CHAPITRE II
^Situation, a«»pect, configuration. — Ontres principaux. — Description d'une fête. — Sol, cultures et produclions. — Organisation. — L'avenir.
Mayotte est située par 12®45*de latitude sad,et 43* de longitude est, dans le canal de Mozambique.
Four aborder dans cette île, il faut d'abord franchir une ceinture de récifs qui Teutourent presque entièrement. Heureusement, ils présentent entre eux des ouvertures qui, bien qu'étroites, suffisent au passage des plus gros bâtiments. Qnand nous aurons traversé cette rangée d'écueils, dont les sommets n'émergent qu'à marée basse, nous nous trouverons dans un large chenal circulaire, formé d'un côté par la chaîne même des récifs, et de l'autre par la terre, distante encore de deux à six milles. Là, complètement à l'abri des vents du large, nous pouvons à notre aise étudier laspect et la configuration de Mayotte.
L'ilo s'oriente du nord au sud, en longueur, et mesure dans ce sens environ vingt et un milles. Une chaîne de montagnes la coupe d'une extrémité à l'autre. En largeur^ elle atteint parfois jusqu'à huit milles; parfois au contraire elle se resserre subitement, et en certains points de sa partie méridionale, par exemple^ ne compte } as plus de deux milles.
L'on n'aperçoit d'abord que la chaîne de monta<gnes qui la traverse dans toute sa longueur , dominant une côte deutelce de caps aigus et creusée do
baies profondes. Cette chuine est hérissée de nombreax pitons, dont les plus élevés atteignent six cent? mètres d'altitude. Us semblent surgir d'un fourré inextricable d'essences forestières variées à l'infini, dont le vert sombre forme, avec les pics dénudés ei rougeâtres, un contraste des plus pittoresques.
Faisons le tour de l'île, bien que cette exploration ne soit pas très intéressante, pour nous rendre un compte exact de sa configuration. Nous trouverons à l'extrémité nord le cap Douamouni ; en descendant vers l'est, la baie Langoui ; à l'est, la pointe Congo et la pointe Choa, où se trouve le village de ce nom, dont nous parlerons plus tard ; les anses Debenej et Ajangua ; la pointe Amoro ; les anses Bandelj, N. Bambo Miambani, la pointe Sarilej, et Panse Lapani ; à peu de distance de cette dernière se dresse le mont Ouchongui, qui est, avec la pointe Choa, le sommet le plus élevé de Mayotto. A l'ouest, signalons les caps Boeni et Noumoueli qui, s'étendant comme deux longs bras, embrassent la baie Boeni, la plus profonde et la plus sûre de l'île. Ses bords fertiles ne manqueront pas d'y attirer quelque jour une importante création agricole ou industrielle. C'est près de là que s'élevait jadis l'ancienne capitale Chingouni, aujourd'hui complètement abandonnée. Enfin, en remontant vers le nord, nous trouvons encore la baie Sonlou^ la pointe Acua et le cap Mohila.
Ces caps qui s'avancent dans la mer, ces baies qui s'enfoncent profondément , ces rétrécissements brusques que nous avons signalés , le développement inégal des contreforts de la chaîne centrale, tout cela, «n le comprend facilement, donne à Mayotte la plus
MAYOTTE. 203
grande irrdgalaritë de formes et un ensemble des plus ioarmentës. On a dit, avec plus on moins de justesse^ que, vue de la mer, l'île présentait l'aspect d'un énorme poisson dont Tarête dorsale aurait été mise à nu vers le milieu du corps, tandis que les deux extrémités auraient conservé leur enveloppe charnue.
Dans le bassin formé par l'île principale et la ceinture de récifs se trouvent plusieurs petites îles: à l'est^ Andrema, l'île Blanche, Zaoudzi, qui est lesièo;e du gouvernement ; Pamanzi,quiest reliée à Zaoudzi par ,. nne espèce de jetée moitié naturelle, moitié artificielle ; Aranjua, Bouzi, qui est très élevée et boisée jusqu'à son sommet. Au sud, l'îlot Bouni; enfin, dan» le nord ouest, les îles Choazilet Zambonrou, escarpée» et absolument dépourvues de végétation.
Les centres les plus importants de la colonie sont les villagesde Choa, Lapani, Passamenti, enfin et surtout le chef-lieu Zaoudzi.
Tous ces villages se composent d'un plus ou moins grand nombre de cases en roseau recouvertes de feuilles de latanier ; elles sont tantôt rangées en assez^ bon ordre, tantôt jetées pêle-mêle dans le plus complet désordre, toujours sales, et le plus souvent séparée» les unes des autres par des tas d'immondices.
Choa est le village originaire, le seul qui existât dans l'île à notre arrivée. Passamenti a une rue principale d'assez bonne apparence.
« A l'époque de notre séjour à Passamenti, dit M. H. Capitaine, nous fûmes favorisés d'une Fête religieuse assez curieuse. Dans une cour intérieure , exposée à un soleil brûlant et entourée d'une vérandah où se trouvaient quelques bancs de bois grossière*
20i NOS PETITES COLONIES.
ment faits, étaient étend aes sar nn large divan plasîears danseuses aussi laides que peu vêtues. Dans un •coin, un orchestre composé d'un flageolet, de trois énormes tam-tam et d'un gigantesque gong, sur lequel nin nègre vigoureux frappait à coups redoublés.
<i Une des femmes commença une danse effrénée n} ant quelque analogie avec celle des derviches tourneurs. Au bout d'un quart d'heure de cet exercice, elle tomba épuisée ; l'on s'empressa de l'emporter, après lui avoir au préalable versé un seau d'eau froide sur la tête. Un Arabe, qui nous servait d'interprète, nous expliqua alors que les femmes qui étaient devant nous étaient possédées du démon, lequel ne consentait à lâcher sa proie que lorsqu'elles tombaient en convulsions. A Tappui de son dire, nous vîmes les malheureuses créatures en question se lever successivement et tourner sur elles-mêmes, comme celle qui les avait précédées, et finalement se rouler à terre en proie à une crise nerveuse des plus violentes.
« Nous restâmes près d'une heure à contempler ce spectacle étrange, mais à la fin nous n'y tînmes plus, «tnous sortîmes, chassés aussi bien par la chaleur et la poussière acre et nauséabonde qui nous enveloppait, que par le dégoût (1). »
Zaoudzi , ancienne capitale d'Adriam-Souly, est aujourd'hui le siège du gouvernement. Ce petit îlot mesure tout au plus sept hectares de superficie. On y remarque surtout un hôpital, qui malheureusement «st toujours plein, et une caserne habitée par une cinquantaine de soldats d'infanterie de marine, aux-
(1) II. Capitaine (Exploration, 22 septembre 1878).
liAYOTTB. 205
qnels sont adjoints aulant de miliciens indigènes. Le costume de ces derniers se compose d'une blouse bleue bordée d'un liseré rouge, d'un pantalon de toile, et d'une toque rouge en forme de galette. Quant à l'artillerie, elle se réduit à quinze artilleurs et à autant de pièces de canon, dont on ne se sert, au jour de fêtes ou pour les saluts; qu'avec d'infinies précautions. Le j>(i2aî« du gouverneur est une habitation bourgeoise d'assez bonne apparence, autour de laquelle se groupent les cases des différents fonctionnaires.
Le solde Maj'^otte, d'origine volcanique, est inégal, onduleux, en général peu fertile. Il est coupé dans tous les sens de ravins profonds, absolument à sec pendant les chaleurs, mais que la saison des pluies transforme en torrents impétueux.
Dans la partie montagneuse se rencontrent plusieurs plateaux assez étendus et protégés par leur position contre les dégâts que causent les pluies abondantes de l'hivernage. Ces régions élevées sont les plus favorables à la culture, d'abord parce qu'elles sont à Tabri des vents généraux, et ensuite parce que leur élévation moyenne leur permet de conserver plus longtemps Thumidité nécessaire à la germination. Il faut encore citer à ce point de vue certaines paiiies voisines du littoral. Les contreforts des montagnes se terminent le plus souvent par des caps abrupts qui, par leur rapprochement, forment des encaissements naturels. Les pluies torrentielles de l'hivernage y entraînent de grandes quantités de terres alluvionnaires d'une excessive fertilité.
Cette saison est déterminée par les lunes de décembre et de mars. Sa température moyenne est de 27^
centigrades. Pendant le jour, une petite brise da sndest, et pendant la nnit des sonffles légers dn snd-onest procurent aux habitants nn soulagement relatif. Mais néanmoins la chalenr est étouffante, et tout travail manuel interdit aux Européens. Si Ton ajoute à cette température brûlante les effluves mortelles des marais fangeux disséminés un peu partout, on comprendra que Mayotte est une colonie des plus insalubres. Les fièvres de toutes sortes y exercent leurs terribles ravages. Quand il fat question d'y établir des sucreries, on disait que les planteurs pourraient non seulement faire du sucre^ mais encore le raffiner, leurs os devant fournir suffisamment de noir animal pour cet usage.
Sur les 18,500 hectares de superficie de l'île, 1,550 seulement sont consacrés à la culture de la canne à sucre, qui y atteint rapidement son développement le plus complet, et 1,400 à peu près à la petite culture. Oatre la canne et le rham, les principales productions de l'île sont : Je café, le riz, l'huile de coco, le tabac, le maïs, le manioc, la vanille, et une assez grande quantité de légumes divers. Le commerce est peu important, bien qu'il n'existe aucun droit de douane ; on ne rencontre pas une seule institution de crédit.
La population de Mayotte compremd 10,158 individus.
L'administration de la colonie est confiée à un commandant, habituellement un commissaire de marine, assisté d'un chef du service judiciaire.
Cette appellation est peut-être un peu prétentieuse, car ce tribunal est composé d'un seul magistrat qui porte, nous ne savons pourquoi, le titre de président. Un greffier est attaché au tribunal et remplit en
MAYOTTB. 207
même temps les fonctions de notaire. Les appels et les crimes sont JQgés à la Réunion.
L'instruction publique est représentée à Mayotte pardeux écoles, dirigées par un instituteur etnne institutrice appartenant aux congrégations du Saint-Esprit etde Saint- Joseph de Cluny. La première est fréquentée {lar vingt garçons, la seconde par dix-huit filles. La presque totalité de la population est musulmane, et les enfants ne fréquentent pas volontiers les écoles : ils reçoivent l'instruction, qui se borne, du reste, à la lecture et au calcul, par les soins des plus anciens de chaque famille.
Le service du culte cntliolique a été assuré en 1851 par les S|)iritiu3. A cette époque, il pas«a entre les mains de Jésuites places sous Tautorité du chef de la mission de Madagasciir ; en 1879, ceux-ci furent remplacés à leur tour par des Pères du Saint-E-^prit.
Les travaux publics con^ji^tent presque uniquement dans la construction de maisons pour les di^'érents fonctionnaires et dans Tentretienen bon état des routes qui relient entre eux les principaux établissements.
Est-il besoin de dire que la colonie ne se suffit pas par ses propres ressources, et que c'est la mère-patrie qui en équilibre le budget ?
Somme toute, on le voit, Mayotte est une colonie peu importante. Toutefois, nous sommes persuadés que si l'on exécutait dans Tîle un certain nombre de travaux de drainage etd'endiguement des eaux, elle deviendrait suffisamment saine ; et alors un plus grand nombre d'Europ'^.ens y venant chercher fortune, elle prendrait assez rapidement une extension considérable. Nous n'y voyons guère de remarqua-
NOSSI-BÉ
' -tl
ÏTée, -^ Histoire de Nossi-Bé. — Hell- Ville. — Population. — TÎllagQS.-^ Les Lahampia». — Ambanouron. — Douani. Topographie. — Cnltores ctt productions.
A soixante lieues à l'est de Mayotte, au milieu d^un
if de verdure qui émerge au-dessus des flots,
ève une coquette petite ville qu'ombragent les
,. jres feuilles des bananiers, et qu'éventent douce-
■^ittaénty au souffle d'une brise légère, les gracieux pana-
l/]àwsdes palmiers.
v/ .Ce quadrilatère verdoyant, c'est Nossi-Bé ; cette
•>JMcieuse petite ville est son cbef-Uen.
, - . La grande Ile (en malgache Nossy,\\Q\ Bé, grande)
ij^lit flanquée de six îlots qui semblent lui faire escorta
liUr la mer. Ce sont, à l'ouest, d'abord deux roches
»]ument stériles : Nossi-Tanga, et plus loin de
is, N^ûssi-Rati ; entre les deux, Sakatra, le jardin
potager le Kossi 94^ les patates y sont douces, le
L^anioc y est savoureux^ mais les Sakkalaves seuls
[/ 7 pénètrent, car . ses vastes marécages exhalent des
[ miasmes mortels aux poumons européens.
Ce bloc de montagnes, à la base arrondie, que f on Voit au sud -est, c'est Nossi-Comba,qui n'a rien d'inté« reesant que deux pitons de six cents mètres d altitude. c- A Test, on peut encore apercevoir Nossi-Faly, le magasin à riz de Nossi-Bé.
Enfin le Y qui ouvre au nord ses deux immenses bras, c'est Kossi-Mitsiou, qu'habitent les Sakkalaves
210 KOS r£TIT£6 COLONIES.
Antakares ;8Î nous pouvions gravir Ancatxa, Ténorme rocher rond qui s'étale entre les deux branches du V, nous saluerions à son sommet un pensionnaire de la France, le prince Tsimiaro^ auquel nous servons annuellement les appointements d'un expéditionnaire, une rente de quinze cents francs.
Bacontons brièvement l'histoire de Nossi-Bé.
La grande Ile nous a appartenu trois ans avant Mayotte, car elle est à nous depuis 1840.
En 1839, elle servait de refuge à la reine Tsimesco, que les Hovas avaient expulsée de ses États situés sur la côte nord-ouest de Madagascar. La plu|>art de ses sujets Ty avaient suivie; mais la reine était inquiète de l'avenir, elle craignait son redoutable voisin, Radama 1*% roi des Hovas. A qui demander protection contre des persécutions problables et prochaines? Le brick français le Colibri vint juste à point jeter l'ancre devant Nossi-Bé. Tsimesco confia ses craintes au commandant ; celui-ci en référa au gouverneur de Bourbon, le contre-amiral Hell, qui chargea immédiatement le capitaine d'infanterie de marine Passot d'entamer des négociations avec la souveraine déchue. Le rapport de cet officier ayant été favorable, l'acte par lequel Tsimesco cédait à la Fmnce la totalité de ses Etats fut signé au mois de juillet 1840, et, le 5 mai 1841, nos koupes en prirent possession, le drapeau tricolore flotta sur Nossi-Bé .
La reine transporta alors sa résidence dans une petite baie située entre la pointe de Mahatinzo et l'anse de Passimena, où nous lui fîmes construire une jolie maison en maçonnerie ; ses anciens sujets groupèrent leurs cases alentour, et telle fut l'ori-
KOSSI-BÈ. 211
gine de notre chef-liea actnel. On lai donna le nom du contre -amiral qui avait négocié Tacquisition de cette terre, Hell- Ville.
J Pour y arriver, on longe une langue de terre qui ^paraît large d'environ trois cents mètres, et qui monte .jen peote douce jusqu'à une hauteur de quinze mètres ** à peu près au-dessus du niveau de la mer. Nous ne pouvons comprendre pourquoi on laisse encore subsister les marais pestilentiels qui la flanquent des deux côtés. C'est sur cette pointe même que s'élève Hell-Ville.
Les rues sont propres, bordées de petites maisons de pierre, aux toits pointus, assez coquettes ; leurs murailles extérieures se cachent sous une couche ëpaisse de nattes, destinées à les défendre des rayons d'un soleil trop ardent.
Il fait chaud à Hell-Ville ; la température y oscille entre J î*** et 2 G degrés centigrades de décembre à mars, la saison sèche; d'a;^ril à novembre, mois qui consiiineui Y hivernage, elle monte de 28 à 31°; c'est le temps des orages terribles, qui illuminent presque chaque soir Hell-Ville de leurs éclairs et l'assourdissent de leur tonnerre. C'est aussi l'époque où les fièvres de toutes sortes exercent leurs plus cruels ravages. A peu de distance du chef-lieu coule le Djabala, environné de vastes marécages, dont les émanations délétères sont une cause redoutable d'insalubrité.
C'est là qu'habitent les principaux de nos compatriotes. C'est d'abord le gouverneur, ou commandant |)articulier, le plus souvent un commissaire de marine, dont une large vérandah précède le palais à un seul étage.
Il est assisté d'nn aide-commissaire, ordonnateur^ qui a sous ses ordres quelques commis de marine.
Voici la caserne^ où un capitaine commande à environ deux cents hommes dMnfanterie et d'artillerie de marine.
Un peu plus loin, c*est Thôpital militaire, très bien tenu, où quelques soldats ronges par les fièvres et l'anémie attendent avec impatience leur rapatriement.
Là, est la demeure du président du tribunal de première instance ; ce fonctionnaire constitue à lui seul toute la magistrature assise de la colonie. Le ministère public est représenté par un officier ou un employé du commissariat. Les appels et les crimes se jugent à la Réunion.
N'oublions pas les deux médecins de la oolonici dont il est précieux de se faire des amis.
Au presbytère, nous trouvons deux Pères du Saint- Esprit et un catéchiste, à qui les Jésuites ont cédé la place en 1879. Ils montrent avec fierté la modeste maison où ils distribuent renseignement à un certain nombre de petits garçons, qui varie de cent à cent soixante.
Los Sœurs Saint Joseph de Cluny dirigent l'école des filles, qui compte de quatre-vingt à cent dix élèves.
On rencontre encore quelques boutiques, dont la plupart sont tenues par des créoles de la Réunion, en général peu fortunés.
Et c'est tout. — La population, répartie sur toute la surface de l'île, est de 8,155 habitants, dont 3,814 hommes et 4,311 femmes. La population indigène se
KOSSI-B^. 21 Ô
compose snrtont d individus appartenant à la race Sakkalave^ snr laquelle noas avons donné des détails assez étendus en étudiant Mayotte. Il faut joindre un certain nombre d'Arabes qui viennent de la grande Comore ou même de Zanzibar.
Cette population est disséminée dans une cinquantaine de villages environ. Les principaux sont les suivants : Amhoudrivanou, Passimena, TaUandava, Doua- 7n, Ambanourouy etc... La plupart sont construits sur de petits monticules et reliés entre eux par des sentiers qui se perdent dans les lianes.
Ils n'ont rien de particulièrement intéressant, et nous n'accorderons de mention spéciale qu'aux deux derniers nommés.
Le plus laid, à coup sûr, mais aussi le plus important, est Ambanourou, situé à peu de distance à l^onest de Hell-Vîlle. Pour s'y rendre, il faut s'embarquer sur une lakampia ; cette pirogue peut paraître trop allongée et trop étroite pour être parfaitement sûre ; mais un pesant balancier la maintient dans un équilibre absolu. D'ailleurs, Ambanourou est si bien gardé de tous côtés par de très profonds marécages, qu'il est impossible d'y parvenir autrement que par mer.
Le village est formé d'un assemblage bizarre et désordonné de ruelles tortueuses^ bordées de petites maisons en pierres, basses et trapues, ou de cases en paille tressée ; tout cela est malpropre, sordide, et dans cette température surchauffée, les tas d'immondices dégagent des effluves d'une odeur pestilentielle.
Les Arabes, qui forment la majeure partie de la
'^itj NOS PETITES COLONIES.
popalation, se livrent à an trafic très actif avec Angazija, Zanzibar^ etc.. et font de ce village le centre commercial de Tile.
Les chiffres de l'importation et de Texportation ont à peu près quadruplé depuis la prise de possession. Le service du commerce est fait presque exclusivement par des navires français on des caboteurs arabes. A Nossi-Bé comme à Mayotte, il n'y pas de droits de douane ;il existe seulement quelques taxes sanitaires et quelques droits de navigation. A Mayotte, la monnaie française a seule cours légal ; ici , au contraire , elleest peu répandue ; nous dirons même que la roupie de Tlnde est Tunique monnaie de circulation.
Non loin d'Hell-Ville, se trouve Douani. Avant de porvenir au village lui-même, on remarque sur la route le petit blockhaus du même nom, confié à la garde d'une vingtaine de soldats indigènes.
Douani est un groupe assez important de cases en bois, recouvertes de feuilles de lataniers, qu'habite une population presque exclusivement composée de Sakkalaves. C'est là que se trouve une des curiosités de l'île, le Jardin du Gouve7meur, parc en miniature admirablement entretenu, où poussent à profusion toutes les fleurs et toutes les essences des pays tropicaux. Ceci nous amène naturellement à parler de la constitution du sol de Nossi-Bé^ de sa fertilité et du parti que Ton en a tiré jusqu'à ce jour.
A ce sujet, et en particulier au point de vue topographique, nous avons consulté de la façon la plus utile la remarquable étude d*un médecin distingué de la marinOi le docteur Herland.
KOSSI-BÉ.
Le système montagneax de Tîle comprend trois groupes distincts.
Celui du nord se compose d'une chaîne de montagnes courant dans la direction du nord au sud^ interrompue par une grande coupée où coule le Djamarango.
Le groupe du centre donne naissance à un assez grand nombre de rivières. Son point culminant (500 m.) est entouré de sept lacs de forme arrondie, dont les cuvettes sont tout simplemenl> <Jes cratères effondrés. Ces lacs, qui portent le hoîîï d'Afnpariiy ne communiquent pas avec les cours d'eau voisins.
Citons, dans le troisième groupe, le morne Loucoubé, piton granitique de GOO m. d'altitude, dont les flancs sont couverts d'une végétation luxuriante. A ses pieds s'est établie une colonie hambourgeoise. Tout autour, des blocs de granit étalent leurs masses énormes, dont quelques-unes ne mesurent pas moins de trois cents mètres cubes. Ils ont roulé du haut de la montagne, e.t par leurs groupements variés, fi^rment différents ouvrages naturels des plus pittoresques : ici, une grotte profonde ; là, un aqueduc d'où, s'épanche une eau fraîche et limpide.
Les |*lus importantes des rivières qui s'élancent do ces diflérents groupes de montagnes sont : à l'ouest, le Djabala, dont nous avons déjà parlé ; l'Andrian et l'Ankarankeni à l'est.
Le Djabala est le plus considérable de tous, tant par la longueur de son cours que par le nombre de ses petits affluents. Sur sa rive gauche, au milieu d'un marais fréquenté par d'énormes caïmans, on a
nos PETITES COT.ONIES. 7
^18 y os PETITES COLONIES
dccoavert une source thermale salfareuse et alcaline, dont la température moyenne est de 44^.
L'île mesure une superficie d'environ 29,300 hectares. Le sol, d'origine évidemment volcanique, est d'une très grande fertilité ; et il n'y a guère plus de . huit mille hectares défriches et productifs! Cela tient évidemment, d*ane part, à ce que la colonie européenne, d'ailleurs peu nombreuse, se compose presque exclusivement de fonctionnaires et de petits commerçants; d'autre part, à ce que les indigènes, pauvres de capitaux , manquant tout à fait de direction, ne se sentent nullement attirés vers l'aorriculturc.
Mille hectares, environ, sont consacrés à la canne à sucre. Les autres productions sont exactement les mêmes qu'à Mayotte; rappelons seulement qu'ici la nature est vraiment riche, qu'elle prodigue de tous côté:?, sans demander aucun soin, les bosquets de bananiers, demangliers, etc. qu'elle revêt les flancs des montagnes d'une végétation exubérante et des plus variées. Cette terre privilégiée est toute prête à nous donner de nombreux et excel'ents produits ; il suffirait de les lui demander, et il ne serait même pas nécessaire d'insister beaucoup.
Mais, malgré la fertilité remarquable de Nossi-Bé. malgré l'activité du mouvement commercial que nous avons signalé, ce n'est pas seulement à ces différents points de vue que la colonie, bien négligée jusqu'ici, mériterait d'être encouragée.
Notre situation là-bas est parfaitement assise; à peine avons-nousété inquiétés une seule fois jusqu'ici, et encore ce ne fut pas d'une manière bien sérieuse. En 1849, cinq mille indigènes environ prirent les
KOSSI-BÉ. 21 S
armes et se sonlevèrent contre nons : l'abolition de Tesclarage leur j>arais3ait une excellente occasion de massacrer les protecteurs et les civilisateurs du pays. Ils marchèrent à l'assaut d'Hell- Ville ; heureusement le capitaine Marchaix, alors gouverneur de l'île, leur infligea, malgré TinsuiSsance des ressources dont il disposait, une défaite dont ils ne devaient plus perdre le souvenir. La tranquillité fut troublée quelque temps encore par des courses sans importance et sans résultat de quelques petits pirates de Madagascar, disparus d'ailleurs depuis longtemps. Dès lors, notre occupation s'est continuée paisible et bien vue de tous les habitants.
Des événements récents ont brusquement attiré l'attention sur nos possessions du canal de Mozambique. Or, il ne faut pas oublier que Nossi-Bé est un point stratégique important, qui surveille, pour ainsi dire, la grande île malgache, qui surtout commande la baie profonde de Passandava, une des plus vastes et des plus sûres de la côtenord-oubst de Madagascar.
cnAPiTRE p^
Aspect général. — Topographie. — Histoire. — But de roccupation. — Climat. — Adminietration.
A Tesi de Madagascar, dont elle n'est séparée que par un canal de sept kilomètres de large, s'étend .l'île Saînte-Marie.
Les Arabes qui venaient trafiquer sur toute la côte orientale d'Afrique, aux Comores et dans les îles Voisines, r.ppelaienk Nossi Ibrahun (île d'Abraham) ; les Malgaches la nomment Nossl-Baurahe ou Boraha, du nom d'un pêcheur qui, selon la lëgenJe du pays, Taui ait découverte :
Surpris par la tempête dans des mers lointaines, et sur le point de sombrer, Boraha fut sauvé par un j.oisson énorme, qui lui ofiVit son dos et lui proposa de le déposer sur la première terre qu'ils rencontreraient, à la condition qu'en échange de ce service le marin pourvoirait à sa nourriture et lui fournirait des coquillages en abondance.
Boraha accepta TofFre, et, après une longue navîaaiion, il aborda sur l'île de Sainte-Marie, lui donna ■ son nom et enseigna aux habitants l'art de construire de longues pirogues en i)lanches.
irt, au iloont |ui, inq ne, )îte .rie nal rro aie
est Dnt Jolie; 'de rée lo^ :lot »n.
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Je3
SATNTE-MATIIE DE MADAGASCAB. 221
Sainte -Marie suit une direction oblique, et court, parallWement à Madagascar^ du nord-nord-est au sud-sud-ouest, sur une longueur de cinquante kilomètres environ. Elle forme une bande étroite, dont la largeur moyenne est de trois mille mètres, et qui, sur sa plus grande étendue, ne dépasse pas cinq kilomètres. La côte de l'est, assez régulière, forme, vers le milieu de File, uno péninsule longue et étroite qui se dirige dans le même sens que la terre princijMile, vers le sud. L'extrémité nord de Sainte-Marie se termine par le cap des Alhrand. Au sud, un canal étroit la coupe diagonalement et forme une terre isolée nommée l'île aux Nattes, finissant par la pointe de Blevec.
A l'ouest, du côte de Madagascar, la côte est accidentée: on v rencontre une série de baies dont quelques-unes, assez profondes, constituent d'excellents ports. Le principal est le port Sainte- Marie ; c'est un golfe assez étendu, formé par l'embouchure do deux petites rivières, la Anza et la Fittalia; son entrée est défendue et protégée par deux îles : 1 îlot Madame, qui est le siège du gouvernement, et l'îlot au Forban, où l'on a installé un dépôt de charbon .
Vue delà mer, Sainte- Marie offre un panorama ravissant ; de nombreuses collines, reliées entre elles par une chaîne secondaire, qui court dans toute la longueur de l'île, s'élèvent couvertes d'une végétation luxuriante, et sur leurs versants, qui s'abaissent en pentes douces jusqu'au littoral, on croit apercevoir des terrains fertiles et verdoyants. Mais lorsqu'on pénètre dans l'intérieur de l'île, l'aspect change ; ces collines que nous admirions du large, ne sont que des
KOS PETITBS COLONIES.
mornes abrapts et boisés , dont les flancs servent d'ëcoulement aux eaux pluviales qui viennent, dans les bas-fonds du littoral, se mélanger avec les eaux de la mer et y séjournent. La stagnation de ces eaux a donné naissance à des alluvions composées de sables pierreux, de débris végétaux ; ils ont formé de véritables marais, ou entièrement découverts, ou inondés par la mer au monu^nt de la marée. Ces basfonds, dont quelques-uns servent en outre de lits à de petites rivières, sont surtout nombreux sur la côte ouest, qu'ils ont rendue tout à fuit insalubre. Malheureusement, c^est la seule abordable. La côte orientale, très saine parce que Tair est sans cesse renouvelé par la brise du large, qui souffle presque toujours du sudest, est inaccessible ; ses abords sont défendus par des récifs nombreux et des roches madréporiques, qui s'avancent fort loin au large. Les Européens ont dû se fixer sur la côte occidentale, si malsaine qu'en 1722 Carpeau de Saussay écrivait : f Nous appelons Sainte- Marie le cimetière des Français, parce qu'il n'y a aucun navire qui n'y laisse bon nombre de personnes, pour peu de séjour qu'il y fasse Il y règne un brouillard continuel et il y pleut sans cesse, d
Ce tableau est certes au moins forcé, et quoique l'insalubrité de notre colonie soit connue, nous croyons que de Saussay exagère un peu ; voici, du reste, l'opinion de M. le D' Borins, médecin de la marine :
« Un fait prouve que cette insalubrité n'est pas telle qu'on se l'imagine, c'est l'acclimatemeut presque complet d'Européens qui y vivent depuis un quart de siècle. Sans doute ils sont sujets à des accès de fièvre
intermittente, mais ils les supportent parfaitement (1). »
Comme la plupart des Comores et des îles de l'Océan Indien, les ports de Sainte-Marie étaient connus des Arabes faisant la traite des noirs, et des pirates qui infestaient toute cette partie de l'Océan, donnant la chasse aux vaisseaux qui se rendaient aux Indes.
Ils s'y étaient mcme installés, et s'étaient mêlés aux indigènes, avec lesquels ils vivaient en bonne intelligence, ceux-ci profitant du bicn-ctre et de la prospérité apportés dans rUc par les nouveaux habitants.
La Compagnie françiiiso dos Indes, attirée par la réputation des richesses de lîle, y envoya un convoi d'émigrants sous la conduite d'un nommé Gosse ; mais, soit que les indigènes vissent d'un mauvais œil notre arrivée dans leur patrie, soit que les nouveaux colons s'y fussent livrés à quelques excès, toujours est-il qu'ils furent massacrés en partie, Tannée même de leur débarquement.
Après de sanglantes représailles exercées suc les habitants pour venger la mort do nos nationaux, la colonie se réorganisa sous Tinfluence d'un certain Labigorne, simple soldat, qui avait épouse Beti, fille de Ratzimilao, roi de Tîle, et sœur d'un chef puissant de la crrande terre de Mada^rascar.
Le climat insalubre de notre colonie, ainsi que son peu d'importance, la fit, sinon abandonner, au moins négliger singulièrement. Plus tard, elle eut à subir les alternatives de pertes et de reprises de nos possessions de Maurice et de la Réunion, et ce n'est guère que le 15 octobre 1818 que le capitaine de frc-
(1) Cité par II. Capitaiae (Kxploratioa, avril 1378).
gâte Makaa en prit solennellement possession aa nom de la France.
En 1821, une expédition fat dirigée snr Sainte- Marie, avec mission d'y créer un centre d'occupation et do mouvement maritime, en essayant de fonder, avec l'aide des indigènes, un établissement agricole.
On commença les défrichements : l'îlot Madame, paraissant le point le plus avantageux, fut attaqué le premier. Malheureusement, on mit à nu des terrains marécageux, dont les miasmes, n'étant plus absorbés par les végétaux , produisirent des fièvres terribles, qui firent un grand nombre de victimes parmi les Européens.
Le but principal de l'expédition était, avant tout, de faire de Sainte-Marie un point stratégique, destiné à surveiller Madagascar, et de la baie de Sainte-Marie un port de refuge. Le siège du gouvernement devait être Tintingue, sur la grande terre; il eût doncfallu occuper d'abord cette position importante. Soit que les instructions données au chef de l'expédition n'aient pas été assez claires, soitqu'il ait mal compris l'objet de sa mission, il se dirigea sur Sainte-Marie, d'où il se contenta d'adresser à Radama I*' une protestation contre son occupation de la pointe de Tintingue (1822). La protestation n'eut aucun effet, et l'envoyé du commandant français ne fut même pas reçu par le roi. Ce n'est qu'à partir de 1828, sous l'influence d'un gouverneur intelligent et d'une rare énergie, M. Schœlle, que la prospérité de notre colonie prit un certain développement, et que ses relations avec la Eéunion furent établies d'une façon régulière.
L'administration de l'île se compose d'un résident,
gouverneur; d'un sous- commissaire delà marine^ ordonnateur; de quelques écrivains de marine et de deux médecins.
A ses fonctions de gouverneur, le résident joint celles déjuge civil, juge correctionnel et juge de simple police. Les crimes commis dans Tilesont déférés à la Cour d'assises de la Réunion.
Voici la statistique des affaires jugées en 1880 :
Affaires civiles, 16
« commerciales, 19
« de simple police, 33
« correctionnelles, 55
La garnison se compose d'une cinquantaine d'hommes d'infanterie de marine commandés par un lieutenant.
Ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, le siège du gouvernement est dans l'îlot Madame, situé à l'entrée du port de Sainte-Marie ; là se trouvent le palais du gouverneur, l'hôpital» qui contient cinquante lits ; la caserne, les magasins, et un arsenal en miniature, avec un quai d'abatage pour la réparation des navires.
Le port constitue un excellent refuge, où les bâtiments, suivant la route des Indes sous le vent de Maurice et de Bourbon, peuvent venir s'abriter contre les cyclones, si fréquents dans ces parages. Mais il est peu connu, et l'on ne saurait trop déplorer cette ignorance, quand on songe au nombre considérable de sinistres que l'on aurait pu éviter, si les capitaines
étaient venus y chercher un abri contre la tempête. C'est donc une question fort importante à étudier, d'autant plus que Je développement pris chaque jour par notre commerce avec Madagascar fera de Sainte- Marie l'entrepôt de tous les produits venant de la cote occidentale de la grande île africaine.
En face de l'îlot Madame, sur Tîle même, s'élève le village d'Ambodifotro,lc centre le plus populeux de l'île, la capitale. Il se compose de nombreuses cases, répandues sans ordre sur le littoral, qui servent d'habitation aux indigènes. Ces cases sont faites de forts branchages, entièrement recouverts de nattes épaisses dont le tissu, très serré, protège parfaitement contre les rayons brûlants du soleil et contre les pluies abondantes qui tombent pendant la plus grande partie de Tannée.
A l'extrémité sud du village s'élèvent quelques habitations plus confortables; ce sont les demeures des colons européens.
Un peu plus loin, l'église catholique, petite et très simple, desservie par deux Pères Jésuites, puis l'école tenue par les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny.
Non loin de là, on voit un fortin carrée ayant pu contenir une dizaine d'hommes; sur une des faces sont gravées les armes de la France et la date de 1753, époque de notre occupation, quoique notre première prise do possession remonte à l'an 1643.
Outre Ambodifotro, l'île compte un certain nombre de villages; mais ce sont, pour la plupart, de simples réunions de cases sans importance, et les seuls que l'on puisse citer sont : Batalava, Bâta, Pataka.
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