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CHAPITRE UI

Habitants du Gabon. — Les Erowmen. — Les MTongwés. — Les Boulous. — Les Bakalais. — Les Fans. — Essences forestières. — Les éléphants. — Les gorilles. — Les fourmis.

Le Gabon proprement dit, et les toisrîiotres qui en dépendent, sont habités par quatre races principales : les M'Pongwésj établis dans la partie nord de notre possession, qui formentla population stable des établissements^ et que nous appellerons Gabonais ; les Boulous^ ainbi nommés parce qu'ils habitent les forêts qui s'étendent autour et en arrière de l'estuaire ; leur vrai nom est Shekianis ; les Akalais ou Bakalais, que l'on rencontre au sud du fleuve ; enfîn les Fans ou PahouinSj qui occupent dans l'est une région très étendue, et que l'on rencontre encore sur les bords de l'Ogooué.

Ces peuplades ne sont pas originaires du Gabon, elles viennent toutes de l'Est, et comme la plupart des nations occupant aujourd'hui les côtes d'Afrique, elles semblent avoir obéi à une grande loi de migration qui pousse les tribus de l'intérieur à se rapprocher toujours du littoral.

Quelle raison fait ainsi mouvoir ces nations ? Est-ce le désir du voisinage desEuropéens qui provoque leurs émigrations ? ou bien ne sont-elles pas plutôt le résultat de leur accroissement considérable ?

Quoi qu'il en soit, ces déplacements s'opèrent avec lenteur, mais fatalement, et toujours au préjudice des premiers occupants. Parti du centre de l'Afrique, le

trop-pleîn d'ane tribu s'avance vers les rives de l'Océan, poussant devant lui d'autres tribus ; celles-ci, à leur tour, se mettent en marche et absorbent les nations qu'elles rencontrent ; elles-mêmes finissent un jour par être absorbées et confondues dans la foule d'un autre peuple qui arrive.

C'est le cas des Fans qui, venus des territoires de l'Est, chassent devant eux les Bakalais; ceux-ci font fuir les Boulons, qui, de leur côté, auront bientôt fait disparaître les M'Pongwés, pour prendre leur

place et la céder ensuite aux Bakalais.

Ce travail d'absorption est puissamment aidé d'ailleurs par la transformation qui s'opère à notre contact chez les habitants de la côte. A notre fréquentation, ils dépouillent en partie leurs croyances superstitieuses et leurs coutumes barbares, mais ils perdent aussi leur vigueur native. Ils ne se contentent pas de s'associer à la dépravation européenne, ils surpassent très vite leurs maîtres; primitivement robustes, ils s'abrutissent par la boisson, s'usent dans la paresse, s'atrophient et ont très peu d'enfants ; ils finiraient par disparaître complètement, si un sang plus jeune et plus riche ne venait parfois renouveler leurs

fiorces.

(Je phénomène de migrations n'est pas nouveau ;

au XV* et au xvi" siècle, une grande nation habitant les

territoires qui s'étendent au sud du Tanganika, entre

les sources du -Zaïre et du Zambèse, disent les uns, —

la Sierra Leone^ prétendent les autres^ — s'avança

comme un flot envahissant jusqu'aux rives de l'Océan

Indien, mvageant Montbaze, Zanguebar et Quiloa; se

répandant dans le pays de» Caffres, puis revenant sur

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ses pas, cette horde sauvage finit par s^établir au sud du Congo.

Outre les quatre grandes races que nous venons de citer, on eu rencontre une cinquième au Gabon. Elle n'y est représentée, il est vrai, que par un petit nombre d'individus, et n'y séjourne pas à l'état permanent; c'est une nation de passage que Ton pourrait classer dans la population flottante. Nous voulons parler des Krowmen.

Originaires des côtes de la Krow, situées à trois cents lieues plus au nord, par 5^ de latitude, les Krowmen, quand ils sont jeunes, s'engagent volontiers pour un an ou dix-huit mois, rarement plus, à la condition de n'être pas emmenés au delà de Gorée au nord et du Gabon à l'est. Moyennant un salaire de quinze francs par mois pour eux, et de vingt-cinq ou ttente pour les chefi qu'ils se sont donnés, ils remplissent les emplois de portefaix ou d'agriculteurs avec une douceur, une intelligence et une honnêteté que l'on rencontre rarement chez les nations africaines. Ils calculent merveilleusement la durée de leur contrat; mais, à Texpiration de leur engagement , la fièvre du retour s'empare d'eux, rien ne saurait plus les retenir loin du village natal, où ils rapportent aux anciens qui ne peuvent plus émigrer un cofire rempli des mille riens qui les ont tentés, et tout ce qu'ils ont économisé sur leurs gages.

Le retour dans 1^ patrie est Toccasion de fêtes aussi touchantes que folles.

Ce n^est pas au M'Pongwé qu'il faut demander un travail pénible. « Homme indolent et sans ressort, dit M. Griffon du Bellay, le Gabonais sait très bien

riSpondre, qaand on lui propose nn labenr un peu sérieux : d Ça,travailpourKrowinan >, ou mieux encore : c Travail pour blanc ». Selon lui, le bon Dieu ne veut pas que les M'Pongwés travaillent. C'est donc dan» son village qu'il faut aller le chercher, ou bien sur la plage qui lui sert de grande route; car, en sa qualité de courtier maritime (c'est son métier, quand il en exerce un), il a son village au bord de Teau, sa pirogue est son seul véhicule, la plage son chemin de commn» nication. C'est, du reste, à marée basse, la promenade la plus agréable du pays.

Cette population est assez belle ; voici le portrait qu'en a tracé le docteur Lestrille (1) : « Le M'Pongwe est généralement grand et bien proportionné. Le» saillies dessinées par ses musclrs dénotent la vigueur. La jambe est mieux faite qu'elle ne Test ordinaire niept chez le noir, le pied est plat, mais le cou-de pied est cambré, la main est petite et parfaitemen* attachée. Les yeux sont en général beaux et exprès* sîfs, le nez peu ou point épaté. La bouche médiocre» ment fendue, la lèvre inférieure est épaisse, sans être pendante. La couleur est plutôt bronzée que noire; le gystème pileux est relativement développé; la plupart se rasent une partie des cheveux, en figurant des dessin» variés ; beaucoup sont complètement dépourvus de barbe;enfin leur poitrine est largeetbien développée. »

Les villages forment généralement une grande rue bordée de cases bâties avec les branches et les feuille» d'une sorte de palmier appelé Enîmba. Ces demeu res, assez spacieuses, ne se composent guère que d'une

(1) Citation de M. Griffon du Bellay {Tour du Monde, 1S65).

seule pièce donnant sur la rao; elle est meublée d^un canapé, avant tout, et d'un nombre illimité de coffres, la plupart vides, mais que le maître de la maison montre avec complaisance, car c'est un signe de richesse ; aussi, chaque fois que sur une affaire il réalise un bénéfice inespéré, s*empresse-t-il d'augmenter le nombre de ses bahuts.

Le canapé^ vieux meuble européen^ est Tapanage du maître ; il passe là une partie de ses journées à fumer et à dormir, tandis que tout le reste de la fa* mille, femmes, enfants et serviteurs^ est réuni autour du foyer; car, quelle que soit la température extérieure, un feu est toujours allumé dans la case, et c'est autour de ce feu^ dont la fumée est destinée à éloigner les insectes^ que se réunissent les habitants. Ils se livrent là à tous les travaux du ménage, et aux détails de la toilette la plus intime.

Outre leurs cases dans le village, les Gabonais ont une autre demeure à la campagne ; ils la nomment habitation^ et c'est là qu'ils se livrent à la culture.

Les M'Pongwés sont polygames, ils ont autant de femmes que leur fortune leur permet d'en posséder ; c'est pour eux une affaire de vanité,une manière défaire étalage de leur richesse ; mais c'est en même temps une question d'intérêt, un moyen d'obtenir un grand crédit pour les transactions commerciales, la femme étant souvent le gage d'une opération à long terme. Plus le Grabonais possède d'épouses, plus son crédit augmente,et plus ses opérations prennent d'importance ; aussi, dans la majeure ]?artie des affaires, même commerciales^ soumises à l'arbritage du chef de tribu ou du tribunal français, peut-on « chercher la femme ».

Partant de ce principe que l'épouse est un gage ayant cours, on comprend que le M'Pongwé soit obligé de Tacheter à sa famille ; quelquefois même, en plus des cadeaux d'usage, il donne à son beau-père, pardessus le marché, en guise de pot-de-yin, une de ses sœurs en mariage. Ordinairement, les Gabonais ne se marient pas dans leur village, ils vont demander une femme à quelque tribu de leur nation habitant Tintérieur ; c'est, disent-ils, en raison des liens de parenté qui les unissent ; mais c'est bien plutôt pour étendre leurs relations commerciales : peut-on trouver dans une tribu éloignée un meilleur représentant que son beau-père ?

A part la première épouse, que l'on appelle la grande femme y à qui incombe la surveillance de la maison, les femmes du Gabonais vivent dans une triste situation. Traitées comme des esclaves ou des bêtes de somme, elles ont la charge des travaux les plus pénibles; elles cultivent les champs, défrichent les terrains incultes et portent les fardeaux, pendant que leur seigneur et maître vit dans la plus grande oisiveté, laissant à la grande femme le soin de maintenir l'ordre dans la maison ; c'est chose facile, car, élevée dans les principes de soumission, la femme accepte sans se plaindre le sort qui lui est fait; du reste, elle n'en connaît pas d'autre.

La famille africaine n'existe pas ; le chef peut vendre ses femmes ; et ses biens, quand il meurt, au lieu de revenir à ses fils, appartiennent à son neveu, fils

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aîné de sa sœur, car, chez les M'Pongwës, la ligne héréditaire s'établit par les femmes.

Les Qabonais n'ont, à proprement parler, pas de religion ; comme presque toutes les nations africaines, et ainsi que les tribus voisines, ils sont fétichistes.

« Fétiches et Féticheurs sont deux mots, dit M. Griffon du Bellay, qui reviennent à chaque instant à la bouche du Gabonais. Tout est fétiche pour lui. Moondahj le mot qui exprime cette idée^ semble, comme le tabou des Taïtiens, être le fond de sa langue. Le petit ornement en griffes de tigres que les femmes portent au cou est Moondah ; Moondah encore, l'herbe élégante et finement découpée dont il a bien soin d'orner ses instruments de pêche avant de les jeter à l'eau ; Moondah aussi, le morceau de cervelle de léo* pard calcinée, que le guerrier cache sous son pagne et qu'il caresse au moment du combat pour se donner du cœur. C'est là un grand fétiche ; mais il y en a un autre plus puissant encore : j'est la cendre que produit la calcinàtion des chairs ou des os d'un blanc^ talisman infaillible à la guerre.

« Mais ce ne sont là que des amulettes, des grisgris. Les vrais dieux sont des représentations plus ou moins grotesques de la forme humaine. Ces idoles ont souvent la prétention de reproduire les traits de l'Européen, son nez aquilin, ses lèvres minces^ son visage coloré. ]>

On voit quelquefois ces fétiches dans l'intérieur des habitations, où ils jouent le rôle tutélaire des

dieax lares du paganisme ; mais ce n'est pas l'ordinaire. Dans tout village, une petite case leur est spécialement affectëe, temple modeste où parfois l'adorateur ne saurait pénétrer qu'en rampant, mais quî^ dans les grands villages, a des proportions plus en tapport avec les hôtes auxquels il est destiné.

Après les fétiches, le féticheur ; VOganda fabrique fes fétiches, les distribue et leur donne leur vertu. D'ftst lui aussi qui indique les cérémonies à accomplir avant d'entreprendre un voyage, une guerre, une affaire commerciale. Bien entendu, ces différents services ne sont pas gratuits, et chaque fois que l'on a recours au ministère du féticheur, on doit payer ; il est aussi médecin ; c'est lui qui se charge, à l'aide d'incantations, de guérir tous les maux. L'oganda a encore une autre fonction : quand l'homme confié à ses soins vient à mourir, cas assez fréquent, c'est qu'il a été empoisonné ; or c'est le médecin lui-même qui est chargé de désigner le coupable et de lui faire subir une espèce de jugement de Dieu, consistant dans l'absorption d'un poison terrible. Nous le verrons à l'œuvre chez les Boulons.

Le peuple M'Pongwé est gouverné par des chefs nombreux, un par village au moins. Ces chefs, qui se donnent le titre pompeux de roi, ne sont que des négociants un peu plus aisés que les autres. Leur pouYoïr, fort restreint et purement nominal, est entiè-

rement soumis à raatorité française ; il n^est même pas héréditaire, les chefs étant élas par lenrs sujets ; heureux MTongwés qui possèdent le suffrage universel I Mais ces élections sont souvent Toccasion de bruyants débats, car chez euxaussi on pratique la fraude électorale, et les moyens employés par les candidats rendraient jalouse plus d'une nation civilisée; mais c'est toujours le chef présenté par le commandant qui est nommé. Où la candidature officielle va-t-elle se nicher ?

Telle est Timage de ces Gabonais, autrefois forts et redoutables, qui, à notre contact, se sont améliorés, ont dépouillé une partie de leur ancienne barbarie, abandonné leurs superstitions les plus nuisibles, mais qui ont pris aussi nos vices les pins dégradants. Sous l'influence de l'ivrognerie et de la débauche la plus éhontée, cette population tend à disparaître, et diminue dejour en jour, malgré la polygamie.

Il ne nous reste plus à voir que les différentes plantes dont ils retirent les fruits, et nous examinerons ensuite rapidement les trois races qui, avec les M'Pongwés, fréquentent notre possession du Gabon.

C'est encore à M. du Bellay que nous empruntons les détails relatifs à la culture et aux productions naturelles de ce pays.

Au milieu d'une nature vigoureuse et puissante, les Gabonais n'ont su se créer que des ressources insuffisantes pour eux-mêmes et absolument nulles pour les étrangers. Auprès de leurs villages, on ne voit guère que quelques belles touffes de bananiers et V de manioc; dans leur intérieur, quelques arbres sacrés voisins de la case fétiche^ et que\c\UQiS AlatvgxiA^X^^-*

g4 NOS PETITF.S COLONIES.

cées qui ont la propriété d'éloigner la fondre. Le mangaier, introduit parles Européens, commence à y paraître; Tarbre à pain a moins de snccès, maigre les géncrenx efforts de la mission française. Aux habitations, on cultive en plus grandes proportions la banane, le manioc, l'igname, qnelques arachides, le maïs, la canne à suore eu petite quantité, et enfin quelques aromates.

Ces cultures changent fréquemment de place aux dépens des forêts voisines. Ce n'est pas un médiocre travail que celui des défrichements. Les villages tout entiers émigrent à la fois pour cette grande affaire et vont camper sous bois. On dresse des abris recouverts avec les feuilles d'un balisier très commun, Vo- ^on^au ; quelques femmes s'occupent de la cuisine, pendant que les autres, portant leurs enfants sur leur dos, vont aider les hommes à débiter les arbres qu'ils ont abattus. Chacun a chassé la paresse originelle et travaille avec ardeur ; mais aussitôt que la clairière est ouverte et le gros œuvre terminé, le naturel revient au galop, c'est-à-dire que les hommes retournent chez eux se reposer de leurs fatigues, laissant aux femmes le soin d'ensemencer stmles le terrain qu'ils ont déblayé par un commun effort.

Cest, en somme, pour la banane et le manioc que se développe cette activité; le bananier est dans ce pays une ressource immense. Le manioc a çur celui d'Amérique l'inappréciable avantage de n'être pas toxique. On Id réduit en une pâte nommée Gouma, après une macération préalable qui lui donne un certain degré de fermentation et un goût aigre et nauséenx très apprécié des indigènes. C'est, avec le pois-

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8on sec et la banane caite avant matarité, la base dA Talimen talion.

Il n'est pas de pays peut-être qni soit plus riche en . fruits oléagineux inexploités. Voici d'abord l'o&a, dont *ramande concassée produit le dika, quiparson goûl et ^sa couleur rappelle le chocolat. Puis le djavé^ qui fournit |||une huile à demi concrète; et le noungouj qui donne une graisse ferme et blanche ; le mpoga^ d'où l'on tire une huile excellente, mais d'une extraction difficile, à cause de la dureté du fruit qui la contient ; le maketay gingembre doré de bonne qualité; le yanguéhéréy Vénonéyei plusieurs autres plan tes dont les graines chaudes et aromatiques sont connues dans le commerce sous le nom de malaguette, poivre de Guinée, etc... N'oublions pas Viboga, dont la racine est réputée comme un aphrodisiaque énergique, et Vomhéné^ dont le goût âpre et sucré imprègne fortement les papilles de la langue et les rend momentanément insensibles aux saveurs désagréables. L'eau saumâ^re paraît alors fraîche et sucrée.

On voit combien ce pays est riche en matières végétales, et quelles ressources les habitants pourraient y trouver, s'ils voulaient se donner la peine, non de cultiver, mais seulement de récolter.

Les Boulons ou Shekianis étaient autrefois une nation puissante et terrible, qui maintenant ne compte plus que trois mille individus environ. Pendant fort longtemps, ils ont servi d'intermédiaires aux Pahouins pour leurs échanges avec la côte; ils étaient armés de fusils, qu'ils se gardaient bien de vendre à cett») nation, et, grâce à ces armes, ils purent long* temps la tenir en respect; mais deç\x\& ^\\xà<^^t^ ^\i«

nées dëjà, les Fans ont des armes à feu, et dans les querelles fréquentes qui se sont élevées entre cette tribu et les Boulons, ceux-ci ont été décimés ; ils sont réduits aujourd'hui à quelques familles.

Les Boulons sont plus noirs que les MTongwés, leur peau est rude et terreuse ; la saillie des mâchoires est plus prononcée, et l'ensemble de la physionomie a quelque chose de bestial et de sauvage. Au moral, voleurs et pillards, ils sont toujours à la piste de quelque case à dévaliser. Essentiellement nomade?, ils parcourent sans cesse les forêts, où ils vivent de pré' férence ; leurs cases, petites et mal bâties, se ressentent de leur humeur vagabonde ; ces cases, construites avec les pétioles de feuilles de raphia^ sont divisées en plusieurs compartiments, qui servent de logement et de magasins pour les provisions.

Leurs vêtements sont aussi sommaires que possible; les hommes et les femmes ne portent qu'un pagne taillé dans une pi^ce d'étoffe qui s'attache à la ceinture et descend au-dessus du genou. Comme ornements, les femmes se mettent aux jambes de gros anneaux de cuivre, tellement nombreux et tellement serrés, qu'ils garnissent le mollet et l'emprisonnent comme une botte de métal.

Ainsi que les Gabonais, les Boulons sont fétichistes; mais leur coutume de vivre dans les bois en a fait pour les populations voisines des êtres mystérieux, connus surtout comme de grands féticheurs. Moins rapprochés de nous que leurs voisins, ils ont en effet conservé plus entières leurs coutumes et leurs superstitions, et nous retrouvons chez eux le féticheur dans toute sa puissance»

A la mort d^an Boa1oa<iy tout le village prend le deuil et témoigne de son chagrin par des pleurset des cris lamentables ; puis , quand la douleur des survivants est un peu calmée , c'est-à-dire aubout de deux ou trois jours^ le défunt est emportéà une certaine distance des cases et enfoui dans la forêt. Alors les pleurs se sèchent comme par enchan*^ tement, et Ton ne pense plus qu'à venger le mort. Ce» peuples sauvages ne peuvent considérer la mort par maladie comme une désorganisation de la machinehumaine; pour eux, c'est le résultat d'un empoison* nement. Le féticheur est chargé de trouver le coupa* ble, et il en trouve toujours un; d'ordinaire, il désigneun esclave du défunt on un de ses familiers qui, bien entendu, proteste, mais pour la forme, car celui qui est désigné sait bien qu'il ne pourra éviter son sort. C'est alors que, pour mettre à néant ses dénégations, on lui fait subir une épreuve.

Cette épreuve consiste à boire un poison, disent le» uns, une plante diurétique, disent les autres, mais qui produit toujours l'effet attendu, c'est-à-dire qui établit clairement la culpabilité du prévenu; et si, par hasard, Taecu^é réussit, à l'aide de quelque subterfuge, à sortir vainqueur de l'épreuve, il n'est pas sauvé pour cela,, car le féticheur sait bien, à l'aide de quelque torture^ arracher au malheureux laveu d'un crime imaginaire..

En somme, cette nation, à la veille de disparaître, joint aux vices et aux superstitions des M'Pongwés une grande cruauté; elle mène dans les bois une existence misérable^ ne se livre à aucune culture et ne vit presque que du produit de ses chasses ot de ses marau*des. Pour préparer leurs aliments, les Boulons se ser«-

vent d'une haile dont la provenance impure soulèverait de dégoût Festomac le moins rebelle. Ils Tobtiennent en faisant bouillir à pleine marmite un gros termite à tête noire, au corps bleuâtre et mou, dont Taspect rappelle assez la grosse tique du chien.

Aussi voleur et aussi laid que le Boulons, le Bakalais mène la même vie nomade; il habite près des rivières et le long des forêts qui les avoisinent. Relativement industrieuse, cette nation exploite particulièrement Yénimhaf sorte de palmier qui pousse dans ces parages et dont le Gabonais se sert pour construire ses cases; le Bakalais l'emploie aussi pour construire sa demeure. Cet arbre fournit des planches toutes faites. Ce sont les branches mêmes de lenimba, ou plutôt les nervures de ses feuilles ; longues de cinq ou six mètres» étroites, plates sur une de leurs faces, elles fiont d'une rectitude parfaite. On n'a donc qu*à les débarrasser de leurs folioles pour en faire dos planches d'un emploi commode.

Ils vendent encore aux Gabonais le bois d'ébène et le bois de santal» qu'ils échangent contre les denrées qui leur {font en partie défaut.

Les femmes des Bakalais tissent avec des fibres végétales une étoffe assez fine et très flexible, assuré - .ment plus durable que les cotonnades européennes, mais qui, près des indigènes, jouit do moins de faveur.

Chose extraordinaire, ce peuple sauvage et superstitieux, voleur et cruel, possède au plus haut degré le sentiment musical. Us fabriquent eux-mêmes leurs instruments, 3(»rtes de harpes et de guitares informes; les accords quils en tirent sont peu variés ;c'est tantôt une mélopée lente et plaintive, qui semble inspirée par

les mille bruits de 1a forêt, on le roulement mono-^ tone des rapides, tantôt un chant guerrier, souvenir lointain des hauts faits de leurs aïeux. On entend alors un vacarme étourdissant, une musique infernale accompagnée de danses bizarres ; et la nuit, dans les bois éclairés par de grands feux, ces F oirs danseurs, qui tournent et sautent jusqu'à complet épuisement, semblent les mauvais génies des vieilles forêts africaines.

Les Fans ou Pahouins ont dans tout Tensemble de leur physionomie un cachet particulier qui ne permet de les confondre ni avec la race gabonaise, ni avec aucune de celles que nous venons de décrire. Les pommettes, très saillantes, qui font ressortir la cavité des tempes et la proéminence excessive du front, donnent à ces figures un air singulier. Grand, maigre, les bras grcles et trop longs, la poitrine tatouée de couleurs étranges , le Pahouin , vota d'une simple pièce d'étoffe qui entoure ses reins, présente un aspect bizarre. Ce que le Fan abandonne le moins volontiers, c'est son fusil, car il est chasseur et guerrier.

Lesfemmes,généralementafBigéesd'unembon[)oint exagéré, se font surtout remarquer par la petitesse de leurs mains et la finesse de leurs attaches. Elles sont d'une coquetterie extrême, se couvrent la poitrine de colliers, et attachent à leurs cheveux une multitude de perles blanches, qui pendent sur leurfront ou leur fouettent le visage. Leurs bras et leurs jambes sont garnis de bracelets de cuivre qui leur donnent, a-t-on dit, un faux air de ressort à boudin. En somme, malgré tous ces soins pour orner leurs personnes, les

Pahouines sont, à de rares exceptions près, d'une lai* deur accomplie.

L'organisation sociale des Pahoiiins ne diffère pas sensiblement de celle des tribus voisines. La famille est constituée sur des bases peu solides. Cependant^ quoique la polygamie existe chez eux comme chez les Gabonais,il faut constater qu'elle est y moins efiPrënée, que les mariages y sont moins précoces et les mœurs moins relâchées. Est-ce parce que cette nation, qui fréquente moins nos territoires, n'a pas encore eu le temps de perdre la vigueur de son caractère primitif? toujours est-il que les races Pahouines ne sont pas encore décimées par le fléau de la dépopulation, résultat fatal de Tivrognerie et des débauches.

Il ne faudrait cependant pas conclure de là que les Fans sont un peuple absolument parfait ; car, si nous venons de parler des vices qu'ils n'ont pas, nous n'avons encore rien dit de leur défaut capital qui, c'est triste à dire, n'a presque pas diminué. Les Fans sont anthropophages ! Est-ce affaire de cruauté ? Est-ce poussés par des appétences toujours inassouvies qu'ils se livrent à ces honteux festins ? Ne mangentils que leurs ennemis prisonniers? Autant de questions qui ont soulevé de longues discussions, diversement résolues par les voyageurs qui les ont visités. Quoi qu'il en soit, ils sont cannibales, le fait est certain.

Les Pahouins sont grands chasseurs, et les territoires qu'ils habitent se dépeuplent rapidement. Cette nation, dit M. Alfred Marche, est la seule, avec celle des Bakalais, qui fasse des chasses réglées.

Les Pahouins entourent quelquefois une étendue

de plasieurs kilomètres carres par des palissades de pieux dans lesquels ils enchevêtrent des lianes ; pais ils rabattent le gibier vers Tenceinte avec leurs filets^ et peu d'animaux parviennent à rompre le cercle. Ils s'avancent ensuite, resserrant toujours l'espace, concentrant le ^bier, qu'ils font finalement prisonnier dans un enclos relativement très petit. Ils établissent, alentour des abris, des feux^ et vivent là dans Tabondance jusqu'à ce qu'ils aient tout tué, tout mangé. Après quoi ils vont plus loin chercher un nouveau terrain de chasse.

C'est à ces migrations fréquentes qu'il faut attribuer la pauvreté do leurs villages et la structure élémentaire de leurs cases. Ces villages ne se composent que d'une seule rue, bordée de chaque côté par des espèces de hangars ouverts sur la rue. Au centre,^ un abri sert de corps de garde^ et non loin de là se trouve la case fétiche, car les Fans, eux aussi, sont fétichistes ; il semble , toutefois, que leur zèle soit moins grand que celui des nations voisines.

Telle est la race pahouine, la plus curieuse à étudier de toutes celles qui habitent le Gabon, et aussi celle qui nous intéresse le plus, car elle s'avance à grands pas vers nos comptoirs. On suit leur marche avecplaisir , car, s'il est possible de faire quelque chose dans le pays, ce sera avec ces hommes bien trempés. Il ne faut pas se dissimuler pourtant que nous, aurons là des sujets bien remuants et des auxiliaires^ difficiles à manier ; habituellement doux et hospitaliers , ils ont cependant un caractère ombrageux,, versatile, servi par une énergie et une adresse que peu de noirs possèdent.

Nous avons va les principaux produits des bois du Gabon, nous allons maintenant passer rapidement en revue les animaux qui peuplent ses forêts et les insectes qui, parfois, eu rendent le séjour insupportable.

A tout seigneur^ tout honneur. Voici d'abord l'éléphant. C'est le roi des forêts. H est remarquable par le développement extraordinaire de ses défenses. Les Pahouins sont les meilleurs pourvoyeurs du commerce de l'ivoire. Leur manière de chasser l'éléphant exige une connaissance approfondie des mœurs de cet animal. Ces grands pachydermes, qui vivent par troupes, quittent rarement leurs lieux d^habitation ; lorsqu'ils sont réunis en nombre suffisant, les chasseurs les poussent devant eux dans une enceinte de lianes, trop faible assurément pour arrêter leur fuite, mais assez forte pour la ralentir. Les animaux ainsi embarrassés et entourés tombent sous les balles et les coups de sagaies , non sans danger pour les chasseurs. On a aussi recours à un piège, qui consiste à suspendre au-dessus d'une trouée pratiquée dans le fourré par lequel l'animal devra nécessairement chercher à s'échapper, une énorme poutre pointue qui tombe sur lui quand il passe et lui brise les reins.

Après l'éléphant, le gorille, singe gigantesque spécial à ces régions, si peu connu il y a quelques années encore, que Ton a pu raconter sur cet homme des bois les histoires les plus invraisemblables. Le gorille ou (Tgima est d'une taille supérieure à celle de l'homme ; ses épaules, d'une largeur énorme, donnent à sa poitrine un développement extraordinaire; la tête,

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extrêmement grosse, est formée d'ane face monstruease et d'an crâne relativement petit; une crête très élevée sert d'attache à des mascles puissants destinés à mouvoir une mâchoire d^nne force prodi/2;ieuse ; le nez est petit et aplati^ le front fuyant ; les bras, trop longe, descendent jusqu'aux genoux ; le pied est impropre à une longue station verticale, et tout le corps est couvert d'un poil noir et ras. La capacité de sa poitrine«et un appareil très curieux de renforcement dont son larynx est pourvu, donnent à sa voix une puissance formidable.

Tel est ce singe monstrueux, que les noirs redoutent à régal des bêtes féroces, et qui joue un rôle important dans les récits superstitieux du pays.

M. Du ChaiUu, qui a écrit des choses si vraies et si intéressantes sur le Gabon, a décrit le gorille un des premiers. U s est peut-être laissé emporter un peu loin par son imagination de chasseur, quand il nous a dépeint ce singe comme attaquant Thomme. Il ne faudrait pas croire non plus, que chaque fois que le chasseur a manqué son coup, le gorille se précipite sur lui. Si vous tie l'attaquez pas, assurent les noirs, il s'éloigne de votre chemin et ne cherche pas à vous faire de mal. La vie paraît, d'ailleurs, s'échapper assez facilement de ces corps monstrueux, et beaucoup succombent sur le coup à des blessures qui pour rhomme seraient à peine dangereuses.

Le nombre des panthères, autrefois très communes, diminue chaque jour ; on n'en rencontre plus que rarement.

Les serpents, qui abondent, sont souvent dangereux, et toujours très venimeux, à l'exception du boapythony

que sa taille seule rend redontable. Le plus remarquable de ces reptiles est Yescht/da gabonica, grosse vipère à cornes, sans qneae, qui atteint parfois denx mètres de long.

Après ces désagréables animanx^ citons un buffle sauvage^ le niaréj et le sanglier à front blanc, espèce devenue très rare ; nn mnsean verruqnenx, des yeux entourés de longues soies, de grandes oreilles terminées par une petite touffe de poils, donnent à ce dernier une physionomie vraiment originale; cinq on six espèces d'antilopes, dej^uis le gracieux animal qui atteint à peine la taille du lièvre, jusqu'au banffo zébré de blanc, aussi grand qu'un daim, et dont Texposition coloniale possède un beau spécimen.

A côté des animaux dangereux, nous aurions pu placer certains insectes, et parmi eux, les fourmis, le fléau des pays chauds. Il y en a de toutes sortes, de toutes couleurs, depuis la blanche jusqu'à la noire et la rousse. Les unes vivent au milieu des villages rendant les mêmes services que les chiens à Constantinople ; elles ne sont que gênantes. D'autres, blondes, au corselet svelte et allongé, s'installent sur les arbres, construisent leur nid sur les feuilles et y déposent leurs œufs par millions.

Une autre espèce, les rousses celles-là, défilent dans les sentiers en suivant un ordre particulier ; le gros de la bande s'avance en troupe serrée, tandis que des éclaireurs battent l'estrade sur les flancs de la colonne. M. Marche rapporte avoir rencontré vue bande de ces fourmis nommées chounous.

« Ces fourmis, dit-il, sont les plusvoraces de ces régions. Elles voyagent par bandes innombrables ; on

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les voit défiler quelquefois pendant pins de dix heares, sans relâche. Si quelqne cadavre d'animal on d'homme se tronve sur leur roaie, il est dévoré et rédait à Tétat de squelette avec une incroyable rapidité. Le feu seul les tait reculer, et les noirs emploient ce moyen pour les détourner. Le voyageur qui tombe au milieu d'une de ces bandes en est aussitôt couvert, et n'a plus qu*une ressource : s'enfuir hors de leurs atteintes, se dépouiller de ses vêtements et les tuer une à une. >

Les nègres, qui marchent toujours sans chaussures, n'ont garde de les fouler aux pieds; ils ont même pour elles un certain respect. M. du Bellay raconte le fait suivant, à joindre aux superstitions des noirs :

(( Je me promenais un jour avec un chef, quand nous rencontiftmes une de ces armées voraces qui traversait le sentier. Au moment de la franchir, mon compagnon s'arrêta, alla cueillir une feuille à Tarbre le plus voisin, la posa délicatement dans le courant et passa. Flairant quelque mystère, je lui demandai i^e que signifiait ce singulier péage. « Ma femme est grosse, me répondit-il, c'est pour qu'il ne lui arrive pas malheur pendant ses couches, d A cette singulière révélation, je ne pus garder mon sérieax. Mon homme en fut blessé et me dit d'un ton d'humeur que j'avais tort de me moquer de lui ; qu'après tout, si nous autres blancs, nous n'avions pas peur des fourmis, nous n'avions pas grand mérite à cela, puisque nous n'amenions jamais nos femmes au Gabon. li faut convenir que l'argument était péremptoire. »

<)g KOS PETITES COLONIES.

Si nous ajoutons aux fourmis les scorpions, les «cancrelats, les cent-pieds, les termites, nous n^aarons pas encore épuisé la nomenclature des insectes qui pullulent au Gabon, mais nous aurons du moins indi- -que les principaux d'entre eux*

us GABON. 9y

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