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forces sociales, intellectuelles et morales en germe dans ces esprits qui ont préparé et vécu les premières pages de notre histoire

Seulement, il fut difficile à ces esprits d'organiser au Canada une vie littéraire un peu active et féconde aussi longtemps que le Canada fut colonie de la France. On recevait de Paris les livres dont on avait besoin, et parce que d’ailleurs, on ne pouvait ici imprimer, et que l'on est bien prêt de se décider à ne pas faire de prose ou de vers quand on est sûr de ne pouvoir publier ni ses vers ni sa prose, on se contentait de composer quelques chansons, de lire et de relire les soixante mille volumes qui, dit-on, circulaient ici vers 1760. (2

Mais la séparation complète et définitive du Canada et de la France vint brusquement changer cet état de choses, et nous forcer à ne compter plus désormais que sur nous-mêmes. Cet événement tragique qui orientait tout autrement nos destinées, devait donc précipiter le développement de toutes nos activités, et il marqua, en réalité, —si l’expression n’était pas trop ambitieuse—le commencement de notre autonomie intellectuelle et littéraire. Toutes les forces que nous tenions en réserve, et qui jusque là n'avaient pas eu l’occasion de se manifester, parce que la France centralisatrice pourvoyait à tout, devaient plus tôt tendre vers

() Voir une lettre de M. Rameau citée par M. Ben]. Sulte, dans son Hist. des Canad. français, VII, 118.

(2) C’est une affirmation de M. Sulte. Mais ne savons sur quelle autorité elle repose.

l'action et vers les œuvres. Les premières persécutions du vainqueur nous jetèrent elles-mêmes, et sans délai, dans une résistance où l'esprit était impatient de s'exprimer bien haut, et dans une lutte où nous étions laissés à nos propres initiatives et à nos seules ressources. Ce sont donc, en somme, nos souffrances et nos malheurs qui ont hâté l'éclosion de tous ces germes de vie personnelle que nous portions en nous, et que tardait à faire mürir le lointain soleil de Versailles.

Les grandes agitations politiques et les révolutions de la vie nationale n’ébranlent jamais en vain l’âme et la conscience d’un peuple ; elles sont accompagnées ou suivies d'efforts intellectuels où se manifestent toutes les inquiétudes et toutes les les espérances de la nation. Nous devions, nous aussi, à notre tour, et bien des fois après 1760, expérimenter cette loi dans la mesure où il fut possible à nos esprits, encore jeunes et assez indigents, de s'y soumettre et de la confirmer.

Non pas, certes, qu'au lendemain même du traité qui nous livrait à l'Angleterre devaient être imprimés nos premiers Jivres et composés nos premiers poèmes. Ce nest pas sur les plaines encore sanglantes d'Abraham que pouvaient pousser nos premières fleurs d’élégie, et ce n’est pas des ruines partout accumulées que pouvaient tout de suite sortir des voix d’épopée! Aussi bien, n'est-ce pas non plus la troupe de fonctionnaires étrangers, que méprisait Murray lui-même, et qui s’abattit alors sur le pays, qui pouvait y faire briller aussitôt

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le rayon de la poésie, et y créer sans retard la vie supérieure de l'esprit.

Non, nos pères n'écrivirent pas tout de suite. Ils firent mieux : ils se donnèrent à l’action, et tout en réparant les désastres de leur fortune matérielle, ils se comptèrent, ils s'unirent, ils se groupèrent autour d’une idée, de celle-là même qui plus tard devait remplir encore nos discours et nos vies, faire palpiter l'âme de nos orateurs, de nos historiens, et de nos plus grands poètes, ils se groupèrent autour de l’idée nationale. C'est à conserver d’abord, puis à faire rayonner ici l'esprit français, et à lui assurer sa supériorité sur l'esprit saxon qu'ils s’employèrent. De 1760 à 1800, on les voit tous, en haut et en bas de. l'échelle sociale, se consacrer à cette œuvre. Ils se mettent en garde contre les influences étrangères qui commencèrent dès lors à s’exercer sur eux, et ils tâchent à maintenir, à la campagne et à la ville, les habitudes, les mœurs, les traditions de la vie française. A la ville surtout, on se surveilla avec une vigilance dont on s’est bien relâché.

Cette mission, que s’attribuaient les Canadiens de 1760, leur était rendue plus facile par ce fait que l'Angleterre ne nous envoya guère à cette époque que des négociants et des commerçants, et que ceux-ci, venus d’un pays où l'aristocratie possédait d'immenses domaines, et pour cette seule qualité jouissait d’un prestige considérable, ne pouvaient se défendre d’avoir quelque respect pour ce petit peuple de Canadiens qui étaient ici propriétaires du sol.

98 NOS ORIGINES LITTÉRAIRES Au reste, la gloire de l'esprit français était trop vive et trop rayonnante alors sur l'Europe pour que nos vainqueurs ne fussent pas inclinés à l’admirer jusque chez nous. Et c’est donc ce qui explique encore, dans quelque mesure, pourquoi le goût français, ses manières, sa distinction et sa politesse ont régné alors sur la société des villes, et, le jour des grandes réceptions, jusqu’au palais du gouverneur. Notre attitude pendant la guerre de l’indépendance américaine nous valut un surcroît de prestige, et, pendant les dernières années du dixhuitième siècle, c'est l'aristocratie canadienne-francaise qui continua à donner le ton des relations sociales ; tout ce qui voulait être de bonne compagnie, à Québec et à Montréal, devait prendre les habitudes et l'étiquette des cercles français. Ainsi, les vaincus de 1760, inconsciemment peut-être, mais sûrement, préparaient les conditions d'éxistence dans lesquelles apparaissaient dejà les premiers essais de littérature canadienne. |

C’est dans le journal, dans le papier périodique, comme on disait alors, que devaient se manifester ces premiers essais. Et il n'y a vraiment que nos littératures coloniales qui puissent commencer de

(1) On peut lire sur ce sujet une intéressante étüde, la

Société canadienne, datée de 1845, faite par M. O. Létourneux,

qui fonda, en 1846, la première Revue canadienne, et reproduite dans le Répertoire national, II, 289-310.

cette facon ; les autres, les anciennes, sont nées sur les lèvres des aèdes, des bardes ou des troubadours ; c’est la parole humaine, c'est le chant vivant d’une âme qui en transmettait aux oreilles attentives les premiers et un peu naïfs accents. Ici, dans cette Amérique où la machine est au commencement de tous les progrès, c'est la presse qui devait être le premier instrument de notre pensée littéraire.

De 1760 à 1800 — et si dans cette première étude nous nous arrêtons à 1800, c’est tout simplement pour ne pas aller plus loin, attendu que nous ne voyons pas encore que 1800 puisse marquer la fin d'une première période de notre histoire littéraire — de 1760 à 1800, Québec et Montréal mirent au jour à peu près huit ou neuf papiers périodiques, dans lesquels il faut aller chercher les premières et modestes œuvres de nos premiers écrivains :

Voici la liste de ces journaux :

La Gazette de Québec, 1764 ; la Gazette du commerce et littéraire, de Montréal, qui au bout de quelques semaines s’appela la Gazette littéraire tout court, 1778%; la Gazette de Montréal, 1785 ;

(1) Fondée par Brown et Gilmore. Hebdomadaire d'abord. Cesse de paraître en 1874.

(2) Fondée par Fleury Mesplet, en juin 1778 ; disparaît en juin 1779. Valentin Jautard en est le rédacteur principal.

M. Suite affimer dans son Hist. des Canadiens français, VIL, 136, que le Tant pis, tant mieux était un autre journal publié vers 1780. Il ne paraît appuyer cette affirmation que sur les renseignements assez vagues que l’on peut voir dans les Mémoires de Pierre de Sales Laterrière, p. 117-118. P. de Sales Laterrière déclare que ses compagnons de prison, (Jautard et Mesplet sont inculpés, le premier d’être rédacteur et le second

le Courrier de Québec, 1788 ; le Magasin de Québec, 1792 ® ; le Cours du temps, 1794. Ÿ

Ces journaux n’eurent pas tous une égale fortune : les uns, comme le Courrier de Québec, ne vinrent au monde que pour mourir, sans même connaître

imprimeur d’un papier connu sous le nom de Tant pis, tant mieux, du genre libellique, qui se permettait d'attaquer la sage politique du gouvernement anglais, et surtout de combattre le despotisme du Suisse Haldimand.» P. de Sales Laterrière s’est trompé. Tant pis, tant mieux n’est que le titre et le thème du dernier article paru dans la Gazette littéraire, 2 juin 1779. Un mandat d’arrestation avait été signé la veille par Haldimand contre Jautard et Mesplet «pour arrêter le cours de leurs insolences. » Ils avaient été souvent accusés d'écrire et d'imprimer des articles contre la religion et le gouvernement. La Gazette du 26 mai, où Jautard prenait à parti les juges qu'il avait déjà plus d’une fois critiqués, mit le comble à ce que l’on croyait être la mesure. Avant de laisser le journal, qui d’ailleurs devait cesser de paraître, Jautard écrivit son article, de ton léger, et assezanodinetironique, intitulé Tant pis, tant mieux.

On consultera avec profit sur l’histoire de la Gazette littéraire et sur les causes de sa disparition, le travail si abondamment documenté que M. R.-W. McLachlan, curateur du musée de numismatique et d'archéologie de Montréal, a communiqué à la Société Royale au mois de mai 1906, et qui est intitulé : Fleury Mesplet, the first Printer at Montreal. Ce travail est imprimé dans les Mémoires de la Société Royale, année 1906. Ïl en a été tiré à part un bon nombre d'exemplaires.

C’est Fleury Mesplet qui imprima aussi en 1785 la Gazette de Montréal.

(1) Fondé par M. Tanswell, imprimé par Guillaume Moore. Il n’en est sorti qu'un numéro.

(2) Recueil littéraire, fondé par une société de gens de lettres. Imprimé par Samuel puis Jean Neiïlson. Mensuel. Chaque livraison contient 68 pages. Commencé en août 1792. Paraît pendant deux ou trois ans.

(3) Fondé le 24 juin 1794. Publié par Vondenvelden. Disparaît le 25 juin 1795.

Ajoutons à cette liste des journaux publiés avant 1800 le Quebec Herald, fondé en 1788. Nous recommandons au lecteur qui voudrait avoir quelques détails sur l’histoire des journaux de Québec, la très patiente étude de M. Horace Têtu, Historique des journaux de Québec, 4e édit., 1889.

Ho LITTÉRATURE DE 1760 À 1800 61

de lendemain : les autres, comme la Gazette littéraire de Montréal, le Magasin de Québec, le Cours du temps, luttèrent pendant quelques mois ou quelques années avec la vie, puis disparurent à leur tour. Si donc l’on excepte la Gazette de Québec et la Gazette de Montréal, qui devaient fournir une très longue carrière, l'existence fut dure pour nos premiers papiers.

Afin d'atteindre le plus grand nombre de lecteurs possible, on publia plusieurs de ces journaux en anglais et en français. La Gazette de Québec, la Gazette de Montréal, le Magasin de Québec, le Cours du temps, furent rédigés dans ces deux langues.

On pourrait, à la rigueur, classer en deux catésories différentes ces premiers journaux. Il y eut les journaux surtout politiques, ou d'information politique, comme la Gazette de Québec, la Gazette de Montréal ; et il y eut les papiers périodiques surtout littéraires, comme la Gazette littéraire de Montréal, le Magasin de Québec, qui ne reproduisait guère que des pages de littérature étrangère, et le Cours du temps, que nous n’avons pu consulter nous-même.

C’est Québec qui fut donc le berceau du journalisme canadien, puisque c’est ici que naquit, le 21 juin 1764, la Gazelle de Québec. Et cette Gazette est donc l’aînée de tant d’autres que devait enfanter l'esprit ardent et batailleur des Canadiens.

Cependant, la Gazette de Québec ne peut occuper une large place dans l'étude des origines de notre littérature : elle est, à cette époque où nous nous

reportons, le moins possible littéraire. Si l'on excepte quelques rares poésies, les articles qu'elle publie sont rédigés presque tous par des Anglais, et c’est un scribe quelconque qui les traduit en mauvais français. Lisez plutôt cette phrase de son article-programme :

« Notre dessein est donc, de publier en Anglais et en Français, sous le titre de la Gazette de Québec, un recueil d’affaires étrangères, et de transactions politiques, à fin qu'on puisse se former une idée des différents intérêts, et des connexions réciproques des puissances de l’Europe. Nous aurons aussy un soin particulier de cueillir les transactions et les occurences de la mère-patrie... »

D'autre part, à une époque où les pouvoirs publics étaient ombrageux et jaloux de leur indépendance, les rédacteurs de la Gazette se virent obligés de garder la plus stricte neutralité ; ils y réussirent à merveille. Et il serait difficile d'imasiner un journal politique qui soit tout ensemble plus incolore et plus plat. Brown caractérisait plus justement qu’il ne le voulait peut-être le passé de la Gazette, quand pour faire son éloge, il écrivait le 8 août 1776, « qu’elle a mérité le titre de La plus innocente Gazette de la domination britannique » ; et il ajoutait avec modestie: Qil y a très peu d'apparence qu'elle perde un titre si estimable...»

C’est surtout dans la Gazette littéraire de Montréal, fondée en 1778, que l’on peut le mieux voir se dessiner les premiers mouvements de la pensée littéraire au Canada.

Cette Gazette, publiée par Fleury Mesplet ?, est l'organe d’un groupe d'écrivains, plutôt amateurs, qui vivent à Montréal, et qui s'inquiètent, selon leur expression, de devenir savants. Ils ouvrent toutes grandes à leurs compatriotes les pages de leur journal hebdomadaire, et ils les invitent à se disputer et à se quereller devant le public. La politique n'étant pas encore ici matière à discussion, et le commerce étant chose bien prosaïque, c'est la littérature seule, sous toutes ses formes graves ou futiles, qui couvrira les pages de la Gazette. Quelques semaines seulement après son apparition, la Gazette du commerce et littéraire laissera donc tomber la première partie de son titre, et s’appellera la Gazette littéraire tout court.

Comme tous ceux qui créent quelque chose, Fleury Mesplet avait conscience qu'il comblait une lacune ; il se plaisait même à grossir l'importance de son œuvre, et il ne manquait pas d'accuser avec une belle assurance tous ceux qui n'avaient pas encore fait comme lui.

«Ilest peu de Province, écrivait-il dans son adresse aux citoyens qui couvre la première page du premier numéro de la Gazette littéraire, qui aient besoin d'encouragement autant que celle que nous habitons ® ; on peut dire en général, que ses ports ne furent ouverts qu'au commerce des

(1) A consulter, sur la carrière de Fleury Mesplet, la brochure de M. McLachlan, que nous avons signalée plus haut : Fleury Mesplet, the first Printer at Montreal.

(2) Il s’agit de l’encouragement à accorder à la science et aux lettres.

choses qui tendent à la satisfaction des sens Vit-on jamais, et existe-t-il encore une Bibliothèque ou même le débris d’une Bibliothèque qui puisse être regardé comme un monument, non d'une science profonde, mais de l'envie et du désir de savoir. Vous conviendrez, Messieurs, que jusqu'a présent la plus grande partie se sont renfermés dans une sphère bien étroite ; et ce n'est pas faute de dispositions ou de bonne volonté d'acquérir des connaissances, mais faute d'occasion. Sous le règne précédent vous n'étiez en partie occupés que des troubles qui agitaient votre Province, vous ne receviez de l'Europe que ce qui pouvait satisfaire vos intérêts et votre ambition, vous ignoriez qu'il était possible d’être Grand sans richesses, et que la science tenait lieu de biens et d’honneurs ; sous le règne présent vous n’avez point changé d'objet, et il ne vous en a point été offert d'autre.»

Et Fleury Mesplet propose à ses lecteurs cet objet nouveau : c’est dans les pages de sa Gazette que l’on trouvera un aliment pour les esprits. Il engage donc ses concitoyens à les lire ; il persuade l'artisan et le laboureur que ce leur sera un divertissement agréable, et qu’ils y prendront aussi un plus vif désir de faire instruire leurs enfants.

Dès les premiers numéros, de vives altercations s'engagent sur des problèmes d'importance secondaire, et par exemple, sur les modes auxquelles s'assujettissent les femmes, sur la manière dont elles se coiffent et« construisent sur leur tête avec des cheveux étrangers, des dentelles et des

rubans, un édifice deux fois autant élevé que la hauteur de leur visage, » sur l'utilité du silence, et les dangers de l’indiscrétion, sur la grammaire et sur le style. Les collaborateurs se corrigent, se critiquent et se houspillent les uns les autres ; ils n'écrivent pas tous d’une façon très correcte ; quelques-uns seraient sans doute aujourd'hui de chauds partisans de la réforme de l'orthographe et de la syntaxe ; ils aiguisent avec malice la pointe de leur ironie ; et ils font, en vérité, de la (Gazette littéraire un journal à la fois vivant, spirituel et léger.

La note grave pourtant n'y manque pas, et l’on pose dès le deuxième numéro les questions si considérables, et encore si actuelles, de l'éducation. des méthodes agricoles, de la coupe du bois et dela destruction imprévoyante des forêts.

La critique littéraire, un peu terne et qui setraîne sur des essais souvent peu intéressants,. s'étale avec complaisance dans les colonnes de la: Gazette. La verge de Boileau, tour à tour molle: ou cinglante, est surtout maniée par un collaborateur assidu qui signe Le spectateur tranquille, et qui n’est autre que ce Valentin Jautard, avocat, principal écrivain de la Gazette, qui fut emprisonné plus tard, en 1779, avec Fleury Mesplet pour avoir trop librement fustigé les juges et le gouvernement. Autour du Spectateur tranquille viennent se grouper des disciples, de jeunes écrivains, avides de correction ; et parmi eux, le plus empressé, le plus

soumis jusqu'au jour d’une révolte et d’une rupture retentissante, fut un québecquois connu dans le monde des lettres sous le nom de Canadien curieux.

L'usage de ne jamais signer son propre nom dans les journaux de ce temps, usage qui va d’ailleurs se maintenir jusqu’aujourd'hui, nous empêche de bien connaître la physionomie de ces écrivains de 1778, et d'attribuer avec sûreté et précision les articles en prose ou en vers qu'ils livrent au public.

Nous savons pourtant, et il est assez facile de l’apercevoir en lisant la Gazette littéraire, que le groupe des rédacteurs montréalais se composait de Canadiens et de quelques Français qui étaient établis au pays. Jautard était lui-même né en France, tout comme Fleury Mesplet. ;

Ces intellectuels avaient voulu mettre en commun leurs efforts et leurs talents, et ils formèrent à Montréal une société littéraire, à laquelle ils donnèrent solennellement le nom d’Académie ; et plusieurs d’entre eux, quandils signent leurs articles, ne manquent pas d'ajouter à leur pseudonyme : È membre de l'Académie. |

C’est par la Gazelte littéraire, qui fut son organe, 1 que cette académie révéla au monde son existence. É Sa fortune fut-elle considérable et prolongée, nous ne savons. On l’appelait volontiers à cette époque l’Académie naissante de Montréal, jusqu'à ce qu'un malin, dans un des derniers numéros de la Gazette, étonné de constater l’inactivité croissante et l’apathie dont semblaient coupables les académiciens, s’avisa

d'adresser une épître À l’Académie naissante et en apparence mourante de Montréal.

L'Académie ne tarda pas, d’ailleurs, à se créer d'irréconciliables ennemis. Elle professait pour Voltaire, qui mourut justement en 1778, une admiration qui ne pouvait être partagée par tous. C'est même à l’occasion de certaines attaques qui furent portées contre Voltaire dans la Gazette littéraire, que l’Académie entra en scène pour venger «cet homme unique dont la mort a plongé toute la République des Lettres dans une consternation que la suite des temps ne modèrera jamais ? ». Ce zèle ardent à défendre l’ennemi de nos dogmes, et aussi certaines autres insinuations malveillantes à l'adresse de nos institutions, valurent à l’Académie beaucoup d’ennuis. Le 2 janvier 1779, M. Mont- -golfier, supérieur du Séminaire de Saint-Sulpice, écrivait à Haldimand pour lui demander de réprimer la licence antireligieuse des écrivains de la Gazette. ?

Les académiciens étaient peu discrets, trop loquaces, ressemblaient parfois à ces sophistes bavards qui, voulant endoctriner la jeunesse grecque, battirent longtemps les pavés d'Athènes, et remplirent la cité du bruit de leurs querelles. L'un d’eux, nouveau Gorgias, entra en lice héroïque,

provoqua les adversaires, et se fit fort d'écrire avec une égale conviction pour ou contre les plus

(1) La Gazette littéraire, 21 avril 1770.

(2) La Gazette littéraire, 14 oct. 1778,

(3) Cf. Fleury Mesplet, the first Printer at Montreal, par M. McLachlan, p. 209.

graves sujets Ÿ. La philosophie du dix-huitième siècle, et surtout celle qui s’attaquait à la religion, exerçait évidemment une grande influence sur ces esprits, et l’on comprend quelles oppositions pouvait susciter ici leur prosélytisme. Et c'est cela même, ajouté à de sévères admonestations que la Gazette littéraire s'était attirées de la part du gouvernement à l'occasion de certaines disputes du Palais, qui paralysa bientôt l'œuvre du journal, et l'activité de l’Académie.

Il est toutefois intéressant d'observer comment dans ce mouvement littéraire de 1778, deux courants distincts viennent se rencontrer, se mêlent et quelquelois se disjoignent et s'opposent, comment viennent tour à tour se fortifier et se combattre ce que l’on pourrait appeler l'esprit national et l'esprit français.

L'esprit français était malheureusement représenté par ces hommes à réputation louche, par ces demi-lettrés et par ces épaves de la morale que le flot de la mer avait déjà jetés sur nos rivages ©. Esprit saturé de cette atmosphère de scepticisme et d'irréligion que l’on respirait partout en France, il ne pouvait s’accorder, ni surtout s'identifier avec l'esprit canadien, lequel était resté par-dessus tout chrétien, et respectueux de l'autorité religieuse. Il exerça pourtant ici une influence que l’on retrouve dans le cercle bien connu de ces Canadiens qui à

(1) La Gazette littéraire, 4 novembre 1778.

(2) On peut trouver quelques renseignements sur Jautard

et Mesplet dans les Mémoires de Pierre de Sales Laterrière. Voir le chapitre sixième.

la fin du dix-huitième et au commencement du dix-neuvième siècle constituaient en ce pays le groupe des libertins, ou de ceux que l’on nommait les voltairiens.

C'est donc cet esprit qui apparaît, se manifeste et s'exprime dans plusieurs pages de la Gazette litéraire ; comme l'on voit aussi protester dans ces mêmes pages, et s'affirmer, l'esprit de ceux qui étaient nôtres, l'esprit national. Nul doute, d’ailleurs, que l'esprit national n'ait plus d’une fois bénéficié de sa rencontre avec l’esprit français. Ces deux esprits ne pouvaient être, ils ne seront jamais, c'est du moins notre espérance, absolument opposés et contraires. Notre esprit canadien retrouvait d'abord au contact de l’autre, plus vif et plus actif, une ardeur nouvelle, et comme son élan vers les choses de la vie intellectuelle ; il retrouvait encore en lui cette bonne humeur, ce besoin de rire et de chanter, et aussi cette malice qu'il se plaisait à exercer dans ces courtes poésies, dans ces couplets, épîtres, épigrammes et satires que l'on rencontre sous le doigt en feuilletant la Gazette littéraire et les autres journaux de cette époque.

La chanson est sans doute la première forme qu'ait prise ici la poésie. La gaieté, c'est une moitié de l’âme française, et qui n’abandonne jamais l’autre. Elle éclate et fredonne à toutes les heures de la vie nationale, et s’il est vrai que

là-bas tout se termine par une chanson, il est facile de constater qu'ici même nous nous sommes toujours plu à rimer et à vocaliser nos impressions.

Sans parler de la chanson française que nos pères ont apportée avec eux, et dont il est inutile d'essayer de refaire l’histoire depuis que M. Ernest Gagnon s’en est mêlé, Ÿ il y eut à l’époque de nos dernières victoires sur les armées anglaises, en 1757 et 1758, toute une floraison de couplets militaires que le docteur Hubert LaRue a pieusement consignés dans son étude si attachante sur nos Chansons historiques. Carillon, surtout, fut célébré avec tout l’entrain que nos soldats avaient mis à battre les Anglais, et l’on ne manquait jamais de mêler à l’orgueil qui chante la malice qui raille et qui mord.

Le Français comme l'Anglais Prétend soutenir ses droits, Voilà la ressemblance ;

Le Français par équité L’Anglais par duplicité, Voilà la différence.

L’Anglais cherche des lauriers, Autant en font nos guerriers, Voilà la ressemblance ;

Les Français en font amas, L’Anglais n'en moissonne pas, Voilà la différence. ©

(1) Chansons populaires au Canada, par Ernest Gagnon,

Québec.

(2) Cf. Le Foyer Canadien, 1765. Article sur nos Chansons historiques, par le docteur H. LaRue, p. 17-18.

Ce même esprit, souriant et malin, devait, après 1760, s'exercer longtemps encore contre nos vainqueurs, et longtemps faire pétiller les refrains de la chanson canadienne. En 1774, au moment du siège de Québec, un grand nombre de marchands anglais ayant cru devoir s'abstenir de combattre et sortir de la ville, pendant que les Canadiens français défendaient le drapeau et affirmaient si crânement leur loyauté, on fit circuler une chanson assez méchante dont voici les trois premiers couplets :

J'entends quelquefois des faquins

Qui méprisent les Canadiens,

Mais ce sont des vipères ;

Quand il a fallu batailler

Ils n’ont cherché qu'à reculer

Demi-tour en arrière ;

Et tous ces braves citadins

Sont fanfarons et bons à rien ; Bon, bon, bon,

Le bruit du canon

Leur vaut un bon clystère.

En temps de guerre ils sont cagnards,

En temps de paix ils sont bavards,

Jaloux et peu sincères.

Sans bravoure, sans loyauté

Ils déguisent la vérité

Par différent’ shistoires,

Et qui ne les connaîtrait pas

Les croirait tous propres aux combats ; Bon, bon, bon,

Le bruit du canon

N'est pas pour eux la gloire.

Je méprise tous ces gens-Jà

Qui n'aiment point le Canada,

Et qui voudraient fair’ croire

Que les habitants du pays

Ne sont loyaux qu’à demi,

Quand on sait le contraire.

Ce sont de méchants serviteurs

Qui cherch’nt à nous ravir l'honneur :

Bon, bon, bon,

Le bruit du canon

Les chasse en Angleterre. ()

sne ele le eo tete larvie eo; en) sfete +5 10/6 se ferete

I ne faut à la chanson qu’une occasion, petite ou grande, pour qu’elle monte spontanément aux lèvres. Le jour del’an, lejour anniversaire de la naïissance du roi sont des dates propices. Le matin du premier janvier 1767, le petit porteur de la Gazette de Québec offre à ses clients une poésie qui se termine par ce significatif couplet :

Mes pratiques, bonjour, bon an ; Si vous m'en désirez autant Pour le recevoir, me voici. ©

Le 8 juin 1797, le maître d'école de Verchères, Louis Labadie, publie dans la Gazette de Québec une loyale chanson en dix couplets, qui est une traduction libre et amplifiée du God save the King.

Grand Dieu ! pour Georges Trois Le plus chéri des Rois

Entends nos voix.

Qu'il soit victorieux,

(1) Foyer Canadien, ibid., p. 40-41.

(2) Idem, p. 30.

NOTRE LITTÉRATURE DE 1760 a 1800 79

Et que longtemps heureux, Il nous donne la loi.

Vive le Roi!

Sous le joug asservis

Que ses fiers ennemis

Lui soient soumis.

Confonds tous leurs projets ; Tous les loyaux sujets Chanteront d'une voix

Vive le Roi !

Daigne du haut des cieux Sur ce roi glorieux Jeter les yeux.

Qu'il protège nos lois !

Qu'il maintienne nos droits,

Et répétons cent fois Vive le Roi ! (1)

(1) Cf. Foyer Canadien, 1865, p. 52-53. Suivent sept autres couplets. Voir aussi la Gazette de Québec, 8 juin 1797.

D’après la Gazette de Québec, cette chanson, composée pour la naissance du Roi, est bien de Louis Labadie. Elle est datée «De l'Ecole de Verchères le 308me Mai, 1797. »—C'est donc à tort, croyons-nons, que Jacques Viger, dans sa Saberdache, au volume intitulé Joseph Quesnel, attribue à celui-ci les trois premiers couplets de cette chanson que nous venons de citer. Ïl y a bien dans la Saberdache une légère variante au 2° et au 3° couplet ; c’est une petite correction qui a pu être portée par Quesnel sur le texte de Louis Labadie. Quesnel et Labadie avaient, en effet, des relations au moins littéraires. C'est pour consoler Labadie, qui se plaignait d’être poète méconnu, que Quesnel écrivit son Epitre à M. Généreux Labadie où il se moque du public, de lui-même, et aussi de Labadie. Dans sa comédie l’Anglomanie, Quesnel a introduit un poète mécontent qui est évidemment Labadie. Ce poète, M. François, demande si l’on a lu son Grand Dieu ! pour Georges Trois. Jacques Viger ne reproduit pas dans la Saberdache les sept autres couplets qui font suite, dans la Gazette de Québec, du 8 juin 1797, aux trois premiers que nous avons cités ici.

D'autre part, la révolution française, les excès auxquels se livraient les nouveaux maîtres que nos frères là-bas s'étaient donnés, la défaite de Bonaparte, battu par Nelson à l'embouchure du Nil, firent écrire ici des complaintes et des chansons où s’exprimaient en vers assez lourds nos sympathies pour les victimes de la terreur, et toute l’aversion que l’on éprouvait alors pour le seul nom de Bonaparte. La prose elle-même se faisait d'ailleurs l'écho de ces divers sentiments. L'on sait que la victoire de Nelson fut célébrée ici par de grandes réjouissances ; des messes d'action de grâces furent chantées, et à l’'Hôpital-Général, M. l'abbé Malavergne, aumônier de la communauté, un prêtre français qui fut exilé par la révolution, terminait le sermon de circonstance par cette acclamation enthousiaste: Vivent le roi d'Angleterre et l’amiral Nelson!

À côté de la chanson populaire, et lui tenant d’assez près par ses origines classiques autant que par les divers sentiments qui l'inspirent, se développe et s'imprime en nos journaux la poésie lyrique.

Certes, la poésie lyrique qui s’exhale en vives ou tendres émotions et se revêt toujours d’un style de grande tenue, ne fut pas d’abord bien florissante, si l’on en juge par cette note que l’on peut lire dans la Gazette de Québec, du 28 juillet 1766 :

() Cf. Les Ecclésiastiques et les royalistes français réfugiés au Canada, par M. le docteur Dionne, p. 252.

«Nous avons recu une pièce soussignée La Grand'Mére Canadienne, mais elle est trop imparfaite pour pouvoir se publier, n'y ayant presque pas un mot d'orthographe pour la recommander, et n'étant pas lisible en plusieurs endroits.... »

Il appartenait aux élèves du Séminaire de Québec de venger l'honneur du mode lyrique, d'ouvrir de facon plus ferme et plus gracieuse les ailes de la strophe. Ils s’y essayèrent le 18 janvier 1770, au Château Saint-Louis, à l’occasion de l’anniversaire de la naissance de la reine. “ls chantèrent ce jour-là, en présence du gouverneur, Carleton, une ode que publie la Gazette de Québec du vingt-cinq janvier. Quelque réthoricien a-t-il composé seul cette ode où l’on célèbre tout ensemble la reine pacifique, la puissance du roi, la sagesse du gouverneur ? Son professeur ne l'a-t-il pas un peu aidé à trouver quelques rimes, et à retaper quelques vieilles métaphores? Ce qui est certain, c'est que ni élève, ni professeur n'ont fait pâlir la gloire de Pindare, et que l’ode, toute pleine de ces allusions mythologiques qui farcissent la poésie du dix-huitième siècle, est d’une correction un peu plate qui ne s'envole guère au-dessus d’un enthousiasme officiel et bien réglé. Voici quelques-unes de ces strophes :

La discorde éteint son flambeau, Pallas au jour de sa naissance Nous offre à tous sa bienveillance Et son pacifique rameau.

Ce Roi favori de Neptune, Qui règne et sur terre et sur mer, ‘ D'un païs dompté par le fer, Désire assurer la fortune.

Déjà les arts en liberté Paraissant avec allégresse Dans le palais de la sagesse, Y sont recus avec bonté.

À ces traits, reconnais l’ouvrage De ce gouverneur généreux,

Qui consacre à te rendre heureux, Ses soins, ses biens, ses avantages.

Son nom ainsi que ses bienfaits Seront à jamais pour sa gloire Dédiés au temple de mémoire.

Ciel ! comble pour lui nos souhaits.

Le trente et un juillet suivant Carleton partait pour l'Angleterre. Les élèves s'émurent encore jusqu'au dégré voulu par la poésie lyrique ; et, montés sur Pégase, ils reconduisirent au quai le bon gouverneur. En langage virgilien, et parfois assez rapide et alerte, ils souhaitèrent au voyageur une mer clémente :

Vous serez à la chaîne

Dans vos sombres cachots, Vents fougueux dont l’haleine Irriterait les flots ;

Le paisible zéphir

Aura seul l’heureux sort

De souffler, et conduire Carleton jusqu’au port.

Puis ce fut tout. Les élèves du Séminaire continuèrent sans doute avec leurs maîtres à faire de la prose, et nous ne les voyons plus guère apparaître à cette époque dans le cortège des Muses. Il ne faut excepter que ce jeune Foucher, qui, dès 1778, traduisait en quelques vers un peu languissants, cette mélancolique tristesse, ce sentiment douloureux de la vie qui commencait alors à s'introduire dans la poésie française, et devait y régner avec les poètes de l’école romantique.

D'autres se chargent, à cette époque, de faire des vers, sans y réussir toujours mieux. Le mouvement littéraire de 1778 ne pouvait aller sans beaucoup d'odes, d’élégies, d’épîtres et de fables, et la Gazette littéraire apporte de temps à autre en ses feuilles ces fleurs fraîches écloses, dont le parfum est toujours très discret.

À côté des énigmes en vers, ou des charades, ou des logogriphes, que l’on voit si souvent proposés dans cette Gazette littéraire aussi bien que dans les autres (razettes de l'époque, petites pièces qui piquaient sans doute agréablement la curiosité du lecteur plus qu'elles ne pouvaient intéresser le goût artistique, on s’avisa de publier des poésies où s'expriment tous les sentiments de l’âme humaine, depuis l'amour qui est la fièvre de la vie, jusqu’à la douleur qui est le cri de la mort.

Voyez quels accents peut inspirer à un berger la mort d’une jeune anglaise de Québec.

Ecoutez, Bergers, ma musette, Suspendez vos tendres ardeurs,

De la belle et jeune Lisette Je vais vous chanter les malheurs.

Elle était au printemps de l’âge, L'Amour lui prêtait ses appas, Le Berger lui rendait hommage ; La rose naissait sous ses pas.

La mort sans respect pour ses charmes, Trancha le fil de ses beaux jours ;

Fit verser au berger des larmes, Plongea dans le deuil les amours.

Pleure, rossignolet sauvage, Arrête-toi, petit ruisseau,

Cesse, oiseau, ton tendre ramage, Lisette descend au tombeau. (1

Quelques semaines après ?, le Canadien curieux publie une très longue élégie où il essaie de faire passer tout le désespoir d'un amant délaissé; c’est encore un berger qui regrette sa bergère infidèle, et cette pastorale ne laisse pas, comme la plupart des petits poèmes de cette nature, de mêler à un peu de sincérité beaucoup de tendresse factice.

Dorante est étendu sur un lit de fugère qu'ombrage un grand chêne ; pendant que le ruisseau murmure, que les tourterelles roucoulent, et que la brise agite les feuilles, il exhale sa plainte :

Parle, cruel objet d’une flamme éternelle,

Qui t'engage en ce jour à te rendre infidèle ?

En vain tu m’'assurais que sensible à mes feux D'une confiante ardeur tu comblerais mes vœux: Ton cœur me le jurait, je le croyais sincère ;

() La Gazette littéraire, 22 juillet 1778.

(2) La Gazette littéraire, 2 septembre 1778.

Ah ! je connaissais peu le cœur d’une Bergère. Que t’ai-je fait, Julie ? pour te faire changer ; Je sçaurai me punir si j'ai pu t’offenser.

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Ainsi le beau Dorante, en sa douleur extrême Racontait aux échos son amoureuse peine.

À sa voix le zéphir cessa de soupirer,

La feuille de mouvoir, l’onde de murmurer.

Les oiseaux, habitants des paisibles bocages, Suspendirent un instant leurs aimables ramages. La nature en silence écoutait ses langueurs,

Et semblait s’attendrir à ses justes douleurs.

Inutile d’insister davantage sur ces essais qui. traduisent à la fois la bonne volonté et l’inexpérience des auteurs. Les épiîtres en vers n'offrent guère un plus vif intérêt, qu’elles soient inspirées par la soif de boire du Madère ou du Bordeaux ‘, qu'elles soient mêlées d’un peu de satire ®, ou qu'elles soient pédantesquement gonflées de l’érudition naïve d’un pédagogue .

Les fables valent quelquefois un peu mieux.

Le Chat et la souris ® est une petite scène assez vivement racontée au début, et maître Matou y éprouve à sa courte honte la ruse de Finette ; l'amour trompeur d’une araignée et d’une mouche *

(1) Gazette littéraire, 20 janvier 1779, Epiître à M. J. J... par l'Exilé.

(2) Tbid., 7 avril 1779, Au Spectateur tranquille, par l'Ingénu.

(3) Ibid., 27 janvier 1779, À «je veux entrer en lice Moi », par l'Ingénu.

(4) La Gazette littéraire, 30 déc. 1778.

(5) Ibid., 3 février 1779.

est exposé en une pièce instructive dont la versification est facile. Voici l’Ane en habit de docteur ", qui est une fable signée des initiales d’un membre de l’Académie de Montréal. C’est une sorte de petite comédie en deux actes, un peu fruste, et dont le dénouement ne manque pas de piquant.

Dans une publique séance Un Singe disputait un jour.

Là maint docte animal, contre lui tour à tour Venait essayer sa science, Argumentait certain renard gascon, Quand tout d'un coup l'on vit paraître Martin Baudet, qui d’un air petit maître Vint se placer en rang d’oignon.

À son aspect jugez si l’on dut rire.

Chacun berna le pauvre Sire De la bonne façon ; Mais ce fut bien une autre danse, Quand pour venger son triste sort On entendit Baudet, d’un air de confiance, S'écrier argumentabor.

A ce grand mot, la sçavante assemblée Fit en chorus une huée, Chacun l'appela par son nom, Et jusqu'au moindre rat dont il fut la risée L’envoya manger du chardon.

Je ne sçais si l’on eut raison ; Mais je sçais bien que de telle avanie Baudet outré crut devoir déloger, Bien résolu de se venger En pareille cérémonie.

Or donc qu'un autre jour, la docte Compagnie Disputait sur un point avec grande chaleur, Martin coiffé d’un bonnet de Docteur,

(1) Jbid., 23 décembre 1778.

En longue robe retroussée,

En chausse d’hermine fourrée,

Plus fier qu’un brave sénateur Parut au milieu du Lycée.

Tout le monde, à son arrivée,

Se lève pour lui faire honneur,

On le fait mettre à côté du Recteur.

Docteur Martin ne se sentait point d’aise,

Et déployant une fort grande thèse

Entonna fièrement: Si prius jusserit :

On dit qu'à ce mot-là le Professeur pâlit ;

Mais Baudet avait l’âme bonne,

N'ayant d'ailleurs de Docteur que l’habit.

Tant est-il qu'il ne fut personne

Qui n'admirât son bel esprit,

Ses grands talents, sa science profonde.

Tant il prona, qu'enfin étonnant tout le monde Chacun à son voisin disait tout interdit :

Cher Confrère, qu’il a bien dit!

Content alors de son petit mérite Baudet vers la troupe susdite

Se tourne et dit ces mots : Il faut donc un bonnet Pour mériter, Messieurs, votre suffrage ?

Mais quand Martin paraît sous les traits de Baudet Vous changez alors de langage.

Or, apprenez qu’il est ce qu'il était.

Des préjugés tel est l'empire.

Il suffit de passer pour sot Pour exciter à chaque mot Un plus grand sot à rire.

Mais avez-vous quelque titre ou renom ?

Vous avez le droit de tout dire.

Que ce soit bien ou non,

N'importe on vous admire.

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