‹ Nos petites coloniesChapitre 27 sur 44 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

La vie à Pondichéry. — Jjes pancas. — La table. — Les pousse pousse. — La pointe avx hlagneurs. — Les serpents. — Villégiature. — Les mariages indiens. — Qu'il soit laid, vieux ou méchant. — La fdte des Yamsays. — Bajadères et aifaa. — "Les dohachis.

La vie, dans le chef-Iiea de nos ëtablissements de rinde, s'écoule facile, douce et monotone, comme dans la plupart des colonies. On sort peu, aux heures de travail, an dort souvent sur son siège ou sur son bureau, et les plus chauds moments du jour sont réglementairement consacrés à la sieste traditionnelle. Les sybarites. ne se contentent pas des molles oscillations du hamac; un jeune Indien est chargé d'agiter audessus de leur tcte l'indispensable panca.

Le panca est un immense éventail d'un genre tout particulier. Il se compose d'une large pièce de bois, enjolivée de peintures ou de dorures, suivant les goûts et les moyens de son propriétaire, suspendu par deux poulies au plafond, et qu'un serviteur spécial met on mouvement au moyen d'une longue corde qu'il tire, puis laisse filer entre ses doigts. Il renouvelle et rafraîchit ainsi constamment l'air de l'appartement. Les maisons de Pondichéry, avons-nous dit dans le chapitre précédent, sont coquettes et presque toujours cachées au milieu de bosquets éternellement fleuris. Lent rez-de-chaussée est consacré aux bureaux et magasins ; mai)? là se trouvent aussi la salle à manger, les cuiajtiQiif et leurs dépendances, pièces qui

rv.O NOS PETITES COLONIES.

ne manquent pas d^imporiance, car la table tient dans l'Inde une place considérable.

Le cuisinier y est un personnage qui tranche sur la troupe des serviteurs ordinaires. Ces derniers constituent une véritable foule, qui est en général peu rétribuée. Les mieux payés reçoivent environ quatre à cinq roupies par mois, et chacun doit prélever sur ses gages sa nourriture et son entretien.

Nos lecteurs parisiens ne manqueront pas de se demander commentées pauvres gens font pour vivre. Ils sont beaucoup moins malheureux qu'on ne pourrait le croire, et voici le solution de ce problème :

La loi religieuse interdit formellement aux adorateurs de la Trlmonrhy ou trinité indienne, de goûter aux mets dans lesquels entre un fragment quelconque d'animal ayant vie. Le vin leur est aussi défendu. Le fond de la nourriture des Indiens se compose donc presque exclusivement des menus grains du pays qui sont à un très bas prix, de riz, notamment, et ils ne boivent que de l'eau. Nous faisons exception, bien entendu, pour les ivrognes, en petit nombre d'ailleurs, qui satisfont leur triste penchant avec une liqueur de sève do coco fermentée.

Ainsi donc le bétail, les animaux de basse-cour, le gibier, le poisson etc., sont abandonnés aux Européens. Cela posé, nous n'étonnerons personne en disant que la vie est d'un bon marché excessif à Pondichéry ; on a du poisson, par abonnement, à un prix dérisoire ; un cent de perdrix se vend quinze à vingt francs.

Malgré ces fiiqilités extraordinaires, le nombre des familles créoles de Pondichéry inscrites au bureau do

bienfaisance est considérable, ce qui ne diminue en rien leur orgueil natif, auquel on charcherait vainement un prétexte raisonnable.

Mais tout le monde n'en est pas réduit là, heureusement. Il y a à Pondichéry d'assez grandes fortunes ; «lies appartiennent pour la plupart à des négociants, et ceux-ci mènent volontiers une vie large et très luxueuse. Les dîners d'apparat, en particulier, se renouvellent très fréquemment. Il serait facile d'y faire une excellente chère en se contentant des seules productions du pays ; mais le faste créole n'y trouverait pas son compte; et il n'y aurait psis de repas convenable si l'on n'y servait en abondance des truflfes et du Champagne. Les truffes arrivent généralement moisies ; le Champagne, spécialement fabriqué pour cette exportation, et qui du reste supporte mal la mèr et les trop grandes chaleurs, est toujours détestable ; mais.trutfes et Champagne coûtent fort cher, ce qui ne constitue à notre goût qu'une médiocre compensation.

Quand lasieste est consciencieusement accomplie, elle se termine en général vers quatre heures de l'aprèsmidi ; c'est le moment où la brise du large se lève, et où les rues commencent à prendre un peu d'animation.

Même en dehors de leur demeure , les habitants de la ville brûlante prennent le moins d'exercice possible. On ne marche presque pas à Pondichéry. Pour se transporter d'un point à un autre, on emploie non pas, comme on l'a souvent écrit, ces palanquins qui sont réservés pour les longues excursions, mais ie petits véhicules à trois roucSj assez semblables aux

Toitures de nos invalides. C'est ce qu'on appelle de» pousse-pousse. Ils sont en effet pousséî^ avec une vélocité et une adresse remarquables par des Indiens dressés dès leur plus tendre enfance à cette course particulière.

Créoles , négociants , fonctionnaires échangent volontiers entre eux d'assez fréquentes visites, d'où, nous devons le dire, la médisance est loin d'être bannie.

Mais plus volontiers encore, promeneurs et promeneuses se dirigent vers la plage, qui est ombrag(?o d^assez beaux arbres. L'endroit où se réunissent le plus volontiers les négociants et les fonctionnaires se trouve au pied du phare, à côté du bureau du capitaine de port ; on l'a surnommé la pointe aux blagueurs.

Xa promenade est assez souvent agrémentée par les exercices en plein air des acrobates et des jongleurs indiens, fort agiles et très adroits.

Les charmeurs de serpents sont aussi d'une habîleié remarquable. Ils posent à terre leur panier recouvert d'une toile grise et commencent à souffler dans une sorte de chalumeau plongeant dans une calebasse vide dont le son très doux peut se comparer à celui d'un hautbois ou d'une musette.

Bientôt on voit la toile s'agiter, et les têtes hideuses de quatre ou cinq reptiles se dressent avec un air d'étonnement. Ils se glissent hors du panier et viennent s'enrouler autour des poignets ou du cou de l'opérateur, ce qui constitue pour l'Européen un spectacle où l'horreur surpasse, à coup sûr, le plai?ir.

Tous les serpents ne sont malheureu ement pas enfermés dans les paniers dés charmeurs. Ces reptile?,

dont le nombre et les variétés sont infinis dans Tlnde, constituent pour les provinces du sud un fléau plus redoutable encore que les tigres pour celles du nord. Deux d'entre eux se disputent le premier rang, non par la taille, car ils sont fort petits, mais par le poison mortel qu'ils sécrètent. L'un est le cobra-capello, dont, paraît-il, on guérit quelquefois la morsure. Il serait en ce cas inférieurà son rival, reptile minuscule et couleur de terre, dont le venin foudroj-ant parcourt si rapidement le corps de sa victime qu'on Ta surnommé le serpent minute. Quand un reptile s'est introduit jusque dans un appartement, ce qui malheureusement arrive assez souvent encore, voici de quelle manière on procède pour s'en débarrasser. On dépose à terre une jatte de lait, dont ces animaux sont très friands, et lorsque le serpent se dirige tranquillement vers l'objet de sa convoitise, un serviteur dévoué, généralement le dobachiy lui brise les reins d'un coup de rotin adroitement appliqué.

Après la promenade on dîne ; après le dîner on joue ou Ton danse. On joue beaucoup dans l'Inde et, ce qui surprendra sans doute après ce que nous avons dit de la température à Pondichéry, Ton danse avec acharnement. Les bals du gouvernement sont très courus ; inutile de dire que danseurs et danseuses ruissellent bien avant minuit, heure à laquelle la soirée se termine généralement par l'absorption du moulougouthaniy mot à mot eau de poivrp, breuvage assez agréable , mais qui emporte le palais.

Tel ( st, à peu près complet, le bilan des plaisirs et des distractions dans le chef-lieu de nos établissements de riude.

Nous devons cependant y ajoater encore les excurfiions en dehors de la ville, et les fêtes indigènes qui la remplissent parfois d'un bruit , d'un mouvement -et d'une pompe inaccoutumés.

Les habitants de Pondichéry se rendent presque tous les dimanches en villégiature sur les bords du lac d'Oussondou, que les Français appellent le grand 4tang. Nombre de coquettes villas s'élèvent à l'eniour : Constantine, Fantaisie^ Sans-Gêne, etc. Les repas interminables, les cartes, les régates, les promenades en barques pavoisées, font les principaux frais do ces parties de campagne. Parfois aussi, la nuit, de longues files d'Indiens viennent célébrer quelque fête religieuse sur le bord opposé au rivage français.

Les musiciens de la pagode en fête qui font retentir les airs de sons discordants, les cérémonies bizarres accomplies par les prêtres et les fidèles, les bayadères dont les diamants scintillent à Tobscure clarté qui tombe des étoiles, tout cela présente aux regards de TEuro- |)éen une fantasmagorie de l'efiet le plus saisissant.

Parmi les fêtes dont nous parlons plus haut, les unes ont un caractère privé, les autres au contraire sont des cérémonies publiques et solennelles. Comme type des premières, nous décrirons un mariage indien ; comme exemple des secondes, nous citerons la fête des Yamsays.

On a dit que la monogamie est la règle du mariage

-dans l'Inde. Sans doute ; mais il est bon de faire

remarquer que l'Indien peut prendre une seconde

épouse qfKmd il n'a pas . d'enfants de la première,

-lorsqtfelle est lépreuse , ou simplement acarift-

ÉTABLISSEMENTS FKANÇAIS DANS l'iNDK* 317

C'est là, nous paraît-il, une allëration tellement profonde de la règle primitive ^ qu'elle n'en laisse pour ainsi dire rien subsister. La loi de Manou, d'ailleurs, a toujours placé les femmes dans un état de soumission absolue vis-à-vis de l'homme, comme nous le verrons tout à l'heure.

Les femmes indiennes sont mariées vers Yk&e de cinq ou six ans mais elles ne viennent habiter avec leur mari qu'à dix ou douze ans, et c'est à ce moment qu'ont lieu les cérémonies que nous allons décrire.

Elles commencent par des ablutions générales. Les fiancés se placent ensuite sur une peau d'antilope, et là on les frotte avec du safran^ on répand sur leur tête de l'eau, du lait et du blé, on les parfume, on les oint d'huile de coco, et finalement on l«s joint l'un à l'autre par des nœuds de mousseline, que l'on ne tarde pas à délier. Ils écoutent alors la lecture des mantraa ; la loi de Manou dit entre autres choses :

€ L'époux est le dieu delà femme ; quelque vieux, ou méchant qu'il soit ou qu'il devienne, la femme do'i en faire l'idole de soncœur : que tous ses désirs soient conformes aux siens ! »

€ La femme doit, en particulier, parler quand son seigneur et maître se trouve disposé à la conversation, et se taire absolument quand il lui convient mieux de garder le silence, d

Cette édifiante lecture achevée, le fiancé reçoit sur l'épaule le cordon brahmanique, et passe, non au doigt, mais au cou de sa fiancée^l'anneau nuptial, qui

en réalité est un collier. Dès oe moment Talliance est définitivement conclue.

Mais les cérémonies sont loin d'être terminées. C'est même précisément alors que commencent les réjouissances. Les époux font deux fois le tour d'un feu consacré, et procèdent ensuite à de nouvelles ablutions. Puis ils brûlent du riz, et adressent des offrandes aux divinités, que, nous ne savons pourquoi^ Ton suppose toujours mal disposées. Enfin, lorsque les époux sont riches, cette fête privée prend en se terminant un caractère public, et c'est principalement alors qu'elle devient le sujet de distractions pour les habitants de Pondichéry.

Les époux font au peuple des largesses souvent considérables, un banquet solennel réunit tons ceux qui veulent bien y prendre part, et le soir les nouveaux mariés sont triomphalement conduits à leur domicile dans un palanquin surchargé de dorures et d'ornements, au milieu d'une interminable procession aux flambeaux, dont musiciens sacrés et bayadères font le plus brillant et le plus joyeux ornement.

Quant à la fête des Yamsays, elle se représente régulièrement chaque année. On la célèbre à l'époque du Mahoramy le grand jeûne mahométan,ot elle dure huit jours consécutifs. Pendant tout ce temps, un spectacle en huit actes, pour ainsi parler, est donné par des acteurs indigènes sur la place du gouvernement. C'est en général quelque drame bruyant et terrible, car les Indiens aiment passionnément tous les genres de représentations, mais en particulier celles où il y a le plus de fracas, de crimes commis ou de sang répandu. Pendant les huit joars que dure cette

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pièce interminable, la population, qui n'en veut per* i\œ ni un mot, ni une péripétie, campe^ dort et mange sur la place du gouvernement.

C'est également pendant cette fête qu'ont lieu le» mascarades indiennes, régulièrement interrompues par des rixes souvent sanglantes entre les deux grandes sectes musulmanes, les Sunny et les Chia.

Le dernier jour, une procession tumultueuse conduit \qs gounea (1) vers la mer; les fidèles s'y précipitent avec ces mosquées en miniature, plongeon sacré qui a la vertu de les purifier de toute souillure. Cette fête étant musulmane et non brahmanique, on y voit figurer, dans des proportions moindres que pour les autres, lesmusiciens des pagodes et leurs bayadères.

Voici plusieurs fois déjà que ce dernier mot se présente sous notre plume, et nous n'avons pas encoredit ce qu'il faut entendre au juste pat bayadères.

Ce sont des jeunes filles attachées au service des pagodes. Elles sont toutes remarquablement jolies,. parce qu'on ne les choisit pas autrement ; elles ont seulement le tort de se peindre le dessous des yeux, avec de la poudre d'antimoine. Les brahmes les recrutent dans les familles les plus croyantes, et lesinitient aux secrets mystères d'un culte idolâtre. Toutes les pagodes rivalisent entre elles à différentspoints de vue, et notamment pour le nombre, la richesse et la beauté des bijoux de leurs bayadères. Celles-ci se plaisent à les étaler aux regards des visiteurs qui, charmés d'un spectacle aussi étrange, ne

(1) Les Indiens nomment ainsi des réductions minuscales de? lears temples.

manquent pas de laisser dans le temple quelque don, converti bientôt en nouvelles parures.

Leur plus puissant attrait est, à coup sûr, leur danse, qui ne ressemble en rien à nos danses européennes, et consiste surtout en gestes et en poses auxquels les bayadères savent donner le caractère particulier qui en fait tout l'attrait.

La société élégante de Pondichéry fait des bayadères l'élément principal de curiosité et de plaisir dans ses soirées et ses fêtes. Leur influence est puissamment contrebalancée par celle des ^yo^, jeunes Indiennes que leurs familles vendent en quelque sorte comme servantes aux Européens. Celles-ci se montrent en général douces, dévouées, et suffisamment désintéressées. Après un service plus ou moins long chez ses maîtres, l'aya retourne auprès de ces derniers et contracte un bon mariage.

Presque toutes les femmes indiennes sont jolies; mais elles vieillissent aussi avec une rapidité fâcheuse, ce qui n'a rien d étonnant après ce que nous avons dit en traitant la question du mariage : pour beaucoup d'entre elles, la vingtième année est déjà l'âge d'une complète décrépitude.

Sans vouloir faire injure à un serviteur quelquefois dévoué et toujours très utile, c'est ici le lieu de parler des dobachis.

Le dobachi est le premier domestique de l'Inde ; c'est un intendant, c'est un factotum. Il tient à la fois de maître Jacques, de Oaleb et de Figaro. Il se montre adroitement fl.itteur avec le maître, orgueilleux et plein de morgue vis-à-vis des autres domestiques, sournois pour tout le mouJe. Si vous sortez,

c'est le dobachi qui portera un parasol au-dessus Je votre tête ;sî vous vous trouvez dans un cas difficile, il surgit, fertile en expédients. Il est habile à prendre les informations, il excelle surtout dans les intrigues, il voit tout, il sait tout.

Nous n'avons pas besoin d'ajouter que, joignant des dons si précieux à sa qualité native d'Indien, le dobachi, même le plus dévoué, est toujours un effronté voleur.

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