CHAPITRE I
lutrodttction. — Les Français dans l'Inde : pieniières tentatives : Caron, François Martin, Lenoir, Dumas, Dupleix, Bnssy, Godeheu, Lally-Tollendal. — • Décadence de nos possessions. —
• PricCf», reprises et perdues. — Les sapeurs de Calcutta, 1870. — Lés établissements actuels.
Le plus difficile, pour récrivain qui entreprend de parler de l'Inde dans un ouvrage au cadre aussi restreint que le nôtre, est à coup sûr de savoir se borner. L'Inde n'est-elle pas par excellence le pays du merveilleux, la terre des palais enchantés, des religions bizarres, des choses étranges, des hommes plus étranges encore? Qui de nos lecteurs n'a frértii plus d'une fois au récit de quelque palpitante histoire de Thugs, ou suivi quelque habile conteur dans les péripéties d'une émouvante chasse au tigre ou à l'éléphant ? qui n'a jamaisentendu parler de la Montagnede lumière,\e fî m uxdiamantdecentquatre-vingtscarats, aujourd'hui le plus étincelant joyau de la royale cou-
ronne d'Angleterre? Ce seul nom des Indes n'a-til pas fait rêver parfois h des amoncellements fantastiques de richesses inouïes, à des chatoiements d'émeraudes, à des trônes d*or massif piqués d'étincelants rubis?... Hélas I nos lecteurs doivent s'attendre à ne rien trouver de pareil ici ; co n'est malheureusement pas rinde tout entière que nous avons à faire connaître : cette étude, que nous tâcherons de rendre aussi complète que possible, a pour unique objet Tlndo française, — et il faut avouer que c'est aujouvd'hui bien peu de chose.
Il y a un siècle et demi à peine, les Français gouvernaient directement ou indirectement la moitié de cet immense et féerique pays ; peu s'en fallut même quMl ne tombât tout entier sous notre domination.
Actuellement, nous n^ possédons plus que cinq villes ; le nombre de nos sujets, si l'on peut ainsi parler, ne s'élève pas à plus de deux cerd cinquante-trois mille individus, parmi lesquels on compte à peine quinze cents Européens.
L'Inde continentale anglaise, au contraire, a deux cent quarante et un millions d'habitants, répartis sur une surface de trois millions cinq cent mille kilomètres carrés ; empire colossal, douze fois plus considérable en superficie que la France, aussi vaste que 1 Europe entière, moins la Russie.
Comment avions-nous atteint d'aussi brillants résultats? comment, tandis que nos voisins ont grandi outre mesure, sommes-nous à ce point déchus?
C'est ce que nous allons entreprendre de raconter, en priant le lecteur de nous excuser, si, gênés par notre cadre, nous passons rapidement parfois sur des
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faits historiques qui mériteraient à eux seuls un volume.
Dès 1503, les Français avaient porté leurs vues sur rinde; mais leurs premières tentatives ne méritent d'être signalées que pour mémoire. En 1604, Henri IV accorde le privilège exclusif du commerce à une compagnie do négociants qui ne savent pas mettre à profit ce splendide monopole. En 1616 et 1619, des négociants de Rouen font à Java plusieurs expéditions commerciales dont les résultats ne suffisent pas t les encourager. Un essai de colonisation tenté un peu plus tard par des Dieppois à Madagascar ne réussit pas, mais donne à Richelieu Tidée de former une Compagnie des Indes, Les perfidies et les brutalités de ses agents la conduisent promptoment à la ruine, malgré les efforts énergiques du maréchal de La Meilleraye. Enfin, en 1664, Colbert crée la véritable Compagnie des Irdes Orientales.
Disons, en quelques mots, ce qu'était cette institution ; c'est avec elle en effet, bien que le plus souvent contre son gré, que notre puissance dans l'Inde atteignit son apogée, c'est par elle que nous la perdîmes, c'est l'incapacité, l'étroitesse de vues de ses directeurs, aggravées par la faiblesse du gouvernement de Louis XV, qui devaient nous conduire à la plus honteuse des ruines.
Elle fut créée au capital de quinze cent mille livres tournois (1). Colbert lui accorda le monopole commercial deTInde pendant cinquante ans, et Louis XIV,
(1) La livre tournois (nom qui lui vient du lieu de sa fabrication, Tours) était de 20 sons tournois, et chaque sou de douze deniers ; trois deniers formaient un liard.
dans un ddit d'août 1661, déclara qu'un homme do noble naissance ne dérogeait pas en faisant le trafic avecl'Iade. Le gouvernement s'engageait en outre à couvrir la Compagnie de ses pertes éventuelles pendant les dix premières années d'exercice, et mettait à sa disposition autant d'hommes de troupe et de vaisseaux de guerre qu'elle le jugerait utile pour son triomphe ou pour sa sécurité.
Le chef de la première expédition fut Caron, un déserteur hollandais. Il expédia plusieurs fois de riches cargaisons, à la grande joie du gouvernement et des directeurs de la compagnie. Mais, somme toute, les établissements tentés à Madagascar, à Surate, à la baie de Trinquemale dans Tîle de Ceylan, et à San- Thomé sur la côte de Coromandel, ne prenaient pas sérieusement racine. D'ailleurs la bonne foi de Garonne tarda pas à devenii suspecte.
Il fut rappelé en 1673, et remplacé par François Martin, qui avait servi sous lui ; homme aux allures simples, mais à l'esprit large et droit, aux résolutions \iiergiqu"S. En 1683, Martin acheta au souverain du pays la petite bourgade de Pondichéry, et c'est là que la Compagnie finit par se décider à concentrer toutes ses forces.
Le petit établissement, bien fortifié, administré avec sagesse, entra en pleine voie de prospérité. Malheureusement, les Hollandais, alors les seuls Européens influents dans 1 Inde, voyaient avec jalousie nos tentatives pour nous établir à côté d'eux^ et, le 8 septembre 1693, ils vinrent mettre le siège devant Foiidichéiy. Leur flutte ne comprenait pas moins de dix-LCuf vaisseaux du ligne, escortés de plu-
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sienrs transports et bâtiments do moindre importance. Ces navires portaient (juinze cents soldats et deux mille matelots européens, sans compter de nombreux indigènes cîingalais au service de la Hollande. Ils amenai, nt avec eux six mortiers, seize canons et tout un matériel de siège.
Martin réclamait depuis longtemps des renforts à la Comi)agnie ; mais absolument décidée à ne faire aucun sacrifice, même pour sauvegarder ses intérêts, qu'elle ne sut jamais comprendre, elle ne lui avait rien envoyé, et le chef français ne disposait à ce moment que de six canons, de trente-cinq soldats européens, et de trois cent cinquante Indiens mal discipliné-'. Avec ces moyens de défense dérisoires, il réussit pourtant à tenir les Hollandais en échec pendant douze jours. Au bout de ce temps, toute résistance était devenue matériellement impossible : il fallut se rendre. Ce qui restait de la garnisoa sortit avec les honneurs de la guerre ; mais la ville devenait la propriété de la Compagnie hollandaise, et il avait été stipulé que tous Its Français devaient être rentrés en France dans les six mois qui suivraient la capitulation.
Nr;us étions donc chassés, et potfr toujours, semblait-il, de cette côte de Coromandel, où l'étAblissement français avait prospéré pendant dix-sept ans. Les directeurs de la Compagnie française ne pouvaient imputer qu'à eux mêmes cette perte considérable. Nous les verrons cependant par la suite garder la même ligne de conduite qu'ils avaient tenue avec Martin. Disons, une fois pour toutes, comment ils étaient amenés à commettre une inconcevable erreur. Marchands avant tout, préoccupés uniquement de tou-
cher le plus rapidement possible des bénéfices considérables, effrayés dès que leurs dividendes semblaient diminuer, ils ne surent jamais s'imposer les sacrifices nécessaires pour fonder d'abord, et défendre ensuite dans rinde un établissement solide et durable. Quant à la grandeur et à la gloire de la France, en vérité elles leur importaient peu, et les gouverneurs qui commirent la noble faute de s'en soucier trouvèrent leurs plus cruels ennemis dans les directeurs et les conseillers de la Compagnie.
La guerre que nous soutenions seuls à ce moment contre la Hollande, l'Angleterre, l'Espagne et l'Allemagne coalisées, se termina le 21 septembre 1697 par le traité de Ryswick. On sait qu'il y était stipulé que les places prises par les belligérants, en Europe ou ailleurs, seraient restituées de part et d'autre; une clause spéciale maintenait intactes les fortifications de Pondichéry.
Martin y fut envoyé de nouveau comme gouverneur, et il était escorté cette fois d'une escadre portant deux ce.:ts hommes de troupe, quelques ingénieurs, de l'artillerie de campagne et de siège, enfin une certiiine quantité d'approvisionnements militaires ou autres. En 1701, le commerce de Surate était tellement tombé que le conseil supérieur des Indes fut transporté de cette ville à Pocdichéry, qui devint des lors la résidence du gouverneur général, ayant l'autorité suprême sur tous les comptoirs français de l'Inde.
Martin fit preuve dans son gouvernement d'une loyauté, d'une fermeté et en môme temps d'une douceur remarquables vis-à-vis des indigènes. Aussi Pondichéry devint rapidement une ville des plus
NUB FUTITES COLOX.
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florissantes, et quand le gouverneur monrut en 1706, elle ne comptait pas moins de quarante mille habitants. Plusieurs autres comptoirs se fondèrent ou se développèrent successivement. C'était Chandernagor, cédé par Aureng-Zob dès 1688; lilahé en 1727; Karikal, acheté au roi de Tangaour en 1 739 ; Yanaon et Mazulipatam en 1752.
Malheureusement, notre prospérité momentanée ne fit que décroître à partir de la mort de François Martin, et, malgré les magnifiques privilèges qui lui avaient été concédés, la Compagnie était devenue à peu près insolvable, quand Law parut. La fièvre de spéculation allumée par le système du hardi financier lui rendit pendant quelque temps une vie factice, mais extrêmement brillante : Its actions, émises à cinq cents francs, montèrent jusqu'à vin;çt mille francs. Tout cela devait se terminer par une cnta.«lroplio en 1720. Heureusement, pendant cette période do prospérité inouïe, les directeurs n'avaient pu faire autrement que d'envoyer dans Wnde d'assez sérieux a])provisionnements de toute nature ; aussi fut-il permis au gouverneur Lenoir de traverser les époques pénibles sans trop laisser péricliter nos établissements. Il fut d'ailleurs puissamment secondé par un génie naissant que nous retrouverons plus loin.
De 1720 à 1741, les finances de la Compagnie languirent, d'autant plus que ses directeurs semblaient rivaliser entre eux d'insouciance et d'incapacité. Cependant nos comptoirs se maintinrent encore, grâce aux qualités pratiques que déployèrent sxtr place quelques-uns de ses agents.
L'un d'eux mérite une mention spéciale pour son
-2;>G NOS PETITES COLOKIES.
zèle intelligent, c'est Dumas. D'une intrépidité à toute épreuve, mais en même temps adroit et prudent, il reprit les traditions de Martin^ qui consistaient, en gomme, à se concilier les bonnes grâces des princes hindous en même temps que des populations, et à aorrandir les possessions françaises par les moyens pacifiques. Il sut, notamment, nous conquérir une influence politique considérable par la fermeté dont il fit preuve pendant la grande invasion des Mahrattes en 1740. La concession de territoire obtenue à ce moment n'était rien en comparaison de Tascendant moral que nous conféra le Grand Mogol reconnaissant, en élevant le gouverneur français au rang de Nabab. Lorsque Dumas se retira en 1741, il pouvait à bon droit se flatter d'avoir considérablement rehaussé la position de la Compagnie.
Le successeur de Dumas ne fut autre que Dupleîx. Cet homme remarquable mit au service de la Compagnie une énergie extraordinaire et les puissantesfacultés d'un administrateur de génie. Mais, tout en se dévouant corps et biens aux intérêts de la Compagnie, puisqu'il alla jusqu'à lui sacrifier, dans les circonstances difliciles, sa fortune particulière, Dupleix poursuivit un but plus élevé et plus patriotique, la grandeur de la Fmnce et la ruine de ses ennemis héréditaires, les Anglais.
Ce but, il l'atteignit un instant; mais sa douleur n'en fut que plus poignante lorsque, arrêté dans son essor par un peuple de marchands timorés, incompris, calomnié et trahi, il vit sa grande œuvre entièrement détruite. C'est l'histoire même de la France dans rinde que celle de ce grand homme si cruellement
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traité par ses ingrats contemporains, si longtemps méconnu, ignoré d'une postérité oublieuse. Elle a été remarquablement écrite en 1881 par M. Tibulle Hamont(l). Nous ne saurions mieux faire que de résumer ici, avec l'autorisation de l'auteur, les principaux chapitres de ce très intéressant ouvrage.
Dnpleix, fort jeune encore, avait fait aux Indes plusieurs voyages, pendant lesquels il acquit des notions approfondies sur ce pays en général, sur le commerce, la marine, etc. Son père, riche actionnaire de la Compagnie, lui obtint en 1720 le poste de membre du conseil supérieur et de commmissaire des guerres, titres pompeux, avec des émoluments modestes. Lenoir, alors gouverneur, était un vieux négociant, très affable et très fin, fort au courant des affaires de l'Inde. Il apprécia bientôt la haute intelligence de Dupleix, l'aima, en fit son élève, et, en lui confiant le soin délicat d'écrire 1(îs dépêches que le conseil adressait en France ou aux potentats indi^jns, l'initia à tous les secrets politiques et commerciaux de la Compagnie. Cela devait servir à Dupleix, qui, habile à tirer parti de tout, opéra une véritable révolution dans le système commercial de nos établissements. Il eut l'idée bien simple, mais qu'on n'avait pas eue avant lui, de conduire dans les marchés de l'intérieur tout ce qu'il put se procurer de produits européens, et substitua une véritable afHuence de roupies à la pénurie de fonds dont nos comptoirs avaient toujours souffert jusqu^alors. 11 rendit ainsi un immense service à la Compagnie, et gagna lui-même une for- Ci) Pion et Cio, éditeur!
inno considërable. Aassi, en 1730, lai confia-t-on le gouvernement de Chandernagor.
« On attend de moi, — écrit Hapleix à ce sujet, — le rétablissement d'une colonie manquant de tout, et d'oi Tindolcnce, le relâchement de la discipline, la pauvreté, ont à jamais banni le commerce. » H dépassa l'attente. De la ville désolée, il entreprit de faire le centre d'une double circulation commerciale, d'où partiraient les marchandises destinées aux marches de rilindoustan, du Japon, de la Chine, de la Perso, do l'Arabie, — où arriveraient en échange l'or et l'argent des Asiatiques. Il réussit entièrement, parce qu'il sut mettre sa fortune particulière au service do rintérct général, et qu'il transforma sa maison en un véritable établissement de crédit. En 1741, Chandernagor était considérablement agrandi ; on V avait construit diœ mille maisons , et toutes les caisses regorgeaient d'or : Dumas ayant donné sa démission, Dupleix fut nommé gouverneur de Ponilichérj.
Peu de temps avant son élévation, il avait épousé une créole française, d'origine portugaise. Mademoiselle Vincent. Cette jeune femme, qui est restée célèbre dans la contrée sous le nom de Joanna Begum, — la princesse Jeanne, — joignait aux charmes fascinateurs de l'Indienne les plus hautes qualités de l'intelliorence et du cœur. Possédant à fond tous les dialectes du pays, elle eut le bonheur, par la suite, de rendre à son mari des services de confiance importants surtout dans les moments critiques de ses relations avec les princes hindous.
Voici donc Duphix arrivé, après vingt ans de
tel w4Êk
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séjour dans le pays, à un poste élevé où il pouvait déployer ses admirables talents d'homme d'Etat. Les circonstances réclamaient justement l'intervention d'un politique habile.
Depuis longtemps déjà, les Anglais avaient aussi formé une Compagnie des Tndes, éiablle à Bombay, à Madras, au fort Samt-Davîd,à Mnzulîpatam et à Visagapatam, rivale de la nôtre, bien entendu, et comme elle exclusivement commerciale jusqu'alors. Or, les deux Compagnies étaient à la veille de subir une transformation complète, et de devenir des puissances politiques, conséquence obligée de leur constitution même et des caractères dos deux nations. La France avait déjà été engagée par Damas le Nabab, dans la politique d'intervention, qui nous avait valu Karikal et le territoire de Mahé.
Quel spectacle nous offre à ce moment l'empire des Indes? Le royaume du grand Mogol, autrefois si colossalement riche et puissant, est déchiré par les divisions ou les révoltes des nababs et des soubabs. Ces fonctionnaires, jadis simples employés chargés de percevoir les impôts, ont usurpé peu à peu toutes sortes de pouvoirs et remplacé la centralisation des Mogols par une espèce de féodalité asiatique. Ils sont devenus de petits rois^ chacun s'est taillé un domaine et désire le transmettre à ses descendants. Toute ou-» verture de succession estlecommencement d^nn drame où le poignard et le poison donnent tour à tour le trône. Les provinces sont ravagées par les guerres des prétendants, le pouvoir du grand Mogol va évidemment passer en d'autres mains.
€ Qui hériterait, — dit M. TibuUe Hamont —
de ce pouvoir si redoaté naguère ? Assisterait-on à an morcellement de l'Inde au profit des nababs, ou le Peishwaj le plus paissant des chefs mahrattes, succéderait-il au Mogol ? Dupleix, qui connaissait à fond la situation, qui avait analysé les causes et les effets, qui savait quelle supériorité la race européenne avait sur la race Indoue, vit quMl était possible à un troisième compétiteur de réussir, et que l'héritier oblige du trône de Delhi, c'était l'Européen, c'est-à-dire la France, si elle le voulait. C'était par l'ascendant moral qu'on pouvait arriver k la domination des peuplades Indiennes, l'empire appartiendrait à lu nation qui éblouirait le plus les indigènes. Toutdcpendait donc de l'issue do la guerre qui allait éclater entre la France etTAngleteiTe. »
Dès lors, la fondation du royaume franco-hindou, après la défaite des Anglais, était résolue dans l'esprit de Dupleix.
<î: lia déjà conçu un plan vaste, compliqué, mais où il n'y aura plus tard, dans l'action, que bien peu de chose à changer. La faiblesse do l'empire mogol lui donne l'occasion d'intervenir à son gré dans lès affaires de l'Inde, et par cela même le moyen de se substituer aux musulmans dans la domination du pays. Les armées hindoues ne lui causent aucune frayeur ; il est sûr de dissiper ces immenses multitudes avec un petit corps de soldats français dirigés par la tactique de l'Occident. Il se charge de perauaderaux princes indigènes qu'il est de leur intérêt d'accepter le secours de nos troupes contre la turbulence de leurs sujets ou les invasions de Tétranger... Trouvant dans une telle alliance toutes les garanties
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qai donnent aux trônes la stabilité et la sécurité, ils s'engageraient sans peine à poarvoir à la solde et à l'entretien de la force auxiliaire. Grâce à la mauvaise administration des gouvernements indigènes, la solde de ces troupes demeuremit toujours en arrière... il serait facile alors d'obtenir du prince des concessions de territoire en paiement, ou la mission de percevoir les impôts avec une délégation de la toute-puissance. D'allié du nabab on en deviendrait alors le protecteur ; on en ferait ce qu'on voudrait avec la menace de lui retirer l'appui de nos baïonnettes. Le souverain de tant de millions d'hommes ne serait plus qu'un mannequin entre nos mains^ et nous nous servirions du <i: fantoche au titre pompeux, comme d'un porte-voix pour dicter nos volontés à l'Inde ».
L'Angleterre ne reculerait pas devant la guerre^ pour s'opposer à l'exécution d'un projet si dangereux pour elle. Eh bien, la seule chose qui importe à Dupleîx, c'est d'être prêt le premier. « Comme lui seul connaît l'impuissance du Mogol, comme lui seul a des plans de conquête définis, sait où il va et ce qu'il veut, il a barre sur T Angleterre et doit garder la supériorité delà vitesse acquise.
€ Mais l'œuvre de préparation était multiple et longue. Il fallait d'abord réorganiser l'administration de la Compagnie, remettre de l'ordre dans les finances, fortifier Pondichéry, créer une armée. La seconde partie de la tâche était la plus délicate... Comment arriver à nouer des rapports avec ces nababs entourés d'un faste éblouissant^ aussi hauts •que les monts, adulés, inaccessibles, pleins de mépris pour les Européens^ marchands à l'humble costume,
poussière hamaine snr laquelle ces potentats laissaient tomber un regard dédaigneux du haut de leurs palanquins, escortés de gardes et d'esclaves aux habits chatoyants d'or et de pierreries?
€ Avec sa connaissance du caractère hindou , Dupleix compnt que la première condition pour réussir, c'était ^e se présenter dans les négociations non pas comme un marchand, mais comme un ofBcier du Grand Mogol, l'égal de ces orgueilleux feudataires. »
Il reprit donc le titre Je nabab conféré à Dumas^se para d'un brillant costume, s^entoura de luxe, et, dans tout l'appareil d'un prince asiatique, entreprit le voyage du Bengale, pour se faire reconnaître aussi nabab de Chandernagor. Il alla à Hougli rendre visite au gouverneur musulman. Celui-ci, reconnaissant la supériorité du nabab de Pondichéry, se prosterna devant l'officier du Grand Mogol, et l'imagination des Hin* dous fut vivement frappée. Le but était atteint. Désormais, à leurs yeux, les Français et leur chef n'étaient plus des barbares, des infidèles, mais des amis et des égaux ; ce sentiment devait pénétrer peu à peu dans toute l'Inde.
 son retqur, Dupleix réforme l'administration de la Compagnie, réduit les dépenses, surveille les fonctionnaire?. Il s'occupe aussi activement de la formation d'une armée, essaie de construire des cadres solides et d'assurer le recrutement des cipayes. Enfin il commence à réparer les fortifications de Pondichéry, surveillant les travaux, puisant dans sa propre bourse pour y subvenir, se montrant à la fufs ingéaîeur, entrepreneur et banquier.
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A ce moment — 1743 — Dapleîx reçut des directc^irs de Paris une dépêche qui se résumait ainsi : « réduire absolument toutes les dépenses de l'Inde au moins de moitié, suspendre toutes les dépenses des bâtiments et fortifications ».
Le grand homme, indigné, se contenta d'avancer au trésor de la Compagnie cinq cent mille livres et poussa ses travaux avec plus d'activité que jamais.
Une nouvelle dépêche vint lui apprendre Touvcrture des hostilités contre l'Angleterre au sujet de la succession d'Autriche. Mais elle confirmait en même temps les termes de la première, et, naïveté vraiment incroyable I enjoignait à Dupleix de conclure avec le gouverneur des établissements anglais un traité qui, assurant la neutralité des deux Compagnies, leur permettrait de continuer tranquillement leur commerce au milieu de la conflagration universelle.
Dupleix, évidemment, ne croyait pas à la possibilité d'une pareille convention. Néanmoins il pensa devoir obéir, et, la douleur dans l'âme, écrivit au gouverneur de Madras : il poussait la résignation jusqu'à le supplier de conserver la neutralité. Morse répondit avec hauteur qu'il ne pouvait entamer aucune négociation, et qu'il avait seulement reçu l'ordre de traiter la Compagnie française en ennemi.
Dupleix apprenait en même temps qu'il ne devait pas compter sur l'escadre de La Bourdonnais, gouverneur de l'Ile de France ; celui-ci, envoyé au secours de Pondichéry, venait de recevoir contre-ordre. C'était l'abandon complet. Et les fortifications n'étaient pas achevées, et le pain manquait, et la garnison européenne ne se composait que de quatre
€ent trente-six soldats î... Pondîchéry, presque aussitôt bloqaé, eût été perdu avec tout autre que Dupleîx. Heureusement, cet homme admirable avait su se faire un ami d'Anaverdikan, le plus puissant des princes hindous. Celui-ci intervint. Le conseil de la Compagnie anglaise, beaucoup plus intelligent, mais alors aussi timoré que le nôtre, le croyait très redoutable. Cette intervention nous sauva, mais au prix de notre prestige aux yeux des Hindous.
Le sept juillet 1746, La Bourdonnais entrait enfin dans la rade de Pondichéry, avec une escadre quMl avait presque créée lui-même, après mille péripéties -et une victoire indécise à Negapatam^ que nous n'avons pas à rapporter ici.
Le nom de La Bourdonnais a été longtemps, entouré d'une auréole presque légendaire, tout ensemble glorieuse et sentimentale, résultat auquel le fameux Toman de Bernardin de Saint-Pierre a beaucoup contribué. Si Ton n'eût déjà détruit la légende, nous pourrions le faire en pende mots. Du héros, La Bourdonnais n'a que la bravoure> et une énergique ténacité; mais il est surtout orgueilleux, entêté et égoïste. Partout où il se trouve, il faut qu'il commande et qu'il brille ^eul ; tout succès d'un autre lui fait prendre la fuite :, il ne devait pas rester longtemps aux côtés de Dupleix. '
Celui-ci voulait absolument l'envoyer combattre et détruire la flotte anglaise. Mais La Bourdonnais, qui| Tie recevait d'ordre de personne, hésita si longtemps qu'il ne fit rien. Il hésita aussi à aller mettre le siège lie vaut Madras; il s'y résolut enfin, et l'emporta d'assaut. Mais, la ville prise, M refusa l'obéissance au gouverneur, et consentit, malgré ses ordres ou ses
supplications^ à recevoir une rançon pour Madras. Il résista anssi aux ordres du Conseil^ prenant enfin l'attitude d'un véritable révolté. Il essayait de colorer sa conduite de prétextes d'honneur, mais la vérité est que, fort jaloux, la seule vue de Dupleix le mettait hors de lui. Heureusement la lecture d'instructions nouvelles reçues de France réussît à l'adoucir, il négocia une transaction avec le Conseil, et finalement quitta l'Inde, où il avait été acclamé comme un Messie quatre mois auparavant y laissant Dupleix absolument sans défense.
Celui qui était ainsi abandonné ne désespéra pas. Anaverdikan, son ancien ami, furieux de ce qu'on ne lui eût pas remis Madras, suivant les promesses solennelles qui en avaient été faites, s'était uni aux Anglais et s'empressa de venir mettre le siège devant cette ville. Dupleix >prit le parti de rompre la coalition en battant les alliés l'un après l'autre. Il commença par mettre en fuite les hordes d' Anaverdikan^ et son plan de bataille fut si habilement imaginé, exécuté avec une telle précision, que la brillante cavalerie indienne Alt décimée et dispersée par les décharges inattendues de nos canons, avant que nous eussions même un blessé. Nos troupes entrèrent à Madras ivres de joie.
Peu de temps après, Paradis, un des lieutenants de Dupleix, après une campagne admirablement combinée par le général, remportait aussi une belle victoire à San-Thomé.
« Ces deux vîcioires eurent dans l'Inde un immense retentissement. On comprit que ce n'était pas seulement deux étonnants faits d'armes; il demeura évident
•que ces deux journées constituaient une date mémorable et qu'elles inauguraient une ère nouvelle pour la |)éninsule. L'infériorité de l'Hindou devant rEuro- ^éen était démontrée. Les nababs n'étaient plus les maîtres de l'Inde, les balles de San-Thomé avaient fcrisé leur sceptre,.. On commença à reconnaître le génie de Dupleîx. »
Celui-ci, délivré de tout danger du côté d'Anaver- •dikan, se retourna alors contre les Anglais, et entreprit une expédition contrôle fort Saint-David. Malheureusement Bussy se laissa battre par trop de négligence à se gard«T. Dupleix répara cet échec par une victoire diplomatique : il acheva d'effrayer Anaverdikan par une démonstration contre Arcate, sa capitale, puis réussit enfin à le détacher de l'alliance anglaise.
Il repfit alors ses projets contre Saint-David; mais <;ette fois encore, Tintervention inattendue de l'escadre anglaise empêcha le pavillon français de flotter sur <îette citadelle.
Nous subîmes un échec sous les murs de Gondeiour, et enfin Dupleix reçut une lettre des Directeurs, qui lui annonçait que l'amiral anglais Boscawen était parti à la tête de huit vaisseaux de guerre, onze transports et six navires, portant quatorze cents soldats anglais et quatorze cents hollandais, et qu'iJ arriverait en même temps que la dépêche. On l'exhortait à faire bonne contenance, mais de troupes ou d'argent, <ie munitions ou d'armes, il n'en était nullement question !
Peu de temps après, en effet, Pondichéry était assiégé. Dupleix fut admirable. Il ne se montra pas «eulement un tacticien habile et un stratégiste de pre-
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mîère force ; il se multiplia partout oîi il y avait un danger, et exalta si bien chez tous l'énergie de la défense, que les Anglais finirent par être obligés de lever le siège.
Il se préparait à reprendre l'offensive , quand il f^prit la conclusion de la paix et la clause impolitique du traité d'Aix-la-Chapelle qui rendait Madras aux Anglais; lourde faute, qui devait nous causer plua tard de nombreux échecs.
Ainsi Dupleîx avait réalisé la première partie de ses projets : il avait vaincu et humilié l'Angleterre — la seule ombre au tableau était cette restitution d'une conquête si chèrement achetée, — il avait ébloui l'Inde. Le nabab d'Arcate, le nizam d'Hyderabad, l'empereur de Delhi, tous tremblaient devant lui; quant aux Hindous, ils le considéraient comme un demi-dieu. Rien ne paraissait plus devoir empêcher la conquête de l'Hindoustan.
Nous ne pouvons malheureusement pas continuer à le suivre avec détails dans son éclatante carrière, car la place nous manquerait ensuite pour montrer comment on récompensa ses services. Nous résumerons en quelques mots une période très brillante : Dupleix conquit tout le Carnate, Dupleia conquit tout le Dékan. Il est indispeo sable d'ajouter que, dans cette dernière entreprise, il fut puissamment secondé par un de ses lieutenants, homme de la plus grande valeur, l'illustre Bussy, dont nous ne pouvons que signaler en passant l'a prodigieuse habileté, la popularité inouïe, l'immense pouvoir et le faste éblouissant. Ce fut lui qui, par ses succès répétés et son incroyable énergie, obtint la cession des Circars à la France,
Après un grand désastre subi à Trîchînapaly, Dupleîx fut complètement renié et abandonné par la Compagnie. Bussy était xiécouragé. Dupleix essaya de raffer- ,mir son moral et expédia en France son ami d'Antheuil, chargé d'éclairer le roi et la nation. Cette ambassade ne pouvait manquer d'échouer complètement. i A la nouvelle du désastre de Trichinapaly, les alarmes des actionnaires furent des plus vives, et le ministère partageait les craintes du comité des Directeurs. Des négociations ayant été entamées à Londres pour la paix entre les deux Compagnies, la première chose que demandèrent les Anorlais fut naturellement le rappel de Dupleix. La France l'accorda I faute qui demeurerait incompréhensible en d'autre temps et avec d'autres gouvernants. On expédia dans l'Inde le cauteleux Godeheu, chargé de faire exécuter de gré ou de force les décisions de la Compagnie: il emportait l'ordre d'arrêter Dupleix ! Cette indignité ne fut pas nécessaire, mais Godeheu réussit à le ruiner complètement. On se souvient des avances énormes faites à la Compagnie; il y en avait encore bien d'autres que nous n'avons pu signaler. On devait affecter à leur remboursement les revenus de la province d*Arcate; mais Godeheu feignit de croire que c'était la caisse des directeurs qui avait fourni les fonds, s'empara des revenus hypothéqués, et lorsque les réclamations de Dupleix se produisirent, le nouveau gouverneur s'arrangea pour que ses comptes ne reçussent l'approbation d'aucun agent ayant droit. L'infortuné grand homme dut repartir pour la France, à bord du navire le duc d' Orléans ; son dénûment était tel, qu'il fut obligé d'emprunter six mille roupies.
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Le principal objet de la mission de Godeheu était de conclure la paix à tout prix. Il la conclut en effet, et voici les principaux articles du traité qui fut signé.
L'article premier établissait que ce les deux Compagnies renonceraient à jamais à toutes dignités indigènes et ne se mêleraient jamais aux différends qui pourraient survenir entre les princes du pays. Toutes les places, excepté celles nommées dans le traité définitif, seraient rendues aux princes indigènes ^.
Cette clause était tout à l'avantage des Anglais ; elle ruinait l'œuvre du Dupleix. N'avait-il pas fait des titres indiens et des prérogatives qui y étaient attachées la base même de sa puissance? Les Anglais, eux, ne cédaient rien , puisqu'ils n'avaient aucune dignité indigène ; ils gagnaient même le gouvernement du Carnate pour leur protégé Méhémet-Ali.
Le deuxième article portait que les Anglais possé doraient le fort Saint-Georges et Devicotta ; le troisième, que les Français garderaient Pondicbéry et un établissement limité entre Nizampatnam et la rivière Gondecama, pour compenser l'infériorité de Karikal à l'égard de Ddvleotta, ou que les districts de Pondichéry seraient! reVidus égaux & ceux du fort Saint-Georges et du fort Saint-David, etc.
On a peine à croire à une pareille abdication, que rien ne justifiait, que rien ne nécessitait. C'était là, dit le major Malleson, des isonditions, non seulement désavantageuses aux intérêts français, mais même dégradantes pourThonneur de la France.
Le vingt-six décembre 1754, Godeheu apposa sa signature au bas de la convention et se félicita. Il en
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avait le droit, puisqu'il avait atteint son triste but puisque l'œuvre de Dupleix était renversée.
Les neuf années que le grand homme méconnu avait encore à vivre ne devaient plus être qu'un long martyre. On opposa à toutes ses demandes des fins de non-recevoir , comm3 si on eût voulu le lasser. Il intenta alors un procès à la Compagnie : on le transforma aussitôt en débat politique, et on déchaîna contre Dupleix les libellistes les plus venimeux. On attaqua avec fureur son administration, on tourna ses plans en ridicule, on Tinsulta, on trouva comique sa prétention de dominer Tlnde, on le traita de rebelle, on l'accusa presque de trahison.
Un grand malheur le frappa : il perdit sa femme, sa meilleure et sa plus précieuse amie. Les embarras d'argent l'envahirent aussi, et la misère ne devait plus lâcher sa proie ; il était abandonné de tous, même de Bussj", qui avait du être son gendre. Dans le dernier mémoire de Dupleix , nous lisons : « Mes services sont traités de fables , et moi je suis traité comme l'être le plus vildu genre humain. Je suis dans la plus déplorable indigence ; la petite propriété qui mo restait vient d'être saisie : je suis contraint de demander une sentence de délai, pour éviter d'être traîné en prisun 3).
Quelques jours après, il entrait en agonie. II mourut le 10 novembre 1764 , dans une maison de la rue Neuve-des-Oapucines , sur remplacement occupé' autrefois par le ministère des affaires étrangères, tout" près du palais de la Compagnie des Indes. Son plus grand tort, dit M. Cartwright, fut de rester « aveugle à la démoralisation et à la défaillance de la France
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de son temps. Tous ses malheurs farent dus à la contradiction non remarquée qui existait entre sa hardiesse personnelle et la nature pusillanime des hommes sur lesquels ses grandioses conceptions étaient condamnées à s'appuyer J>.
A partir de ce moment, nos efforts dans l'Inde ne ressemblent plus en rien aoK vastes desseins dont Dupleix et Bussj avaient poursuivi l'accomplissement.
Le successeur de Dupleix fut le comte de Lally- Tollendal, qui devait être plus malheureux encore que son illustre prédécesseur. Issu d'une famille Irlandaise qui avait émigré en France à la chute des Stuarts, il s'était illustré à Fontenoy , puis aux sièges de Berg-op-Zoom et de Maëstricht. On lui attribue en général la ruine de notre puissance dans l'Inde ; il la consomma sans doute, mais quel homme eût-il fallu pour nous relever , quand l'on sait qu'ua juge peu suspect de partialité, le major Malleson, a déclaré que les conditions de la paix signée par Godeheu n'eussent pas été plus désavantageuses pour les Français, si elles avaient été dictées par Saunders, h général anglais lui-même! D'ailleurs, la fin tragique de Lally-Tolleudal doit rendre la postérité moins sévère pour l'infortuné gouverneur.
L'Angleterre nous abreuvait d*humiliations depuis plus d'un an déjà, capturant nos navireset saccageant nos colonies, lorsqu'on 1756 Louis XV se décida enfin à lui déclarer la guerre. Lallj-Tollendal fut envoyé dans Tlnde, avec le titre pompeux de commandant général de tous les établissements français
dans l'Asie Orientale. U amenait deux mille soldats
environ, indisciplinés et pillards, le rebut de Tannée
— deux lieutenants absolument incapables : Tamiral
Aclié et le chevalier de Soupire, — enfin quelques bons
officiers, comme Grillon^ Conflans et Montmorency.
Quant au comte lui-même, c'était, à vrai dire, un soldat d'une admirable intrépidité, mais un déplora* ble administrateur. Brave et brillant , dépourvu en revanche de sang-froid et de toute aptitude à gouverner les hommes, il a résumé lui-même sa seule politique en quatre mots : « plus d'Anglais dans l'JBindoustanl » Il les abhorrait, non seulement comme Français, mais encore et surtout comme fils d'Irlandais proscrit.
Son arrivée fut signalée par un présage qui impressionna fâcheusement les superstitieuses imaginations des Hindous. Quelques-unes dos pièces qui saluèrent son entrée dans la rade de Pondichérj' étaient chargées à boulet et endommagèrent gravement son navire , le comte de Provence,
Toutefois, le début de ses opérations militaires fut brillant. 11 s'empara successivement de Cuddalore et de Saint-David, la redoutable forteresse devant laquelle Dupleix avait toujours échoué, et vînt mettre le siège devant Madras, dont la prise devait asseoir définitivement la domination française sur la côte de Coromandel.
Par contre, le nouveau gouverneur commettait de lourdes fautes. Un jour, dans un accès de colère, il fit atteler à ses chariot?, faute de bœufs, tous les Hindous qui lui tombèrent sous la main : nobles guerriers et vils Soudras, brahmes sacrés et parias immondes^ furent pour la première fois confondus
SOUS un joug qu'ils n'eussent jamais cru devoir porter. Une autre fois, en recherchant des trésors imaginaires, il bouleversa de fond en comble une pagode célèbre; quelques prêtres vinrent errer la nuit autour du sanctuaire profané : Lally, qui les prit pour des espions anglais, les fit simplement attacher à la bouche de ses canons. Tel était l'homme. Est-il besoin de dire que par de tels procédés il allumait une haine dangereuse dans l'âme de ces races vindicatives, et transformait en implacables ennemis ceux-là même que Martin, Dumas^ et Dupleix surtout, avaient rendus nos alliés naturels ?
En même temps, nous perdions Chandemagor, notre place la plus importante au Bengale.
Du moins Lally comptait-il prendre Madras. La défection de Tamiral Aché, qui voulut absolument aller croiser au large de Ceylan, le contraignit à lever le siège et à rentrer à Pondichéry.
La faute la plus grave du gouverneur fut le rappel de Bussy, qui avait achevé la conquête du Dékhan, et qui continuait à y fort maltraiter l'Anglais. Lally- ToUendal détestait, et le croirait-on ? méprisait ce chef aussi habile qu'intrépide; mais est-il seul responsable de sa grossière erreur, et qui donc en France lui avait inculqué cette idée que les lieutenants de Dupleîx étaient avant tout des voleurs ? Dès que Bussy eut disparu, Mazulipatam fut pris et le Dékhan perdu, comme l'était déjà le Bengale. Le jour approchait où il ne nous resterait plus que Pondichéry, contre lequel il serait facile à nos ennemis de concentrer des forces redoutables.
Lally-Tollendal assiégea une seconde fois Madras,
et s'empara de la ville noire; son snccès aurait ëtë complet si la mauvaise volonté générale, qui raccompagnait partout, n'eût paralysé ses efforts; — si Bussy, qui lui gardait rancune, ne Teût pas très faiblement secondé; — si les autorités et les administrateurs de Pondichérj, que l'irascible Irlandais s'était aussi aliénés, n'avaient complètement oublié de pourvoir à ses approvisionnements.
Il dut rentrer de nouveau à Pondichéry, la rage et le désespoir dans Tâme. 9 y trouva la disette, une absolue pénurie de fonds, et partant la révolte. Lally fit fondre sa vaisselle d'argent pour payer la solde des troupes, et, Tordre à peu près rétabli, courut s'emparer de Serringbam. Ce fut notre dernier succès. Une bataille perdue à Vandarachi ouvrit aux Anglais le chemin de la capitale, et le dix-liuit mars 1760, celleci se trouva bloquée par terre et par mer. Le comte de Lally-ToUendal, bien que malade, accomplit des prodiges, et soutint sans faiblir, pendant dix mois, les efforts d'un ennemi vingt fois supérieur en nombre. Détesté, trahi même de toutes parts, peut-être eût-il résisté encore; mais le grand conseil des Indes le somma enfin de capituler, ce qui fut fait le 14 janvier 1761.
Le général anglais Cootte exigea que les assiégés se rendissent à discrétion. Les fortifications furent démantelées et les Français renvoyés en France; Lally s'embarqua pour l'Angleterre sur un navire hollandais. Il y reçut un accueil des plus honorables : cette fois du moins, nos ennemis séculaires surent rendre hommage à un glorieux vaincu. Mais le comte avait hâte de rentrer en France pour se justifier des
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accusations de toute nature portées contre lui. II y fut l'objet d'une réprobation universelle, injuste à bien des égards ; tous ceux qu'il avait eus sous ses ordres dans l'Inde le déhigraiont, ou, pis encore, le calomniaient: les uns, parc^ qu'il avait, par une énergique répression, interrompu le cours de leurs friponneries; les autres, parce que ses maladresses avaient froissé leurs susceptibilités ou révolté leur patriotisme. Noua connaissons assez le comte pour savoir qu'il n'était pas homme à rocvivoir les coups sans les rendre : il se mit donc à récriminer violemment contre tous, et alors aussi Bussy, Acbé, les conseillers de Pondichéry, tous s'unirent contre lui. Un Jésuite de l'Inde, le Père La vaur, avait composé deux mémoires surLalIy: 'l'un, pompeux diihyrambe, exaltait outre mesure les vertus et les mérites de l'ancieG gouverneur ; l'autre, au contraire, le dépeignait comme un malhonnête homme et un traître. Lavaur se proposait de faire connaître le premier ou le second, suivant les circonstances, mais il mourut, ses papiers furent saisis, l'écrit apologétique disparut, l'autre fut publié, et voilà Lally-Tollendal accusé de concussion et de haute trahison.
Son procès, commencé le six juillet 17C3, se termina le six mai 17G6. Nous ne pouvons en reproduire ici tous les détails véritablement odieux; nous nous contenterons de dire, pour indiciuor d'un trait dans quel e.*p:it il fut conduit, qu'un lui refusa absolument et par trois fois les conseils d'un avocat. Lorsqu'amcné sur la sellette, il vit la dérision de l'interrogatoire, les juges déterminés à l'avance, il défit son habit, montra les blessures <[ui labouraient sa poitrine, désigna sa
tète blanchie avant Tâge et dit d'ane voix atnère: Voilà donc comment vous récompensez cinquante-cinq années do service ! — On le condamna à être décapité. Lovant alors un compas qa*il avait réussi à se procurer, il s'enfonça le fer dans le coeur. La blessure était des plus graves ; mais poor quMl n'échappât point à la honte prétendue du dernier supplice, ses enucniis lo liront avancer de six heures. Les détails do rcxéculion sont j)lus ignobles encore que ceux de la procédure: bâillon, brutalités du bourreau, rien n'y manqua. On demeure stupéfait en présence de pareilles monstruosités; il était donc devenu bien nécessaire de jeter une victime en pâture à lopinion publique, qui commençait h. exister déjà, et qui déjà était facile à égarer ?... Ulais nenousaventurons point sur un terrain qui n'est pas le nôtre.
Le fils de la victime, le marquis Trophime de Lally-Tollendal, encouragé par cette même opinion publique, qui ne tarda guère à revenir de son erreur, appuyé surtout par Voltaire, obtint en 1783, après des diflicultés inouïes suscitées par la forme, la réhabilitation de la mémoire de son père.
Quant à notre empire des Indes, que cette traoi. que histoire nous a fait un peu oublier, l'impéritie du gouvernement, les maladresses véritablement incroyables de la Compagnie, l'avaient bien à tout jamais ruiné. Bussy tentera en vain de reprendre le cours de ses victoires, en vain l'illustre SufFren recevra du sultan Hyder-Ali le nom de maître des Anglais ; c'en est fait, l'Hindoustan français a vécu,' et rien ne saurait le ressusciter ! L'espace nous manque ici pour redire même sommairement les exploits du
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Grand Bailli. Notre période gloriense dans Tlnde est terminée ; nous avons hâte de conclure ce résumé historique déjà si long, et nous allous nous borner dési^maif à la simple énumération de nos vicissitudes.
La paix de 1763 nous rendit Pondichéry, Mahé, Karikal, Chandernagor et nos autres comptoirs du Bengale, mais avec un territoire beaucoup moins étendu.
Prise encore en 1778, et rendue à la France par le traité de 1783, la ville de Pondichéry retomba, le 21 août 1793, entre les mains des Anglais.
La paix d'Amiens, en 1802, nons- rendit encore un instant nos possessions, mais le 11 septembre 1803, Pondichéry fut pris de nouveau.
Les traités de 1814 et de 1815 nous ont rendu nos établissements de l'Inde dans leurs limites actuelles. Mais, pour comble d'humiliation, l'Angleterre nous imposa la condition expresse de ne jamais fortifier ces débris de notre empire détruit. Pour montrer avec quel excès de rigueur et de morgue stupide elle tint la main à l'exécution de cette clause, racontons un incident à la fois puéril et honteux. Un gouverneur crut un jour devoir faire creuser, près do Chandernagor, un fossé pour V écoulement des eaux malsaines*, aussitôt une Compagnie de sapeurs anglais fut expédiée de Calcutta pour combler ce commencement de fortification. Enfin, injure à peine croyable, on exigea de la France le paiement des journées de travail des sapeurs en question^ et la France paya. A cette époque, lord Castelreagh proposa au congrès de reprendre définitivement les établissements français de l'Inde, en nous rendant en échange l'Ile de France.
Nos compatriotes de Tlnde sont chers à notre cœar comme tous les Français; de leur côté, ils aiment passionnément la mère-patrie, et nons savons quelle farouche explosion de colère et de douleur éclata à Pondichérj, quand il fut un moment question, en 1870, de céder à la Prusse la malheureuse ville tant de fois prise, perdue et reprise. Cependant, nous plaçant uniquement au point de vue des intérêts politiques et commerciaux, nous demandons la permission de dire qu'il eût été bon, à coup sûr, en recouvrant l'île Maurice, d'assurer notre prépondérance dansTOcéan Indien méridional, et de préparer ainsi Tannexion de Madagascar.
La France refusa. Notre reprise dé possession eut donc lieu en 1816 et 1817.
Les établissements français de TLide comprennent aujourd'hui :
Sar la côte de Coromandel, Pondichéry et son territoire, composé des districts de Pondichéry^ de Villenour et de Bahour ; Karikal et les districts qui en dépendent ;
Sur la côte de l'Orixa , Yanaorif son territoire et quelques aidées ou villages ;
Sur la côte de Malabar, Mahé et son territoire ; la loge de Calicut ;
Dans le Goudjerate, la factorerie de Surate;
Au Bengale, Chandernagor et son territoire ; quelques petites loges : Cassimbazar, Jougdia, Dacca, Ballassore et Pathna.
En tout, quarante-neuf mille six cent vingt-deux hectares.
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