‹ Nos plaies socialesChapitre 106 sur 133 · I. La prospérité · texte numérisé non relu

I. La prospérité

Les lumières et les capitaux sont les deux éléments de la prospérité rurale. Or, ces deux éléments sont dûs surtout à la présence et à l'action des dirigeants. Les hommes influents donnent à nos campagnes

1° Les lumières qui font progresser la vie agri-

cole. Le paysan est lent à accepter les innovations. Il examine, il discute, et même quand il est ébranlé et convaincu, quand il est forcé d'admettre que tel genre de culture est préférable, il ne se rend pas tout de suite. Tout changement lui est pénible, et il répond : Nous avons toujours fait ainsi. Il redoute les dépenses que souvent il exagère ; et puis, il est si commode de marcher dans le même sentier sans songer à l'élargir ou à le rendre moins rapide! Que fait le dirigeant, le bon dirigeant, le propriétaire homme de cœur qui a la noble ambition d'exercer l'apostolat? Il parle aux ouvriers, aux fermiers, aux laboureurs des progrès à réaliser. Il combat les erreurs, il détruit les préjugés. Il enseigne à tous la culture raisonnée, intensive et progressive. Attacher le paysan à ses champs en lui apprenant parfois, malgré lui, à obtenir un rendement élevé, ce n'est pas seulement enrichir la campagne, c'est encore la moraliser. Et parce que l'habitant des campagnes se laisse peu toucher par les raisonnements les plus clairs, parce qu'il lui faut des résultats palpables, que fait le dirigeant, le bon dirigeant? // agit, il donne l'exemple, il propage les bonnes méthodes en les appliquant dans ses domaines, et ainsi il imprime à l'agriculture une heureuse impulsion. On le voit expérimenter les engrais chimiques et doubler la fécondité de la terre. On le voit expérimenter les machines, semeuses, faucheuses, moissonneuses, batteuses, di-

lA DESERTION DES CAMPAGNES 439

minuer par là le travail de l'homme et augmenter les revenus. On le voit essayer les innovations hasardeuses sous les yeux du paysan étonné et défiant. Il aventure un peu d'argent... Pourquoi pas? Le soldat donne bien son sang pour défendre la France. Pourquoi ne donnerait-on pas un peu d'or pour l'embellir et la féconder? Nous avons de cela chez nous, Messieurs, un magnifique exemple. Qu'était-ce que la Sologne il y a cent ans? Un immense marécage. Mais voilà que des hommes intelligents ont planté là le pin, ont défriché les bruyères, ont creusé les canaux, ont acclimaté le froment et les prairies. Les moissons ont surgi de toutes parts, et, comme dit M^"" Bougaud, sur ces terres réchauffées par le génie de l'homme, sur ces moissons dues aux efforts de la science agricole, on peut écrire ce mot triomphal : Finis Soloniœ.

Les hommes influents, les dirigeants donnent à nos campagnes les lumières qui font progresser la vie agricole.

2" Les capitaux qui alimentent la vie agricole. Là où il y a de l'argent qui se dépense, les gens accourent pour en avoir leur part. En langage économique le capital suscite le travail : c'est une loi "néluctablc. Voici donc le riche propriétaire installé

demeure sur son domaine... L'argent, le grand moteur du travail, s'y introduit avec lui. Et alors — il y a de l'ouvrage pour tout le monde — la main-

d'œuvre abonde et elle est bien rétribuée — on répare et on entretient les bâtiments — on met en valeur les terres en friche, on améliore et on étend les cultures — on perfectionne l'outillage agricole. En un mot, les capitaux sont dépensés dans les localités qui les produisent. Ils ressuscitent et alimentent la vie rurale... Et par là s'opère le sauvetage d'une multitude de malheureux qui allaient se perdre dans le gouffre des grandes villes et qu'on protège du naufrage en les attachant à la terre.

On sauve la campagne, et du même coup on sauve la nation. — En effet, si les lumières et les capitaux, ces deux éléments de la vie nationale, se portent avec trop d'abondance à la tête, c'est-à-dire dans les grandes cités, il y aura congestion au cerveau et mort imminente. Une dérivation est nécessaire. Disséminez dans les provinces et tournez vers l'industrie agricole, commerciale et manufacturière, les talents ambitieux occupés à tisonner dans la métropole le feu des révolutions. Les capitaux qui ne servent qu'à volcaniser Paris, répandez-les sur toute la surface du pays, et notre belle France, ravivée dans tous ses membres, n'éprouvera plus ce froid glacial aux extrémités, et ces tournoiements de tête, ces vertiges du cerveau, présages des pires catastrophes. La sécurité renaîtra avec la prospérité. Les dirigeants rendront à nos campagnes

LA DÉSERTION DES CAMPAGNES 46i

Page 1