduite à n'être plus qu'un troupeau d’imitateurs. Michel Bibaud a été en littérature aussi bien qu’en politique, un retardataire. En littérature, il s’épuisa à faire comme Boileau et Horace ; en politique, il s’attarda dans les préventions injustes et parlois tyranniques de nos fonctionnaires anglais, alors que partout autour de lui on montait à l'assaut et à la conquête de l'avenir, je veux dire, de nos libertés constitutionnelles. Qu'il ait été, en litiéräture, un fervent admirateur du dix-septième siècle, cela peut s'expliquer par cetle seule raison qu'il sera toujours de bon goût d'admirer le dix-septième siècle, et quil sera donc toujours permis aux artistes de nous en offrir quelque image; qu'il ait été de ce siècle un pieux imitateur, cela s'explique encore, et surtout, par ce fait que le Canada était bien le lieu
désigné où l’on verrait en littérature s’attarder les derniers retardataires de l’époque classique. Séparés de la France depuis 1760, devenus assez étrangers à toute cette littérature qui depuis la fin du dixhuitième siècle et plus particulièrement au commencement du dix-neuvième tendait à renouveler l’art français, enfermés dans l'étude à peu près exclusive des austères classiques qui étaient alors, comme ils sont encore aujourd'hui, les meilleurs directeurs intellectuels que l’on puisse donner à la jeunesse studieuse, les Canadiens lettrés ne connaissaient guère d’autres procédés littéraires et d’autres tendances que les procédés et les tendances que l’on pouvait apercevoir en des maîtres si autorisés. Et parce que, d’ailleurs, le dix-huitième, qu'ils ne pouvaient pas ignorer, et qui avait luimême continué le dix-septième, avait aussi mis en honneur tous ces genres secondaires, satire, épître, ode, épigramme, que la Renaissance avait acclimatés en France, tous nos rimeurs canadiens s'essayèrent surtout dans ces petits poèmes classiques qui avaient remplacé au seizième siècle ce que Joachim du Bellay appelait les épiceries du Moyen Age. Nous avons vu déjà chez d’autres poètes canadiens quelques traces de ces imitations plus ou moins heureuses, et Michel Bibaud nous en peut maïntenant fournir de nombreux exemples.
Mais avant que d'étudier ses Satires, qui sont la partie la plus considérable de son œuvre poétique, déclarons une fois pour toutes que Michel Bibaud a lui-même compris qu'il aurait pu et qu’il
aurait dû donner un autre objet à sa fureur de rimer ; il a pressenti que c’est dans la description des choses de la nature et de la vie canadiennes, dans la peinture de nos paysages grandioses ou pittoresques que notre poésie devait chercher un jour ses meilleures chances d'originalité. Voici comment, dans sa Satire contre l'Ignorance, il raconte qu’on le voulut dissuader un jour de persister dans un genre qui faisait ses vers si désagréables :
Un autre me rencontre, et me tient ce propos : Chacun vous dit l’auteur des essais satiriques, Que naguère on a lus dans les feuilles publiques : Tous vos amis pour vous en seraient bien fâchés, Croiraient, par là, vous voir expier vos péchés. Que si votre destin à rimer vous oblige, Choisissez des sujets où rien ne nous afflige :
Des bords du Saguenay peignez-nous la hauteur, Et de son large lit l'énorme profondeur ;
Ou du Montmorency l’admirable cascade,
Ou du Cap-Diamant l'étonnante esplanade.
Le sol du Canada, sa végétation,
Présentent un vaste champ à la description. (?
Ces vers ont au moins le mérite d'enfermer une pensée, une indication prééieuse dont il peut être regrettable que Michel Bibaud n'ait pas le premier profilé.
Mais Michel Bibaud aimait mieux alors aiguiser ses satires, et en affliger ses contemporains.
Il est d’ailleurs très probable que c’est dans ce genre de poésie, voisin de la prose, qu’il pouvait
(1) Épitres, Satires, Chansons etc, p. 44.
le mieux réussir. Bibaud est moraliste plus encore que poète ; certaines pages de son Histoire du Canada, où il philosophe, où il analyse l'esprit de ses personnages, valent mieux que toutes ses poésies. Seulement, ce moraliste est un peu aigre ; il regarde dans l'humanité surtout ce qui est fâcheux ; il tient moins compile de ce qu'il y a toujours de bon dans les hommes ; et c'est à coup sûr la plus mauvaise manière d'étudier son prochain, c’est justement le moyen de n'avoir jamais sur les lèvres que des remarques désagréables. De tels moralistes sont des pessimistes, et quand ils peuvent rimer, et qu'ils s’imaginent qu'ils ont quelque chose à écrire, ils deviennent inévitablement des poètes satiriques. Et quand ils sont eux-mêmes généreux et sensibles, comme l'était sans doute Michel Bibaud, ils font comme lui, des satires contre l’avarice et contre l'envie ; et quand ils sont professeurs, comme l'était Michel Bibaud, ils écrivent, comme lui, des poèmes contre la paresse et contre l'ignorance.
Au surplus, ne serait-ce pas précisément parce que Bibaud fut à la fois professeur et bureaucrate qu'il fut pessimiste? Non pas, certes, que le métier de professeur, de sa nature, incline nécessairement au pessimisme; ce n'est pas, assurément, dans la vie du professeur, ce qu’il y a d’essentiel, le contact habituel de son esprit avec l'esprit des élèves, qui puisse le rendre plutôt sombre et découragé. Je ne sais rien, au contraire, qui redonne plus efficacement la joie de vivre, qui remette au cœur de plus constantes illusions, qui pose chaque matin
sur notre horizon des couleurs plus tendres, et qui nous fasse donc chaque matin verser plus sûrement dans l'optimisme que de se retrouver en face de jeunes gens sur qui rayonnent l'espérance et le sourire des quinze ou vingt ans. On ne peut être pessimiste pour cela seul que l’on travaille pour et sur la jeunesse. Mais le professeur est aussi par vocation un prédicateur ; il est le prédicateur de l'idéal vers lequel il pousse ses disciples. Il prêche le travail, il prêche le développement intensif de toutes les facultés de l'esprit, il prêche la générosité, il prêche la valeur personnelle, il prêche le renoncement à cette médiocrité ou s'arrêtent volontiers ceux qui sont sans ambition ou sans dévouement, il prêche une conception de la vie individuelle et de la vie nationale en laquelle il lui plaît de concentrer toutes les grandeurs futures de la patrie; et de voir comme cet idéal ne se trouve jamais assez réalisé dans la société où il vit, l’attriste quelquefois, et quelquefois aussi le fait sévère pour ses contemporains. Si donc il reçoit de ses élèves, fussent-ils eux-mêmes quelque jour indolents et coupables, une impression de jeunesse qui le stimule et le réjouit, il éprouve aussi parfois de la part des hommes qui l'entourent et à côté desquels il vit, une déception qui le désenchante ou qui irrite son ardeur. Et ce fut sans doute ce qui arriva, au commencement de l’autre siècle, à ce professeur que fut longtemps
Michel Bibaud.
Et ses doléances et ses chagrins s’augmentèrent encore de ce que l'idéal vers lequel il voulait entraîner sa génération n'était pas celui qu’elle cherchait. Attaché ou sympathique à ce parti anglais qu'on appella tour à tour le parti des chouayens, le parti des fonctionnaires ou le parti des bureaucrates, Michel Bibaud ne pouvait approuver toutes les démarches des politiques canadiensfrançais, ni comprendre toutes les aspirations, violentes sans doute, et parfois maladroites, mais si généreuses pourtant, qui agitaient le parti des patriotes. Et il suffit de lire son Histoire du Canada pour constater comme il dut souffrir de voir autour de lui dépenser tant d’âpres labeurs, tant d’inopportunes fatigues, alors qu’on pouvait comme lui si doucement s'endormir sur l'oreiller des faciles compromis. Et ceci donc peut encore nous expliquer pourquoi Bibaud fut un censeur, et pourquoi il choisit entre tous les genres de poésie celui où il pourrait à son aise reprendre et mordre ses contemporains. La satire, si peu incisive qu'elle soit, et celle de Bibaud n’eut rien des colères de Juvénal, n'est souvent qu'une délectable vengeance.
Quoi qu'il en soit, Michel Bibaud s’appliqua à étudier ses compatriotes pour en dire à la postérité les moins pardonnables défauts. Il ne fit pas de politique dans ses satires ; il lui suffit de dire aux Canadiens leurs vices, leurs travers et leurs ignorances. Il remplit surtout ses poèmes des choses de la vie morale. Horace canadien ou Boileau plus prédicateur que l’ancien, il fit la gageure de
détruire ici les sept péchés capitaux, ou du moins de cribler les plus dangereux des traits de son ironie piquante, souvent plate, rarement assez vive et assez finement aiguisée.
C'est contre l’avarice de nos pères et leurs mesquineries étroites que s’insurge d’abord le moraliste austère de Montréal. Ce vice ne pourrait-il pas, d'ailleurs, en expliquer bien d’autres ? et n'est-il pas vraiment capital ? Mais au moment où Bibaud commence à agiter son fouet, et à brandir son arme favorite, il éprouve d’abord le besoin de dire sa joie d'entrer en des colères saintes, de se faire le justicier de Dieu, le vengeur des vertus outragées.
Heureux qui dans ses vers sait, d’une voix tonnante,
Effrayer le méchant, le glacer d'épouvante :
Qui, bien plus qu'avec goût, se fait lire avec fruit,
Et, bien plus qu’il ne plaît, surprend, corrige, instruit ;
Qui suivant les sentiers de la droite nature,
À mis sa conscience à l'abri de l’injure :
Qui, méprisant, enfin, le courroux des pervers,
Ose dire aux humains leurs torts et leurs travers.
Démosthène, prononcant à la tribune sa troisième olynthienne, ne disait pas aux Athéniens en des termes plus précis, le plaisir qu'il éprouvait à leur être utilement désagréable. Au surplus, cette joie de reprendre, de blâmer, de fustiger et de corriger suffit à Michel Bibaud ; elle lui fait mépriser les voluptés plus délicates que procure la beauté
littéraire et artistique. Il sait bien que ses vers seront souvent lourds et prosaïques ; mais, qu’importe, s'ils offrent au moins quelques tableaux vrais de nos mœurs canadiennes ! Il n’écrit pas, certes, pour l'harmonie des périodes, ni pour la grâce fragile des hémistiches.
Lecteurs, depuis six jours, je travaille et je veille, Non pour des sons moelleux chatouiller ton oreille, Ou chanter en vers doux de douces voluptés ;
Mais pour dire en vers durs de dures vérités.
Ces rustiques beautés qu'étale la nature :
Ce ruisseau qui serpente, et bouillonne et murmure ; Ces myrtes, ces lauriers, ces pampres toujours verts, Et ces saules pleureurs et ces cyprès amers ;
D'un bosquet transparent la fraîcheur et l’ombrage, L'haleine du zéphire et le tendre ramage
Des habitants de l'air, et le cristal des eaux,
Furent cent et cent fois chantés sur les pipeaux.
Ni les soupirs de Pan, ni les pleurs des Pleyades, Ni les Nymphes des bois, ni les tendres Nayades
Ne seront de mes vers le thème et le sujet :
Je les ferai rouler sur un plus grave objet :
Ma muse ignorera ces nobles épithètes,
Ces grands mots si communs chez tous nos grands poètes : Me bornant à parler raison et bon sens,
Je saurai me passer de ces vains ornements :
Non, je ne serai point de ces auteurs frivoles,
Qui mesurent les sons et pèsent les paroles.
Michel Bibaud pense bien, d’ailleurs, qu'il est assez inutile de se mettre en frais de beaux vers pour des gens qui ne les sauraient pas goûter. L'esprit canadien peut être fait pour la vérité ; il n'est pas encore capable d'apprécier la forme littéraire dont on la doit recouvrir.
Malheur à tout rimeur qui de la sorte écrit,
Au pays canadien, où l’on n'a pas l'esprit
Tourné, si je m'en crois, du côté de la grâce ;
Où Lafare et Chaulieu ‘ marchent avec Garasse (?. Est-ce par de beaux mots qui rendent un doux son, Que l'on peut mettre ici les gens à la raison?
Non, il y faut frapper et d’estoc et de taille,
Etre, non belesprit, mais sergent de bataille.
Le poète soupconne cependant que ses dédains littéraires ne sont au fond, qu'une forme de son impuissance. Ii regrette même de n'avoir pas la verve d’Archiloque.
Mais qu'importe cela, puisque je suis en train, Si je ne suis Boileau, je serai Chapelain :
Pourvu que ferme et fort je batonne, je fouette, En dépit d’Apollon, je veux être poète.
Et alors Bibaud, qui s’est un peu attardé dans ces préliminaires et ses précautions oratoires, s'attaque enfin à l’avare.
Cet homme, comme on le sait, parmi nous n’est pas rare ; Du golfe de Gaspé jusqu’au Côteau du Lac,
Du fond de Beauharnois jusque vers Tadoussac, Traversez, descendez, ou remontez le fleuve,
En vingt et cent façons, vous en aurez la preuve.
Et Bibaud essaie d'illustrer ces cent et vingt
façons d'être avare. Il trace une série de portraits”
à la manière de La Bruyère, et il raconte comment Orgon, Ormont, Alidor, Richegris, Gourat, Aliboron
(1\ Auteurs de poésies légères pleines d’esprit et d'agrément.
(2) Ecrivain sans jugement, dont les ouvrages sont remplis de turlupinades indécentes et d’injures grossières. (Ces deux notes sont de M. Bibaud).
et madame Drabeau ont donné à la passion de l’avarice des formes différentes. De la ville il passe à la campagne ; il nous montre des cultivateurs occupés à thésauriser, négligeant pour plus amasser l'instruction de leurs enfants, risquant leur santé et leur vie plutôt que de consulter un médecin et faire quelque brèche à leur fortune.
Il semble bien que tous ces types que dessine ou crayonne Bibaud sont des êtres réels que le poète a rencontrés quelque part: ce sont, d’ailleurs, en même temps que des avares canadiens, des avares qui appartiennent aussi à l'humanité, et qui man'festent en leurs habitudes bizarres ce que l’avarice a de commun partout. |
Il fallait voir Orgon, marchant dans sa cuisine, Regardant, maniant jusqu'aux moindres débris. Orgon, aimant le vin jusqu’à se mettre gris,
Pour le boire, attendait que la liqueur fût sûre ; Jamais il n'eut l'esprit de la savourer pure ;
On l’a vu gourmander les gens de sa maison, Pour avoir, selon lui, mangé hors de saison.
€ Il est », leur disait-1l, « juste qu’un homme dîne : « Mais, manger le matin, c’est mauvaise routine ;
€ On doit, pour être bien, ne faire qu’un repas ;
& Et manger plusieurs fois, c’est œuvre de goujats ».
L’avarice peut même expliquer, selon Bibaud, la situation anormale de quelques célibataires.
Un bâton à la main et le corps en avant,
Richegris semble fuir ou voler en marchant ; Quoiqu'il ait cinquante ans, s’il n’en a pas soixante, Et qu'il possède au moins vingt mille écus de rente, Il n’est ni vieux ni riche assez pour épouser ;
Il veut encor vieillir, encor thésauriser ; La toilette est coûteuse et la vie est fort chère ; Si Richegris épouse, il mourra de misère.
Ces portraits et ces développements d’allure, plutôt que de style, classique, dénotent une observation juste, précise, mais pas assez pénétrante. La psychologie de l’avare n’a guère été enrichie par Michel Bibaud. Euclion et Harpagon sont restés les vrais types de la passion sordide. Notre poète se rend compte, d’ailleurs, que ses récits et ses vers ne peuvent rien contre le vice qu'il dénonce, et ceux qui en sont les victimes. Il propose même en finissant, et contre les usuriers, qu'on les bâtonne plutôt qu'on ne les conseille.
Est-ce par des bons mots qu'on corrige ces gens ? Il leur faut du bâton ou du fouet sur les flancs.
Bibaud sera moins dur, moins agressif contre les envieux. Il dirige contre eux sa deuxième satire, et il essaie de faire voir à la surface des existences humaines et au fond des consciences les subtiles manifestations de la jalousie. C’est encore dans la société qui les entoure que le poète va chercher ses modèles, ou, pour parler plus proprement, des exemples : une mère envieuse de sa fille, Élise jalouse des grâces de Sylvie, Médor qui calomnie son riche voisin Philaris, l'ignorant qui prend ombrage du savant, l'habitant des campagnes qui envie le citadin, le Canadien qui ne peut souffrir la bonne fortune d’un compatriote, et qui s’acharne plutôt à le rabaisser au niveau commun.
L’étranger qui s’en vient habiter notre terre,
Voyant chez nous si peu d’accord ou d'amitié, S'indigne contre nous, ou nous prend en pitié. Faut-il que l’envie entre en des cœurs magnanimes ! Ici, Germains, Bretons sont toujours unanimes : Nous ne les voyons point se nuire. s’affliger,
Pour un brinborion prêts à s’entr'égorger ;
Plaider pour un brin d'herbe, une paille, une cosse. Voyez surtout, voyez les enfants de l'Écosse ;
Comme ils s’entr’aident tous, du manant au marquis. Voyez les Iroquois et les Abénaquis :
Nous osons les traiter de nations barbares ;
Mais voyons-nous chez eux des jaloux, des avares ? De la simple nature ils suivent les sentiers ;
Ils sont farouches, fiers, indociles, altiers ;
Mais il faut voir entr’eux la conduite qu'ils tiennent ; Comme ils sont tous d’accord, et toujours se soutiennent.
Et Bibaud n'est pas éloigné de penser que par ces lourdes réflexions, et par tous ces tableaux authentiques il a mis en lumière quelques traits ignorés de l'envie.
On a beaucoup écrit et parlé de l'envie :
Mais dans tous ses replis l’a-t-on jamais suivie ?
A la vérité, Michel Bibaud lui-même n'en a pas fouillé tous les replis. Sa satire se remplit parfois un peu trop de commérages: la pensée ne profite guère à s'étendre et à se diluer ainsi en de trop faciles développements. Les portraits manquent de ces fines couleurs ét de cette souplesse de ligne qui font tout le prix d’une peinture, et que Michel Bibaud est impuissant à réaliser.
La troisième satire vaut mieux ; et elle traite de la paresse. On peut n'avoir été ni avare, ni jaloux ; mais il est rare qu’on n’ait pas été quelque jour victime docile de la paresse. Bibaud luimême n'avait-il pas, depuis qu'il prêcha les envieux, gardé pendant six mois le silence? Au lecteur qui s'en peut étonner il avoue qu'il était aux prises avec cette mollesse et cette langueur qu'il veut aujourd'hui dénoncer ; c'est, au surplus, ses luttes personnelles avec la paresse qui lui ont suggéré le thème de cette nouvelle satire.
Mais la muse de Bibaud est encore quelque peu endormie au moment où le poète commence sa satire, et il définit comme suit, plaisamment et prosaiquement, son sujet.
Je demande et réponds : qu'est-ce que la paresse ? Une indigne langueur, une lâche mollesse,
Qui fait qu'on ne fait rien, quand on doit travailler, Ou qu'on dort mollement, quand on devrait veiller ; Quand on est bien portant. fait qu’on se dit malade : Fait, enfin, que l'on fait comme faisait Vervade.
La définition de la paresse ne suffit pas pour en inspirer l'horreur. Bibaud va donc plus outre, il en décrit les stériles effets, et il remonte, comme doit le faire tout poète qui se pique de philosophie, jusqu'aux causes du mal qu’il veut guérir. Etil constate qu'au Canada la paresse dont nous sommes collectivement coupables doit être attribuée à deux causes, ou, pour parler comme Bibaud, à deux poisons qui engourdissent et qui paralysent, quand ils ne la tuent pas, notre activité. Et
ces deux poisons dont on abusait déjà évidemment à l'époque où vivait Bibaud, c’est l’alcool et le tabac.
Bibaud prêche donc aussi la tempérance: ce fut un Mailloux ou un Quertier avant ja lettre.
Le rhum, en nos climats, fait d’horribles ravages, Et, sous tous les rapports, cause d’affreux dommages : Que de jeunes gens morts, pour en avoir trop pris! Combien d’autres n'auront jamais les cheveux gris, Si, malgré tant d'avis, de malheureux exemples,
Ils en prennent encore à mesures très amples...
Et le poète démontre que l'ivresse, avant qu’elle ‘ne brise la vie, est cause de ruines pour les familles, fait l’homme inutile et capable de rien.
Mais encore qu’ «en nos climats » les intempérants soient multiples, plus nombreux encore sont ceux qui aspirent
à longs traits, par un tube, une pipe, La vapeur et l'esprit d’un suc assoupissant.
La pipe, au Canada, produit un grand A A Y tient trop souvent place et d'étude et d'ouvrage. Passez-vous par les champs, dans le temps des moissons, Vous entendez partout : « Allumons 1 allumons! » Aussitôt fait que dit; mais pendant qu’on allume, Et qu’on fume, le fer refroidit sur l’enclume. Chez notre laboureur, cinquante fois le jour, Et le sac à tabac et la pipe ont leur tour :
Il fume en se levant, fume quand il se couche ; En un mot, a toujours une pipe à la bouche.
Après avoir fait ce petit tableau de nos mœurs, découpé cette petite tranche de vie canadienne, et
signalé toute la perte de temps qu'’entraîne l'abus du tabac, Bibaud, pour charger davantage son réquisitoire, oublie qu'il s’agit en son poème de la paresse, et raconte tout au long comment un jour Tabager visitant sa grange remplie de six mille gerbes, se livre d’abord à des calculs ambitieux, escompte déjà une abondante prospérité, puis s’endort en fumant sur le foin, et met le feu à ses récoltes, et voit en un moment
sa gloire en fumée et sa richesse au vent
Après cette digression, ou ce hors-d’œuvre, notre poète revient par droit et court chemin à son sujet, et lui, l’ouvrier si actif qui a tant fait pour «restaurer» la presse et la littérature canadienne, et qui a si souvent rencontré chez ceux qui n'étaient pas ses abonnés de décourageantes apathies, il écrit contre la paresse intellectuelle du Canadien une des plus violentes pages de sa satire. Il insiste sur l'horreur que nous avons pour l'étude, sur le peu de cas que que nous faisons des choses de l'esprit.
Cultiver son esprit ?--- Ah î c'est une autre chose:
On ne peut s’y résoudre, on le craint, on ne l’ose :
On est fier d'un verger, d'un champ, d’un palefroi, D'un chien: de son esprit nullement...
Oh! CRETE ce pays renferme d'ignorants
Qu'on aurait pu compter au nombre des savants, S'ils n'eussent un peu trop écouté la Paresse,
Et s'ils se fussent moins plongés dans la mollesse! Combien, au lieu de lire, écrire ou travailler, Passent le temps à rire, ou jouer, ou bâiller !
C'est à cette paresse intellectuelle, dont, hélas! est encore trop victime notre esprit canadien, aussi bien qu'à cette indolence qui nous fait incapables de suffisamment réagir contre les influences | qui nous entourent, que Michel Bibaud attribue la corruption de notre parler français. Il ne dit rien de notre prononciation, où se trahit déja la nonchalante mollesse du langage, mais il mét au compte de cette insouciance les termes impropres et les anglicismes qui farcissent nos conversations et nos discours.
La paresse nous fait mal parler notre langue : Combien peu, débitant la plus courte harangue, Savent garder et l’ordre et le vrai sens des mots : Commencer et finir chaque phrase à propos ?
Très souvent, au milieu d’une phrase francaise,
Nous plaçons, sans façon, une tournure anglaise ; Presentment, indictment, impeachment, foreman,
Sheriff, writ, verdict, bill, roast-beef, warrant, watchman. Nous écorchons l'oreille, avec ces mots barbares,
Et rendons nos discours un peu plus que bizarres.
L'idée principale, l’idée fixe que Bibaud avait rapportée et gardée de la composition de cette satire, c'est que la paresse est mère de l'ignorance, et que l'ignorance est, icicomme partout, un crime très grave qu il importe de poursuivre en ses diverses manifestalions. Il écrit donc sa quatrième et dernière satire contre l'ignorance.
Il s'excuse de persister en un genre de poésie qui ressemble si souvent à la prose. A quoi lui servirait d'ailleurs de chanter sur un ton plus élevé,
et de s’abandonner à l'inspiration lyrique, ou de célébrer les merveilles de l’art et de la nature.
Serait-on bien compris au pays canadien, Où les arts, le savoir sont encore dans l'enfance,
Où règne, en souveraine, une crasse ignorance ? Peut-on y dire, en vers, rien de beau, rien de grand ? Non, l'ignorance oppose un obstacle puissant, Insurmontable même au succès de la lyre Qui s'élève au-dessus du ton commun de dire...
Et voici donc Bibaud introduit par ce détour dans le vif de son sujet. Il stigmatise avec vigueur, mais avec une vigueur tempérée parfois d'une pitoyable modération, l'ignorance de ses compatriotes et les effets plus ou moins déplorables de cet état d'esprit. Son pessimisme est particulièrement sévère pour les Canadiens qui vivaient sous le régime français.
Il suffit de savoir que, sous notre ancien maître, Louis, nul imprimeur ici n’osa paraître ; Qu'on n’y faisait, vendait ni livre, ni journal.
Bibaud n’entreprend pas, d’ailleurs, de préciser autrement les causes et la gravité de cette situation intellectuelle ; il ne s'inquiète pas d'entrer dans les détails de l’organisation scolaire de cette époque, ni de mesurer son jugement sur des informations d’une exactitude scientifique. Michel Bibaud sait bien que le poète satirique n'est point un historien ;
et aussi que la poésie satirique est faite pour exagérer les choses, et par ce moyen mettre en meilleur relief le mal auquel elle s'attaque. En quoi la satire ressemble souvent à l’éloquence, et en quoi toutes deux prouvent qu’elles connaissent assez bien l'âme humaine et les avenues par lesquelles il la faut aborder.
Au reste, Michel Bibaud a pris soin de corriger lui-même à plusieurs reprises l'impression trop pénible que l'on pourrait recevoir de sa poésie. Bien qu'il s'impatiente des transformations un peu lente de notre vie sociale, il reconnaît qu'il y a eu progrès de l'instruction dans notre pays.
Il ne veut pas laisser entendre
Que les premiers colons, nos ancêtres, nos pères, Furent, bien plus que nous, entourés de lumières : Qu'ils apprenaient bien mieux le latin et le grec ;
Que les arts florissaient beaucoup plus dans Québec.
Nous nous préocupons plus que nos pères de nous initier aux rudiments de la science :
Pourtant le temps n’est plus, où, chose inexplicable, Un noble campagnard paraissait dédaigner L'art de lire, était fier de ne savoir signer.
Au reste, celui-là seul est ignorant, au sens où Bibaud emploie ce mot, qui a volontairement négligé les moyens qu'il avait de s’instruire. Celui qui n'a pu apprendre, —et dans l'appréciation des progrès de l’enseignement primaire au Canada, il faut tenir compte de tous les obstacles qu'il a fallu
surmonter, et de tous ceux qu'il n'était pas toujours possible de franchir, pour atteindre toutes les âmes d’'enfants—celui donc qui n’a pu apprendre n'est pas l’ignorant que flagelle Bipaud. Il s’en explique assez lourdement.
L'ignorant est celui qui put, dans son enfance, Apprendre, mais par goût, manqua de diligence ; Qui, pouvant être utile à ses concitoyens,
De les servir un jour négligea les moyens.
Mais l’ignorant, quel qu'il soit, est coupable s'il se risque et se fourvoie en des situations qu’il ne peut occuper.
Qui croirait qu'on a vu plus d’un représentant,
Par la foule porté dans notre parlement,
Ignare jusqu'au point de ne savoir pas lire,
Et de la main d'autrui se servir pour écrire !
A la chambre», dit-on. «si tous savaient parler,
Ils ne finiraient plus». Mais, s’il faut leur souffler : Oui, non, n'est-ce pas chose et honteuse et nuisible ?
L'ignorance est donc présomptueuse, et elle s'installe en des fonctions où ne peut briller que sa sottise. Mais il est un mal plus grand qui est le fruit naturel de l'ignorance, c’est l'erreur et la superstition. Et Bibaud décrit avec abondance et parfois avec une certaine force de style cette hydre de la superstition :
Monstre informe, hideux, horrible, détestable : Pour l’homme instruit néant, mais être formidable Pour l'ignorant, surtout pour notre agriculteur ; De plus d’un accident inconcevable auteur ;
Cahos, confusion de notions bizarres,
Roulant, s’accumulant dans des cerveaux ignares ; D'où naissent, tour à tour, mille fantômes vains ; Revenants, loups-garous, sylphes, sabbats, lutins ; Les nécromanciens, les sorts, l'astrologie,
Le pouvoir des esprits, des sorciers, la magie,
Et mille autres erreurs dont le cerveau troublé Du superstitieux croit le monde peuplé.
Pour le peuple ignorant, l'orage, le tonnerre,
Les tourbillons de vents, les tremblements de terre, Tout est miraculeux, tout est surnaturel.
Heureux, encore heureux, si Dieu, si l'Éternel Est cru l’auteur puissant des effets qu’il admire, Ou leur cause première ; et si dans son délire, Sous les noms de sorcier, d’enchanteur ou devin, Il n'attribue à l’homme un pouvoir surhumain.
On se rappelle que parmi les plus belles pages de Lucrèce, il faut citer celles où le poète raconte les eflets désastreux de la superstition dans le monde. Bibaud est bien loin, certes, de se hausser jusqu'au niveau du poète latin, mais il a vraiment écrit sur ce sujet quelques-uns des meilleurs vers que l’on puisse lire dans ses satires.
Bibaud termine son poème en saluant l'aurore de temps nouveaux. Il voit l'horizon s’éclairer des lumières de la science ; et les collèges classiques qui ont été fondés, il y a quelques années, à Montréal et à Nicolet, par les abbés Curoteau, Brassard, et par Mgr Plessis, lui sont un gage que le savoir va partout se répandre. Cette satire fut composée en 1819. Dix ans après, quand le recueil des poésies de Michel Bibaud fut publié, trois autres collèges, ceux de Saint-Hyacinthe, de Chambly et de Sainte-Anne, avaient été ouverts à la jeunesse
par l'initiative de quelques prêtres. Déjà, par conséquent, commençait à se réaliser l'espérance et le souhait par lesquels le poète finit cette satire : s
Je crois même entrevoir, dans un avenir proche, Le temps où, délivré d’un trop juste reproche,
Où par le goût, les arts, le savoir illustré, Comptant maint érudit, maint savant, maint lettré, Le peuple canadien, loué de sa vaillance,
Ne sera plus blâmé de sa rustre ignorance ;
Où justement taxé d’exagération,
Mon écrit, jadis vrai, deviendra fiction.
Il semble qu'avec cette dernière satire s’apaise l'esprit de Michel Bibaud; les derniers vers nous laissent entrevoir une âme ouverte à la bienveillance. Aussi le poète ne fera-t-il plus de cette sorte de poésie. Maïs pour persévérer dans l’imitation d'Horace et de Boileau, il publiera deux Épitres où le moraliste reprend sous une autre forme, voisine encore pourtant de la satire, ses études de l’homme. Dans la première, qui est intitulée Est modus in rebus, il conseille la modération, la mesure en toute chose; il la conseille surtout aux écrivains, et en particulier à ces critiques qui ne peuvent rencontrer chez des auteurs différents deux vers ou deux phrases qui se ressemblent sans crier au plagiat, et voudraient que l’on écrive blanc parce qu’un autre a dit noir, ou que l'on dise trébucher parce qu’on a déjà dit choir.
«Un autre a dit la chose avant vous. »Je vous crois ; Mais, c'est que par hasard il vient avant moi. Je l’eusse dite avant, avenu le contraire.
La seconde épître, qui a pour titre Decipimur specie recti, nous met en garde contre les apparences qui trompent et induisent l'homme en erreur. Presque toujours, dit Bibaud, en un vers qui est aussi de la prose :
Presque toujours l'erreur vient de l’apparence.
Et, par exemple, les absurdités astronomiques de l'antiquité :
La terre est un plateau, le ciel une calotte.
L'étoile un clou d'argent, légère papillotte,
A la vieillesse, au temps sujette à succomber,
Et que l’homme, à ses pieds, très souvent, voit tomber.
C’est aussi la fausse piété des anciens, et, on ne s'y attendait pas, l’inquisition, les guerres religieuses, et une brave femme de la colonie du Massachusetts, Suzanne Martin, qu'on accusa de sorcellerie, et que l’on fit monter sur le bûcher. Heureux le Canada! s’écrie enfin Bibaud :
de ces erreurs fatales Jamais il ne souilla ses antiques annales.
Et jamais il ne vit un fanatisme ardent D'un crime imaginaire accuser l'innocent, Le condamner à mort, le conduire au supplice. Non, la religion y fut consolatrice ; Y conserva des mœurs l’aimable aménité, .
Et ne s’arma jamais d’un pouvoir redouté.
Enfin, et peut-être pour pousser jusqu’au bout limitation de ses deux maîtres Boileau et Horace, Michel Bibaud s’est essayé dans la poésie lyrique, et nous a laissé des hymnes, des odes, des chansons, voir même des poésies galantes comme le Pouvoir des Yeux et les Peines de l'Amour. Cette partie de son œuvre poétique est celle qui nous intéresse le moins. L’hymne aux Savants de la Grèce est une revue assez terne de découvertes que l'on doit au génie grec ;: l’ode aux Grands Chefs indiens, à tous ces rois de la forêt qui régnèrent ici avant nous, ou à côté de nous, avec qui nos gouverneurs ont traité comme avec des princes, est d'inspiration factice, et reste bien éloignée de la sauvage beauté de ces vies libres et puissantes. Les poésies patriotiques consacrées à quelques-unes de nos gloires nationales, ou bien dirigées contre ce projet d'union des deux Canadas qui en 1822 excita vivement les esprits, n'offre guère d'autre intérêt que celui du sujet lui-même. Les nombreuses strophes où le poète célèbre les Mœurs acadiennes, sont une sorte d'idyle où le fiancé d'Angéline raconte avec plus de précision que de grâce les viriles énergies d’un peuple qui, suivant l'expression de l'abbé Casgrain, fut plus grand que ses malheurs.
Parfois, enfin, Bibaud, comme tant de poètes
dont les vers sont l’unique produit d’une longue
patience, s'amuse à jouer avec les rimes, à faire revenir les mêmes finales, et par exemple à accoupler vingt-six fois une rime en ec avec le mot Québec.
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Après que le recueil de Michel Bibaud fut publié, en 1830, une revue de Paris, la Revue encyclopédique signala son œuvre. L'auteur de l’article était précisément cet Isidore Lebrun qui préparait alors l'ouvrage si intéressant, quoique souvent mal inspiré, qu'il publia en 1833, le Tableau statistique et politique des Deux Canadas. Isidore Lebrun, assez bienveillant d’ailleurs pour Michel Bibaud, lui reproche de n'avoir pas assez emprunté ses sujets à la nature, à l’histoire, aux mœurs du Canada ; il lui assure que les « peines d'amour », le « pouvoir des yeux » sont des sujets partout usés ou connus ; il observe aussi que ses idées sont parfois mal coordonnées, que son style est heurté, incorrect, diffus, et qu’il y a dans ses vers des inversions et des emjambements que n'autorise pas l'auteur de l’art poétique.
Michel Bibaud crut devoir répondre dans son recueil littéraire, le Magazin du Bas-Canada ‘, et se défendre de quelques reproches injustes qu'on lui adresse. Il déclare tout d’abord, et il l’en faut . louer, qu'il a écrit pour les Canadiens et non pour les Français, qu’il choisit donc pour eux les sujets qui leur conviennent, et que les peines d'amour, et le pouvoir des yeux, encore qu’ils soient devenus
(1) Cf. Magazin du Bas-Canada, pp. 21-31, où M. Bibaud reproduit et commente l’article de la Revue encyclopédique de Paris.
choses anciennes et banales, intéressent encore les Canadiens aussi bien que les Francais ; il rappelle, d’ailleurs, que la plupart de ses pièces sont faites avec de la matière canadienne. Il affirme avec grand sérieux que ses idées sont bien coordonnées dans son cerveau, et que si elles ne le sont plus sur le papier cela dépend. .. de son style; il avoue d’ailleurs que la rime est faite pour le gêner: il s’insurge contre certaine règle étroite de Malberbe qui proscrit l'emjambement; et il s'excuse de ses faiblesses ou de ses incorrections, et il s’en justifie en citant des vers de Boileau qui sont aussi plats et aussi mal faits que les siens.
Au reste, Michel Bibaud ignorait moins que tout autre que son œuvre était assez éloignée de la perfection. Dans sa dernière satire, il raconte comment, pendant un songe, Phébus lui reprocha, très aimablement d’ailleurs, et en le tirant par l'oreille, d’oser faire des vers.
Crois-tu qu'impunément l’on se permet de rire, M'a-t-il dit, des neuf Sœurs, de Minerve et de moi?
Seulement, parce que Minerve et les Muses se sont montrées douces et pitoyables au poète, lui, Phébus, ne lui infligera qu’un léger châtiment : il n'entrera jamais dans la terre promise des sommets du Parnasse.
Tu resteras au bas: ainsi je l’ai voulu, Ainsi l’a décrété mon pouvoir absolu:
Tu seras, en un mot, plus rimeur que poète :
Différent de celui que ton pays regrette,
Me
<T pramice mamans * >
Qui, fort du beau génie et de l’heureux talent Que des mains de Nature il recut, en naissant, Et que je réchauffai de ma divine flamme,
Brilla dans la chanson, l’épître et l’'épigramme, Y montra de l'esprit les grâces et le sel:
N'espère point, enfin, d’être un autre Quesnel ().
«Plus rimeur que poète», voilà donc comment s’estime Bibaud; cet aveu ne fait pas sa poésie meilleure, mais il est tout de même louable et rare sur les lèvres d’un versificateur.
Avec Michel Bibaud, nous terminons, semblet-il, une première période de l’histoire de la poésie canadienne : la période des origines. D’autres poètes vont paraître bientôt, F.-X. Garneau, Joseph Lenoir, dont les vers ne ressemblent déjà plus tout à fait à ceux de Michel Bibaud, et se sentiront des
influences du romantisme.
Pendant cette première période de notre littérature, la prose, celle des journaux, du Canadien, du Courrier de Québec, de l’Aurore, du Spectateur, fut mieux que la poésie représentative de la pensée et de l'esprit canadien. Aussi bien, notre poésie du commencement du dix-neuvième siècle se peutelle distribuer en deux courants d’inégale importance, dont l’un dérive immédiatement de l’âme française, et l’autre descend en droite ligne de l’âme
, Canadienne. Et ce double courant n’est, en réalité,
(1) Satire contre l'ignorance.
que le prolongement de cette double influence, étrangère et nationale, que déjà l’on peut retracer dans les premières œuvres de notre dix-huitième siècle.
Or, notre poésie qui est d'inspiration française et qui est écrite par des poètes émigrés est, sinon plus abondante, du moins plus parfaite que l’autre qui est d'inspiration et de facture canadiennes. Elle est plus souple, plus gracieuse, plus artistique. Mais cette poésie est elle-même tout particulièrement pénétrée de ce qui fut l’âme et la vie un peu grêle des poésies du dix-huitième siècle français : poésies légères, badines, très agréables parfois, et qui reflètent la surface, plus encore que les profondeurs de l’âme humaine. Parfois pourtant, elle se colore aussi des nuances qu’elle emprunte aux paysages, elle se remplit des gazouillements et des mille petits bruits de la nature, quand elle n’essaie pas de reproduire le mugissement terrible de notre Niagara; et dès lors elle trahit cette tendance qui ira désormais s’accentuant, qui emportera bientôt en France vers la nature aimée, comprise et interprétée, la poésie, et qui ici, au Canada, ne s’affirmera pendant longtemps encore qu’en de timides essais.
D'autre part, la poésie qui est ici l’œuvre des Canadiens, si elle est parfois assez copieuse, et si elle s'étale volontiers dans les colonnes des journaux, et surtout sur la quatrième page du Spectateur, ne s'élève guère au-dessus d’une très ordinaire envolée. Souvent elle est lourde, et le souffle
manque à ses couplets ou à ses strophes. Elle se préoccupe parfois des choses de la vie nationale : elle se fait guerrière quand de toutes parts on court aux armes pour défendre le pays, mais elle se plaît surtout à lancer contre les journalistes, les politiques et les poètes le trait de l’épigramme et de la satire. Et ces poésies n’ont donc qu'un intérêt assez limité, très particulier, qui ne peut que rarement solliciter encore l'attention de la postérité. Bibaud seul, ou à peu près, fait exception, et écrit des satires dont quelques vers auront peut-être leur place dans une anthologie de nos anciens poètes canadiens.
Mais l'inspiration de Bibaud est plutôt classique, c'est-à-dire déterminée par le désir d’imiter, sinon de continuer, ceux qui ont, aux époques principales des littératures française et latine, manié l'arme du sarcasme et de l'ironie. Or, il est périlleux de recommencer Horace et Boileau : J'imitation est parfois trop visible, et il reste toujours à l’auteur le chagrin, et au critique le devoir de constater que la copie est beaucoup plus pâle que l'original. Au surplus, Bibaud a su parfois peindre et ridiculiser avec précision quelques-uns de nos authentiques travers, et cela assure à ses satires l'intérêt qui s'attache aux documents historiques.
Les contemporains ne se sont pas fait illusion sur le mérite artistique de leurs poètes et versificateurs ; et ceux-ci, d’ailleurs, ont été, les premiers, modestes. Maïs la modestie n’excuse pas toujours
la médiocrité, et souvent on le fit bien voir à ceux qui, en dépit d’Apollon, persistaient à faire des vers. Il y eut de temps à autre dans les journaux des articles de critique, qui ne sont pas sans doute des modèles du genre, mais qui révèlent à la fois un sens assez juste de la beauté littéraire et une franchise de correction un peu brutale. «On me dira peut-être, écrit l’un de ces critiques, que la poésie est encore dans son enfance en ce pays ; je ne discute pas cela, mais quand on est en enfance on ne doit pas se montrer en public. »
Ce jugement est trop sévère et nous ne reprocherons pas aux rimeurs de ce temps de s'être montrés en public. Il faut un commencement partout, même quand il s’agit de l’histoire des lettres, et les commencements de l’art sont rarement glorieux. Mais il faut savoir gré à ceux qui osent quand même, et qui au prix de leurs insuccès tracent la voie à d’autres qui viendront après et les pourront dépasser. Outre que leurs œuvres sont un document précieux qui nous aïde à fixer et à apprécier la valenr intellectuelle des hommes de leur temps, ils sont aussi le témoignage d’un effort qui fut à la fois utile et généreux. Ce mérite paraît assez mince sans doute, si on le rapproche de celui des grandes œuvres qu’il prépare, mais il est réel, et cela suffit pour que nous soyons reconnaissants à nos premiers prosateurs et à nos premiers poètes.
(1) Le Spectateur, 22 juillet 1813.