‹ Nos petites coloniesChapitre 34 sur 44 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La dynastie des Pomaré. — Les missionnaires anglais. — Etat po« litiqae de Tîle à l'arrivée des Français. — Prise de possession, — Affaire Pritchard. — Pacification de l'île. — Mort de Pomaré IV. — Avènement de son fils. — Traité de 1880. — Situation. — Aspect général. — Topographie. — Climat.

En 1842, le contre-amiral Dupetit-Thouars venait de prendre possession des îles Marquises. Séduit par la situation géographique de Taïti, qui lui paraissait devoir constituer un centre utile aux intérêts commerciaux do la France , il résolut de s'en emparer; des circonstances particulières devaient favoriser ses projets.

A cette époque, Vile était sous la domination occulte des missionnaires anglais. La reine Pomaré IV régnait, mais ne gouvernait pas.

Voici à la suite de quels événements les ministres protestants avaient été amenés à jouer un rôle actif dans la politique taïtienne :

En 1797, les navigateurs Wallis et Cook, qui avaient (jxploré cet archipel, firent à leur retour une descripiion si merveilleuse de l'île de Taïti, dépeignirent la beauté de ses sites, la douceur de son climat, l'afiabi-

Jeune Taîtienne ciitiiilanl des oraiigw. 10'**

litë de ses habitants, sons des couleurs si déduisantes, que des missionnaires anglais partirent de Londres avec leurs familles et vinrent s'installer dans ce nouvel Eden. Quelques années après leur arrivée, la majeure partie de la population était convertie au protestantisme ; le roi lui-même, à la suite des événements que nous allons raconter, avait abjuré la foi de ses pères, adhéré à la religion nouvelle, et fait des ministres anglais ses conseillers les plus intimes.

A la fin du siècle dernier, c'est-à-dire à peu près à l'époque de l'arrivée à Taïti des missionnaires, régnait un certain Tatiy surnommé Pomaré. Voici dans quelles circonstances ce sobriquet lui avait été donné : égaré, une nuit, dans les montagnes, le monarque dut coucher à la belle étoile et attendre le jour pour regagner sa demeure. De retour chez lui, il fut pris d'un violent rhume de cerveau ; la fréquence de ses étemuements excita au plus haut degré l'hilarité de ses amis, qui le surnommèrent Pomaré {Po, nuit, ftiaré^ humidité). Le sobriquet lui plut, il le conserva et le transmit à ses descendants. Ce fut Pomaré P^

Son fils, Pomaré II, homme intelligent et brave, mais ambitieux et violent, dota son royaume d'une sorte de régime parlementaire, avec des chambres et nn ministère responsable. Puis il voulut reculer les bornes de ses possessions et résolut de s'emparer des lies voisines; il n'avait pas d'armée, et ses moyens d'action consistaient seulement en une troupe de fidèles qu'il lança sur un district voisin. La petite ar- '■ mée se livra au meurtre et au pillage, et cette déimonstration maladroite n'eut d'autre résultat que de

provoquer contre le roi une coalition générale. Traqué de toute partyPomaré II dut chercher le salut dans la fuite ; il se retira, suivi de quelques hommes de son entourage, dans Tîle Moorea, où il savait pouvoir trouver des partisans.

Depuis quelque temps dé)à, les missionnaires anglais rêvaient d'annexer Taïti à Tempire colonial de leur patrie ; ils suivaient donc avec intérêt la marche des événements^bien décidés à profiter de la première circonstance qui leur permettrait de prendre la haute main dans la direction des affaires de File : la retraite du roi à Moorea leur parut offrir une occasion favorable, aussi se gardèrent-ils bien de la laisser échapper.

Leur chef, le révérend Nott, fut chargé de conduire les négociations. Il se rendit donc à Moorea. Profitant de Tinstant où le prince exilé, les regards tournés vers Tîle enchantée d'où ses sujets l'avaient chassé, rêvait au moyen d'y rentrer en vainqueur, le ministre s'approcha du roi et lui demanda la cause de sa tristesse. Silencieux, le monarqna désigna du doigt par delà les flots, le royaume qu'il croyait à jamais perdu pour lui.

— Veux-tu des armes pour le reconquérir ? dit Nott ; fais-toi chrétien, et je t'en fournirai.

Le roi promit d'abjurer ; des armes, débarquées d'un navire anglais en croisière dans ces parages, lai furent livrées, et quelques jours après, à la tête des Mooréens, Pomaré II rentrait dans ses États.

Aussitôt remonté sur le trône, le roi reçut le baptême, et de ce jour le pouvoir passa tout entier aux mains des Anglais. Pour assurer leur influence sur le monarque, les dignes missionnaires lui apprirent à

apprécier Talcool et l'amenèrent rapidement à nn degré d'abrutissement tel, que si la mort n'était pas venue le frapper, ses sujets l'eussent certainement renversé : ils étaient honteux de se voir gouvernés par un prince aussi peu capable de faire respecter les prérogatives de son peuple.

Le règne de son successeur Pomaré If I fut court el n'offrit rien d'intéressant ; souverain faible et sans volonté , il obéit aveuglément aux missionnaires , dont l'influence allait sans cesse girandissant.

Pomaré IV vahiné (la reine Pomaré) monta sur le trône en 1825. Elle était née en 1813. A son arrivée au pouvoir, elle trouva Taïti jouissant d'une prospérité apparente et d'une tranquillité relative, sous le gouvernement établi par son grand-père, mais enréalité soumise à l'Angleterre et à ses ministres.

Jusqu*en 1842,1e règne de Pomaré IV s'écoula pai-i sîblement. Peu tracassée par les soucis qui accompagnent d'habitude le pouvoir, la jeunereine passait, dit-' on, tout son temps à jouer. Cependant, elle fut effrayée à la longue des agissements de l'Angleterre qui, voulant abuser de sa jeunesse et de son inexpérience, la faisait circonvenir de toute part; en butte aux obsessions des missionnaires protestants, dont la puissance l'inquiétait, et qui la pressaient d'accepter le protectorat anglais,elle eut recours au consul de France, M Mœrenhout. Plus habile que ses rivaux, celui-ci réussit à persuader à la reine que le seul moyen d'échapper à l'importunité des ministres anglicans était de se jeter dans les bras de la France, qui assurerait l'indépendance de ses États et saurait la faire respecter. Les principaux conseillers de Pomaré IV, gagnés à notre

canse, appuy&rent les propositions da consul français auprès cle la reine, qui se dëcida à se mettre sous notre protection.

Sur CCS entrefaites, Tamiral Dupetit-Thouars arrivait devant Paj.ëete, capitale de Tile, à la tête d'une escadre. Poniaré IV lui demanda l'aide de la France contre l'Angleterre ; le traité de protectorat, signe jmr l'amiral et par la reine, fut ratifié à Paris le 28 avril 1843. Dans co traité, la prudente souveraine ne mettait Tarchipel sous l'égide de la France que pour la durée de son règne, n'entendant pas engager l'indépendance de ses saccesseurs.

C'est à ce moment qu'éclata l'affaire Pritchard, qui eut un si grand retentissement, et que des événements récents, sur un autre point du globe, viennent de rappeler par leur analogie avec celle de ce missionnaire anglais.

Pritchard était établi dans l'île ; à ses fonctions de ministre du culte protestant, il joignait celles de consul du gouvernement britannique, et de pharmacien. Il fut profondément irrité du succès que venait d'obtenir M. Mœrenhout; Tarrivée de l'amiral, et les événements qui s'en suivirent, mirent le comble à son exaspération. Pritchard entreprit une vraie croi* sade contre la France ; il se sentait du reste soutenu par le commodore anglais Taup, qui enjoignit à ses nationaux de refuser obéissance au nouveau rèsrlement promulgué par Dupetit-Thouars. Non content de pousser ses compatriotes à la révolte, il fit hisser un nouveau pavillon sur la demeure de la reine, comme pour insulter au pavillon du protectorat.

A cette nouvelle, Dupetit-Thouars se rend à Taïti

TAÏTI ET SES DÉPENDANCES. o5D

et prie la reine de remplacer immédiatement son nouveau pavillon par Tancien. Pomaré IV refuse. L'amiral annonce que le pavillon français est seul reconnu, et prend possession de Tarchipel un nom de la Franco. Pritchard, de son coté, amène le pavillon qui flottait sur sa demeure et engage la reine à se retirer à bord d'un navire anorlais.

La situation était grave : approuverait-on en France la conduite de l'amiral ? c'était peut-être un casde guerre avc^c l'Angleterre ; le désavouerait-on? on s'exposait aux reproches de l'opposition, et, de plus, l'honneur de la marine française était compromis. Louis- Philippe régnait alors ; il aimait la paix par tempérament et par politique. Quand il sut que l'Angleterre avait été fort irritée par notre prise de possession, il ne songea plus qu'à ne pas mécontenter ses alliés, -et, sans se soucier de la fâcheuse impression que produirait en France ce désaveu, déclara qu'il n'y avait aucune raison pour déroger au traité primitif , et que , par conséquent, Pomaré IV garderait sa souveraineté.

• Sur ces entrefaites, les intrigues de Pritchard avaient amené un dénouement ioattendu. Pritchard avait réussi à organiser dans l'archipel une famine factice ; il avait conseillé aux insulaires de cacher leurs troupeaux dans les montagnes, et à la reine de chercher un refuge à bord de la goëlette anglaise I4 Basilic. De plus , des bandes armées parcouraient le pays : quelques insurgés , pris les armes à la main, avouèrent qu'ils avaient agi d'après les conseils de Pritchard. L'amiral fit alors arrêter et emprisonner le consul. Les matelots chargés de l'arrestation l'opé*

rèrent avec plus de brasquerie qu'il n'aurait convenu ; ils eurent le tort d'éventrer les bocaux du missionnairc-pbarmacien-consul et de ne pas respecter £0q mobilier. A peine Tarrestation de Pritcbard fut-elle connue en Angleterre^ que dans tout le pays il j eut comme un débordement inouï d'injures et de réclamations contre la conduite de nos agents. M. de Jarnac« notre chargé d'affaires à Londres, écrivit même à M. Guizoty alors ministre des affaires étrangères, qu'on était à la veille d'une rupture. Que faire? céder encore ou résister ?

€ En cédant, on flattait l'orgueil anglais et on évitait la lutte ; mais aussi quelle blessure pour notre amourpropre, et quelle arme entre les mains de l'opposition! En résistant, on caressait les préjugés français, mais on s'exposait à une guerre redoutable. Jamais le roi et ses ministres n'avaient été plus embarrassés. Par bonheur, le gouvernement anglais ne se souciait nullement, en réalité, de rompre avec la France. Il fit savoir qu'il se contenterait d'une indemnité pécuniaire, et de quelques explications diplomatiques. Louis- PhUippe accepta avec empressement ce mezzo termine, et répondit qu'il accorderait l'indemnité. Restait à la faire voter par les Chambres. Or le compte présenté par Pritchard était, au propre comme au figuré, un véritable compte éC apothicaire. L'opposition avait donc beau jeu pour discuter article par article la note présentée par le consul lésé dans ses produits pharmaceutiques. Un violent débat s'engagea à la Chambre des députés. On affecta de voir dans cette concession un acte de timidité, et la politique du cabinet n'obtint que huit voix de majorité. L'épithète de

TAÏTI ET SES DEPENDANCES. (jDi

JPritchardiste' fut appliquée à tous ceux qui avaient voté cette indemnité (1). »

Pendant qu'à Paris on discutait la question ta!tienne, à Taïti même elle se dénouait brusquement par la force. Les insurgés étaient entrés en campagne. A Mahaena, plusieurs centaines d'entre eux s'étaient installés dans un poste redoutable. Il fallut, pour les en déloger, faire un siège en règle. Quelques mois plus tard, à Fatahua, on frappa un nouveau coup. Notre double victoire produisît un tel effet sur les insulaires, qu'ils vinrent tous les uns après les autres faire leur soumission. Pomaré IV elle-même se décida à rentrer dans sa capitale en jurant fidélité à la France. Depuis cette époque, la tranquillité n'a pas été troublée.

Pendant toute la durée de son règne, Pomaré gouverna sagement son petit royaume, sous la tutelle du représentant de la France, partageant son temps entre les affaires de l'Etat et ses affections de famille. De ce côté elle n'avait que des chagrins.

La reine, qui tenait à donner aux Taïtiens une splendide lignée royale, avait choisi pour époux ITiomme le plus grand et le plus beau que l'on eût pu rencontrer dans tout l'archipel. Mais Arûfaite^ à la taille majestueuse, aux traits réguliers et nobles, dut être relégué dans son rôle de prince-époux et ne se mêler en rien de la politique. Il n'y songeait guère d'ailleurs. C'était un homme difficile à présenter en bonne compagnie, car il s'obstinait à se trop peu vêtir : il n'avait jamais pu se faire à l'habit noir, la

<1) Gaffarel, Colonies françuiset, p. 373.

simple pareo lai semblait plus qae suffisant. De plus, il se grisait fréquemment ; aussi le montrait-on fort peu.

De ce mariage étaient issus de véritables géants, qui malheureusement portaient tous un germe fatal dans leur large poitrine : la phthisie les enlevait ; et comme autrefois le roi Soleil demeuré solitaire, la reine Pomaré voyait avec une inexprimable douleur s'éteindre Tua après Tautre ses nombreux descendants.

Tamatoa, Taîné de ses fils, avait eu de la reine Moë, sa femme, une fille, héritière présomptive du trône de Taïti. La future Pomaré V, sur laquelle se reportait toute la tendresse de sa grand'mère, s'éteignait à son tour quelques mois avant celle-ci.

Aussi les derniers temps du règne de Pomaré IV furent-ils remplis d'une immense tristesse : tristesse de voir la mort lui prendre tous ses enfants frappés du même mal ; tristesse de voir son beau royaume, envahi par une civilisation déjà très corrompue, et sur le point d'être absorbé complètement par une domination étrangère.

La reine Pomaré mourut en septembre 1877; son fils Arûaue lui succéda sous le nom de Pomaré V. A l'instigation de notre gouverneur, il renouvela le traité de protectorat signé par sa mère, et se montra très disposé à favoriser la colonisation graduelle de son pays.

Cependant, des circonstances graves se produisirent, qui intéressaient Tordre de la succession au trône. Le roi, pressenti au mois de septembre 1879 sur la question de la remise complète entre nos mains de Tautorité qu'il exerçait sous nos conseils, se montra disposé à un acquiescement que les chefs dési-

raient du reste. Bientôt Pomaré V donna une marque éclatante de confiance au commandant. Ayant à se rendre dans un archipel voisin, il confia pendant son absence, le 29 mai 1880, au commissaire de la République M. Chessé(l), le gouvernement général et l'administration de Taïti, ainsi que de ses dépendances.

Peu après, sentant décliner sa santé, le roi entra en communications plus fréquentes avec le commandant. Il comprit que, dans l'intérêt de son pays et de sa famille, il ne pouvait trouver une protection plus efficace que la nôtre.

Le 29 juin 1880, en présence de tous les chefs de Taïti et de Moorea, le commissaire de la République fit donner lecture de l'acte portant abdication du roi et reconnaissance de la souveraineté de la France,

Telle est, en quelques mots, l'histoire de notre occupation de cette île si belle, si fertile et si riche, vantée par tous les navigateurs qui l'ont visitée ; cette île que Cook appelait la délicieune, — Bougainville, la nouvelle Cythèr Ci — et dont Pumont d'Urville disait : « Taïti la délicieuse, cette reine polynéfeienne, cette île d'Europe au milieu de l'Océan sauvage, la perle et le diamant du cinquième monde ! »

Taïti est située entre W 29' 30'* et 47^ 47' delatitude sud, et 15P 29' 53" et 151° 56' de longitude ouest, dans l'Océan Pacifique.

Elle semble formée par la réunion de deux îles circulaires, de diamètres difi^érents, reliées entre elles par jin isthme de deux mille mètres de largeur, dont

(1) Al. Cbessé est aujourd'hui gouverneur de la Guyane.

(•4 NOS PETITES COLOKIES.

la plus grande hauteur est de 14 mètres au-dessus du nieeaude la mer ; il atteint cette élévation an lieu 011 se trouve le fort de Taravao. Dans la plus grande partie de son contour, Tile est séparée de la haute mer par une ceinture de récifs, coupée sur diflFérents points par des ouvertures appelées passes^ donnant en plusieurs endroits un accès facile dans des baies larges et abritées.

L'intérieur est occupé par de hautes montagnes, produits monstrueux d'un immense soulèvement volcanique. Les plus élevées sont YAoraî (2,064 mètres) et VArohena (2,236 mètres). Au centre de la" presqu'île s'élève le mont Niu (1,324 mètres). Ce soulèvement paraît être le même que celui qui a fait émerger au-dessus des eaux Moorea, les îles Sousle- Vent, les Gambier, les Tubuaï et peut-être d'autres archipels de la Polynésie. Il n'a pas été aussi complet dans les parages où se trouvent les îles Tuamotu,etl'on doit croire que ce senties coraux qui, en s'élablissant sur les bords des cratères parvenus presque à la surface de l'eau, ont donné naissance à ces îles basses, où un lagon intérieur marque la place précise de ces cimes noyées.

Le sol de Taïti, pierreux et dur au sommet des montagnes, est souvent, sur les plateaux intermédiaires, formé de masses argileuses ; l'espace compris entre le pied des montagnes et le rivage forme des plaines plus ou moins étendues, fertiles et couvertes d'une luxuriante végétation.

Le climat de l'archipel est très sain. Comme dans toute la région tropicale, il y a deux saisons : la saison dss pluies qui va de décembre jusqu'en avril, et la maison

«èche qui dure d'avril à décembre. La température, ra-» riableentre deuxsaisonsdel7à Sldegrés, ne présente ]>as de brusques changements. Les fièvres des pays chauds sont inconnues h Taïti malgré les marécages ; et Tarchipelpolync^sien ignore les ouragans qui déso lent rOcéan Indien.

M6 nos petitrs colonies.

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