‹ Nos petites coloniesChapitre 35 sur 44 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Les Taïtiens. — Caractère.— Mœurs. — Fêtes. — Danses. — Chants. — Religion. — Anciennes croyances. — Papëete. — La Petite Pologne. — Le Marché. — Productions du pays. — Culture.— Industrie.

La race Taïtienne est fort belle. Les hommes sont grands et bien proportionnés ; leurs corps robustes annoncent la santé,la souplesse et la force ; agiles et adroits, ils excellent dans tous les exercices ptypiques.

Admirablement faîtes dans leur jeunesse , les femmes sont jolies et gracieuses ; elles ont les dents blanches et bien rangées, les yeux grands et baignés d'une voluptueuse mollesse, les extrémités, et surtout les mains, d'une finesse remarquable. Le costume des femmes de Taïti ajoute un charme nouveau à l'ensemble de leur physionomie. Elles portent une gaule ou tapa, sorte de longue tunique flottante, de mousseline légère ou de calicot aux couleurs voj-antes. Sous ce vêtement un pareo, pièce d'étoffe composée de quatre mouchoirs cousus bout à bout qu'elles ceignent autour de leurs hanches. Presque toujours nu-tête, elles laissent flotter leurs cheveux, qu'elles piquent de feuillages et de fleurs ; ou bien elles se coiffent d'un petit chapeau de bambou ou de panama, coquettemeiit posé sur le sommet de la tête, et orné de guirlandes légères. Leurs oreilles sont parées de fleurs.

Les hommes portent aussi des couronnes; leur vêtement se compose d'un pareo tombant jusqu'aux

genoyxetd'ane chemise flottante. Comme les femmes^ ils marchent pieds nus.

Le caractère des Taïtiens est nn pen celai de tons les enfants : ils sont capricieux, fantasques, boudeurs tout à coup et sans motif^ foncièrement honnêtes^ et hospitaliers dans l'acception du mot la plus complète.

Les dispositions contemplatives sont extraordinairement développées chez enx^ et ils se montrent sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature.

Ils sont paresseux ; pourquoi travailleraient-ils ? Les forêts produisent d'elles-mêmes tout ce qu'il faut pour nourrir ces peuplades insouciantes ; le fruit de l'arbre à pain, les bananes, etc., croissent pour tout le monde et suffisent à chacun. Les années s'écoulent pour les Taïtiens dans une oisiveté absolue et une rêverie sans fin.

La seule occupation qui leur plaise, parce qu'elle n'est ni régulière, ni forcée, c'est la pêche. Montés sur leurs pirogues légères, ils passeront des journées entières bercés par l'Océan : la mer est leur élément favori, ils s'y trouvent à l'aise, et la perfidie même ^es flots offre un attrait de plus à leur ardente imagination. Les goélettes qui font le cabotage entre Taïti et les îlts voisines trouvent chez les indigènes de précieux auxiliaires, et les baleiniers ont souvent aussi recours à eux pour compléter leurs équipages.

La case du Taïtien est toujours ouverte à l'étranger, et dans ses jours d'abondance il partage sans compter, heureux d'être agréable. Son hospitalité s'exerce franchement, sans arrière-pensée, comme un devoir tout naturel. Du moins il en était ainsi au dé*

3/0 ^^^ PETITSS COLONIES.

but ; nons avons le regret d'ajoater qne ces habitudes patriarcales tendent à disparaître à Tégard des étrangers, qni ne devront s'en prendre qu'à eux-mêmes, car ils ont, à coup sûr, abusé de la bonté des indigènes. En somme^ la seule préoccupation de ces êtres privilégiés est de vivre tran quilles et de s'amuser.

Malheureusement les hommes et les femmes s'adonnent à la boisson , les femmes surtout. Quand elles disposent de quelques pièces de monnaie, elles se réunissent, jouent aux cartes, fument des cigarettes, et boivent jusqu'à l'ivresse. Il n'est pas rare de les voir avaler, presque sans interruption, jusqu'à dix et douze bouteilles de bière.

Les hommes absorbent des liqueurs fortes, moins par gourmandise de la liqueur elle-même, que par amour de l'ivresse qu'elle procure.

On comprendra facilement que les naturels s'aban* donnant à une indolence absolue sous un soleil de feu, sans cesse surexcités parreau-de-vie, aient des mœurs très dissolues. Si les missionnaires anglais ont pu convertir tous les naturels, supprimer et faire disparaître bon nombre de leurs coutumes barbares, ils n'ont réussi ni aies corriger de leur ivrognerie, nia tempérer leur libertinage.

La nourriture ordinaire des indigènes consiste surtout en maj/oré, fruit de l'arbre à pain ; enfei, fruit d'un bananier sauvage, qui croît en abondance sur les montagnes de l'île; en poisson cru, accompagné d'une sauce appelée miti, que l'on obtient en râpant l'amande de la noix de coco et en la délayant ensuite avec de l'eau de mer. Dans les festins, accompagnemont obligatoire de toutes les fêtes et de toutes les

cérémonies, on mange des volailles, des cochons cnits tout ep tiers dans le four canaque, des taros, des ignames, des crabes, des homards, etc.

Les fours canaques n'existent pas à l'état permanent, ils se construisent au moment de s'en servir. Voici comment on procède : on creuse en terre un trou profond, dont le fond et les parois sont garnis de pierres, puis on y allume un grand feu. Lorsque les pierres surchauffées ont atteint lé degré de chaleur convenable, on entasse les aliments dans le four, on bouche l'orifice, et la cuisson s'opère lentement. Les viandes ainsi préparées, et notamment celle du porc, sont délicieuses, car elles conservent tous leurs sucs.

Tout est occasion de fête chez les Taïtiens : mariages, inauguration d'un temple, d'une maison commune, ou toute autre circonstance. Lorsqu'une de ces fêtes a été décidée, le district où elle doit se célébrer commence immédiatement ses préparatifs, les fours se creusent, chaque famille s'occupe des victuailles dont elle composera son fe>tîn ;car,àpartlatablQ d'honneur, à l'organisation de laquelle doit concourir tout le district , chacun prépare sa table [amuiaci mau). On élève des cases qui serviront de cuisine ; on construit un vaste hangar où se donnera le repas ; les murailles des maisons disparaissent sous les fleurs et le feuillage ; les jeunes filles tressent des guirlandes d'immortelles roses pour parer les plats, des couron- ^. nés qui ceindront le front des convives, horous au feuillage symbolique, revas-revas(l)aux reflets d'or.

(1) Les rêvas- rêvas pont de grosses touffes de rubans transpareo' tes et impalpables, d'une nuance d*or vert, que les Taitienup^ ?p«tirf2it du cœur des cocotiers.

f;'^2 NOS TETITBS COLONIES.

Grosse affaire que les invitations, non pas à regard* des personnages revêtus d'un caractère ofRciel, ceux-là sont conviés de droit, mais pour les particuliers, car il y a en pareil cas une foule de susceptibilités à ménager.

Enfin les préparatifs sont terminés, toutes les convocations ont été lancées : nous sommes à la veille du grand jour. De toute part arrivent les invites ; chacun se rend chez son feti (parent ou ami, où l'on est sûr d'être bien traité). Les cases ont été mises en état de recevoir des hôtes nombreux, la salle commune de l'habitation servira de dortoir ; mais, avant de se livrer au repos, un premier festin réunit dans chaque famille tous ceux qui sont venus lui demander l'hospitalité, et ce festin, au milieu des rires, des chants, des gais propos, se prolonge fort avant dans la nuit.

Le jour de la fête, tout le monde est sur pied dès l'aurore. La matinée est consacrée au bain et à la promenade. Cependant l'heure avance, on se rend sur le lieu de la fête, qui présente un aspect des plus pittoresques : les planches qui forment le hangar ont disparu sous le feuillage et les fleurs; sur les tables recouvertes de nattes de toutes nuances s'élèvent d'énormes pièces montées, agrémentées de horous, de* guirlandes d'immortelles et de rubans multicolores : des homards monstrueux dressent leurs pinces rouges, flanqués de crevettes et de crabes; des cochons en tiers, rôtis à point, la gueule et les oreilles bourrées de fleurs, attendent les convives.

La fête commence naturellement par la cérémonie qui en a été l'occasion ; le commandant et la famille royale témoignent par leur présence de l'importance

TATTI et ses DEPENDANCES. -,73

<]u*ils attachent à cette réjouissance. Pais on se reno au festin, qui se prolonge indéfiniment. Après les toasts, les chants ; les chœurs sont composés d'un assemblage de jeunes filles, de jeunes femmes, de jeunes gens venus souvent de fort loin pour apporter à la fête le concours de leur talent. Les chants taïtiens, débités sur un ton doux et vibrant à la fois, n'ont rien qui puisse leur être comparé ; il est presque impossible de les définir, et quand on les entend, on ne peut rien trouver dans ses souvenirs qui se rapproche de ces accords étranges. Les hommes y mêlent des notes basses et métalliques, sortes de rugissements qui marquent les dominantes jet semblent plutôt les sons d'un instrument sauvage que les accents de la voix humaine. L'ensemble offre une précision surprenante, et produit le soir dans les bois une impression qui ne peut se décrire. Ces chœurs portent le nom Aldméné.

Quand les chants ont cessé, les personnages officiels se retirent, et tout le monde se disperse, car c'est l'heure de la sieste.

Le soir, nouveau banquet, mais d'un caractère plus

intime, les autorités n'imposant plus la retenue par

leur présence. Il se prolonge fort avant dans la nuit,

€t se termine par la upa-upa^ ou danse nationale.

La upa-upa offre aux Taïtiennes des charmes irré*

sistibles. Quand le tam-tam, à coups redoublés, les appelle à la danse, toutes accourent, et leurs danses continuent jusqu'au jour.

La upa-upa est exécutée par une seule danseuse.

Elle s'avance couronnëe de flears, et mettant ses poses en harmonie avec la cadence da rhythme^ elle se livre à mille gestes désordonnés, s^agite avec nno exaltation toujoars croissante, jusqu'à ce qu'enfin ses forces la trahissant , elle soit obligée d'abandonner la place pour la oéder à une autre, qui la surpasse en transports frénétiques.

Les occupations des fommes sont d'une extrême simplicité : la rêverie, les promenades sous bois ou dans la ville, les stations au marché, la sieste, la danse et le bain. Une grande partie de leur vie s'écoule dans l'eau. La Taïtienne se lève peu après le soleil, gagne le ruisseau voisin, et là, enveloppée de son seul pareo, sous les mimosas en fleurs, elle prend un bain fort long, qui a un charme particulier dans la fraîcheur des pures matinées. Elle le prolonge encore en causeries nonchalantes avec ses compagnes et arrive ainsi jusqu'à l'heure du repas.

Celui-ci est frugal : un peu de poisson, du majoré, et des gâteaux sucrés que vendent les Chinois.

Le sommeil occupe ensuite la plus grande partie du jour, car le corps demeure volontiers captif dans le bien-être énervant de la sieste.

Le soir, e'est la promenade à la Petite Pologne, cette grande rue de Papëete qui va de la campagne à la plage. On voit là les Taïtiennes marcher côte à côte, se tenant par le petit doigt, étalant avec grâce leurs topas aux vives couleurs, leurs couronnes de gardénias et de revas-revas, parées surtout du tiaré-mini.

Cet objet n'a pas d'équivalent dans les accessoires le toilette des femmes européennes. Cest une sorte

TAÏTI ET SES DlêPENDAyCES. 875

de dahlia vert que les Taïtiennes se plantent dans les cheveux, un peu au-dessus de l'oreîUe. En examinant de près cette fleur bizarre, on s'aperçoit qu'elle est factice. Portée par une mince tige de jonc, elle se compose des feuilles d'une petite plante parasite très odorante, qui pousse sur les branches de certains arbres des forêts, et que les Chinois excellent à monter ainsi. Le tiare est particulièrement la parure des jours de fête et de danse ; quand il est oflPert par une Taïtienne à un jeune homme, cette gracieuseté est tout à la fois une demande délicate et un gage de bonheur.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut^ les Taïtîens sont tous, ou presque tous, protestants. Avant leur conversion à la religion réformée, ils n'avaient pas de culte proprement dit, mais s'adonnaient plutôt à une série de superstitions. Il est fort difficile aujourd'hui de recueillir des notions précises sur leurs anciennes croyances. Trop peu sérieux pour étudier, ils ne connaissent le passé que d'une façon très imparfaite ; le peu qu'ils en savent leur est parvenu à travers des traditions vagues, où le merveilleux se mêle à des faits réels et de date relativement récente. Ils ignorent la mesure du temps : aussi les événements ne laissent dans leur esprit que des souvenirs bientôt confus.

Ils ont cftpeT.dant une sorte de gooèse, nui semble avoir fait 'o f'^nd de leur aneienuo ^eligion. Le prîn-

cîpe créateur de toates choses est représenté par un être suprême, Taaroa : de son union avec 7na, naquit Oro , le dieu de la création. Celui-ci tira du sein des eaux un grand nombre de terres, et choisit particulièrement l'île de lîeeatdj sur laquelle il fit croître le ■cocotier, le mayoré, et autres arbres dont les fruits devaient assurer Texistence de ses futurs descendants. Oro rencontra bientôt un ennemi dans Tané, second fils de Taaroa et d'Ina ; mais il le tua et l'ensevelit dans l'île de Tupaï, Après sa victoire, Oro revint dans l'île •de Reeata, oii il créa divers animaux destinés à servir d'aliments à l'homme, qui ne fut mis au monde qu'au moment où la terre se trouva assez riche en bêtes et en fruits pour pouvoir le nourrir. Quelque temps après, les hommes oublièrent l'Etre sufueme, et un jour que, réunis pour le sacrifice, ils avaient négligé de l'invo- «quer, Taaroa, dans son courroux, déchaîna contre eux les flots de la mer. Mais Oro leur créateur veillait sur eux ; il leur conseilla de se r« -tirer sur une haute montagne où les eaux ne sauraient les atteindre, et <;eux qui lui obéirent furent sauves de la mort. Ce danger passé, Oro donna aux hommes une constitution •et des lois, il créa dififérentes castes qui furent : les Arii) personnages sacrés, doués de vertus miraculeuses, et placés tellement au-dessus de l'humanité que les aliments touchés par eux devenaient un poison mortel pour le reste des hommes ; les Raatira, petits propriétaires^ bientôt tyrannisés par les Arii ; les Manahuney ou gens du peuple, subissant les persécutions des deux castes précédentes. Enfin des unes et des autres sortirent les Arioï,

A près avoir assuré de son mi^uy îe bonheur des

homme?, Oro quitta la terre et remonta dans réteme'i séjour prendre la place de son père Taaroa.

Nous indiquons sans nous 7 appesantir l'analogie frappante qui existe entre cette genèse et un grand nombre de religions, notamment la religion chrétienne. Il est étrange de retrouver dans ces îles de la Polynésie la trace d'un châtiment par les eaux^ ridée d'une incarnation de la divinité, etc.

Les prêtres d'Oro, Orii, étaient chargés d'offrir des sacrifices à leur dieu. Leurs victimes étaient ordinal* rement des animaux, mais dans les grandes solennités ils immolaient aussi des hommes. Après avoir décidé en assemblée dans quel district on prendrait la victime, ils expédiaient un messager, aerepo, chargé de porter une pierre noire au chef de ce district. Celui-ci désignait aussitôt un de ses sujets, qu'on égorgeait, et dont le corps était porté au marae pour la cérémonie.

Ces marae sont, à proprement parler, les sépultures des chefs d'autrefois qu'on retrouve sur les plages. Mais ce mot a aussi un autre sens, dans lequel il est pris ici; il signifie : autel où les victimes sont immolées. € Taïti, disait la reine Pomaré, était la seule ile où, même dans les temps les plus reculés, les victimes n'étaient pas mangées après le sacrifice ; on faisait seulement le simulacre du repas macabre ; les yeux, enlevés de leurs orbites, étaient mis ensemble sur un plat et servis à la reine. » — Les animaux n'étaient tués qu'au moment de la cérémonie. Les orii examinaient leurs entrailles et en tiraient des présages favorables ou contraires aux entreprises projetées. Les hommes seuls pouvaient approcher le marae, l'abord eu était formellement interdit aux femmes.

Anjourd^bui qae ions les Taîtiens sont dovenns clirétienSy il est à peine besoin de dire qne toutes ces coutumes barbares ont dispam. Mais ils n'ont pu se défaire encore de certaines superstitions à Tégard des esprits, dont ils craignent la présence. La nuit, ils redoutent surtout la présence des Toupapahous ^ c génies qui battent l'eau de leurs grandes ailes d'albatros », et des varuëy « petites hirondelles grises qu'ils croient être les âmes des trépassés ». Ils s'abstiennent des médicaments préparés par les Bufopéenis, convaincus que ces remèdes contiennent des matières provenant de l'organisme humain ; pour traiter leurs maladies, ils ne se servent que de simples connus d'eux seuls et dont ils gardent fidèlement le secret.

Papëete, la capitale de Taïti, est située au nord de Vîle. C'est une jolie ville qui se développe le long de la plage, dans une plaine étroite, limitée du côté de la terre par une série de mornes qui vont se raccorder aux hautes montagnes de l'intérieur. On y remarqi» surtout : l'hôtel du Gouvernement, élevé au pied de la montagne, et devant lequel se déroule une pelouse magnifique ; le palais du roi, construction européenne entourée de gracieux jardins; deux casernes, dont l'une peut recevoir cinq cents hommes; l'hôpital, qui contient quatre-vingts lits ; les magasins de TEtat, et un arsenal avec un quai d'abatage.

Les deux endroits les plus curieux de Papëete sont, à coup sûr, la Petite Pologne, dont nous avons déjà parlé, et le marché.

Le matin, le marché est envahi parler Taïtiennes, qui viennent y faire leurs provisions de poisson et de cocos. Elles vont ensuite s'asseoir à un des coins de

TAÏTI ET SES DlÉPENDANCES. 379

la place, devant des tables où les Chinois leur vendent dn thé et da café. Elles sont la terreur des fils da Céleste Empire, car elles débattent énergîqnement le prix des marchandises, et bien souvent, que le marchand y consente ou non, elles emportant l'objet de leur convoitise, en laissant à sa place la somme qu'elles jugent convenable.

Ce marché est très bien approvisionné ;on y rencontre à peu près tout ce qu'on veut : les Chinois vendent des volailles, des œufs, du poisson, des homards, des crevettes, etc. Il y a en outre deux boucheries, où Von trouve tous les jours de la viande de bœuf, de porc, et souvent du mouton. On voit aussi des fruits en abondance, car Tîle est riche en productions de ce genre : bananes, ananas, mangues, citrons, oranges, etc. Ce dernier fruit surtout constitue une des richesses de Taïti. Nous relevons ce fait qu'en 1875, un district, celui de Tautira, a payé en une seule récolte la construction de son temple, estimé quarante mille francs : il avait vendu 1,900,000 oranges.

Les environs de Papëete sont ravissants, leur charmante réputation est bien méritée. Des sentiers ombreux se détachent de la grande route qui fait le tour de l'île et se dirigent vers la montagne. De ce côté la campagne ne forme qu'un bouquet de verdure; les bananiers y balancent l'éventail allongé de leurs immenses feuilles, et les orangers, constellés de blanches fleurs ou chargés de fruits d'or, embaument tout le voisinage.

Les principales cultures de Taïti sont d'une part le coton, la vanille et la canne à sucre, d'autre part l'igname, la patate, Tarrow-root, etc. Ces divers produits

sont cultivés dans d^asses larges proportions ; grâce  la fertilité du sol, il serait facile et d^angmenter lear •quantité et d'améliorer leur qualité.

Malheureusement, ici comme dans beaucoup de nos colonies, s*élève une grave difficulté. Les demandes -de concessions pour Taïti sontnombreases, et jusqu'ici le gouvernement n'a pu y faire droit, n'ayant pas encore constitué dans les îles un domaine colonial qui permette de répondre favorablement aux demandes. L'administration locale, consaltée à ce sujet, a déclaré qae la constitution de ce domaine serait, sinon impossible, au moins très difficile et très longue. Toutes les terres susceptibles d'être utilisées soit pour lacalture, i?oitpour l'élève du bétail, sont possédées individuel- Icment par des Européens ou des indigènes. La plus grande partie du sol appartient à ces derniers, qui attachent une importance considérable à sa possession, et ne se défont d'une parcelle de terrain qu'à la dernière extrémité. Encore ce cas est-il fort rare; les naturels ont peu de besoins, et considèrent comme un dû. iionneur la vente de la terre qui appart-^nait à leurs ancêtres. Dans ces conditions, les Euro- }»éens ne peuvent guère se rendre à Taïti avec l'espérance d'y faire valoir des terres; cet état de choses est d'autant plus regrettable, que tle nombreuses demandes parviennent chaquejour au ministère de la marine, formées par des émîgrants de bonne volonté, tout disposés à porter dans la colonie leur activité et leur .s.ivoir-faire.

L'industrie a pris à TaHi une certaine ext^ ^îon. l'endant la guerre d'Amérique, quelques négociants, voulant mettre à profit la richesse cotonnière de Tîle, '

avaient fonde à Londres, sous le nom do Taîti-Cotton" Company, une société destinée à exploiter ce précieux produit. M. W. Stewart, représentant de la Société à Taïti, organisa à Antimaono un vaste établissement. On pouvait espérer qu'un brillant avenir était réservéà cette entreprise; mais la guerre d'Amérique ayant pris fin, et M. W. Stewart étant mort sur ces entrefaites, rimmense plantation fut abandonnée. Il n'en» reste plus que quelques cahutes délabrées; la magnifique habitation du directeur, où furent données jadisdès fêtes si brillantes, est déserte aujourd'hui et l'herbe envahit les marches du perron.

Nous avons dit qu'à Taïti la terre meuble est très fa» vorable à la culture du coton; ajoutons que celui qu'on' y récolte est d'excellente qualité, et donnons quelquesdétails sur la façon dont on le traite dans notre colonie. Le coton est une bourre fine, soyeuse, ou plutôt laineuse, plus ou moins blanche; elle emplit la capsule déhiscente d'un fruit porté par une plante arborescente de la famille des malvacées. Dans cette bourre sont blotties les semences ou graines très huileuses delà plante. Lorsque la plantation est en plein rapport, c'est-à-dire au bout de trois ou quatre ans, le seul et constant travail du planteur consiste à récolter. Pour utiliser le coton recueilli, il faut le débarrasser de se»graines. Nous allons suivre le travail de la préparation dans l'usine de M. Robin, établie non loin de Fapëete. Citte usine se divise en deux parties. Tune où les métiers sont mis en marche par un moulin, l'antre où. ils sont mus par la vapeur. Le coton brut est jeté sur une plaque, d'où il passe automatiquement d'abord entre les dents d'un peigne, puis entre deux cylindrcà-

dont le plas gros est recouvert d'ans peau d*Iiippopo* taine. Après cette première opération, le coton en sabit ace seconde ayant poar bat de le débarrasser des graines qui peuvent être restées après le cardage. Les graines qui portent encore du coton sont jetées sur d'autres plaques disposées en plans inclinés, et garnies de clous dont la pointe est en haut; une deuxième plaque mobile, percée de trous, où s'adaptent très exactement les pointes, vient se fixer sur la première dès qu'elle est chargée, et se presse fortement contre elle : les graines passent à travers les rangées de clous et le coton reste accroché aux pointes.

La canne à sucre a été introduite à Taïti en 1818 par un Anglais, M. Giles. Il organisa de vastes plantations et une asine; mais, deux ans après son installation, on fit craindre à Pomaré III que les nombreux étrangers attirés dans l'île par la nouvelle industrie ne parvinssent à le déposséder de son royaume, et M. Giles fut forcé de tout abandonner. — Il y a aujourd'hui dans la colonie plusieurs usines sucrières; la plub importante est celle de M. Adam, qui fournit environ quatre cents tonneaux par an. Les ouvriers employés dans ces usines ne sont pas des indigènes, mais des Chinois et des Arorae, que l'on fait venir des îles Gilbert.

Il existe à Taïti une caisse agricole qui achète les produits des particuliers, et les expédie ensuite pour son propre compte dans les différents centres oommerciaux du monde.

Page 1