II. La paix
Ils y apportent les lumières et les capitaux... c'est beaucoup. Mais ils font mieux encore, en y faisant régner la cordialité et la solidarité. Je m'explique :
i° La cordialité.
Quand les petits et les faibles voient les riches et les puissants ne pas les fuir, mais se mêler à eux dignement et simplement, la haine et la défiance disparaissent vite et un souffle puissant de concorde rapproche les cœurs. Or, je me représente le dirigeant à la campagne étroitement uni à nos populations rurales. Il vit au milieu des paysans pendant l'année presque tout entière, les encourageant, les reprenant, et toujours leur donnant une direction éclairée, car il est au courant des derniers progrès réalisés et lié avec les hommes les plus éminents en matière agronomique. Il s'occupe sérieusement de la terre et des terriens, attentif à appliquer à l'une les améliorations heureuses et à accorder aux autres la sympathie, les conseils et le concours de son cœur, de son expérience ou de ses ressources. A cinq heures du matin, sans souci du froid ou de l'humidité, il est déjà sur pied. Il parcourt les champs, visite les fermes, inspecte les étables, fait assainir des prés marécageux, ordonne
et surveille des coupes de bois. Au moment des vendanges ou de la moisson, personne n'est plus assidu que lui auprès des cuves et de la faucheuse, et il ne dédaigne pas de donner parfois un coup de main à ses ouvriers trempés par la pluie ou brûlés par le soleil. Du matin au soir on le voit, on cause avec lui, on trouve auprès de lui sympathie, aide, affection. Quand il s'éloigne momentanément, il laisse un souvenir fait d'estime et de reconnaissance, préservatif le meilleur contre la contagion des fausses doctrines, garant le plus sûr d'un avenir de fraternité et de concorde. S'il sait unir la douceur à la fermeté, la bonhomie à la dignité, s'il a la sagesse de se servir seulement de son influence pour la défense des grands principes nécessaires à la vie des peuples,- s'il a la prudence de ne pas s'exposer dans de futiles querelles de parti, véritable père de famille, il remplit une mission féconde et régénératrice. Il rend à la société des services incalculables, car il fait le bien non par gloriole ou par accès, mais avec suite et par devoir.
Il rend au village la paix dans la cordialité des rapports. Souvent même, il ira plus loin, et il y établira
2° La solidarité des intérêts, en créant des institutions de prévoyance et de mutualité, telles que caisses rurales, assurances mutuelles, syndicats, métayage. Sur chacun de ces sujets, il y aurait
LA DESERTION DES CAMPAGNES 46i
un livre à écrire. Je me contente de quelques mots. Les syndicats agricoles vulgarisent les nouvelles méthodes de culture et d'alimentation, l'usage d'instruments perfectionnés, l'application rationnelle des engrais chimiques. Ils ont déjà sur plus d'un point réalisé des progrès, relevé des exploitations appauvries, et rendu confiance et espoir aux cultivateurs. Et puis au point de vue de la paix sociale, ils peuvent exercer la plus heureuse influence. Ils établissent sur le terrain commun des intérêts des rapports fréquents entre patriciens et plébéiens de l'agriculture. Les ouvriers agricoles, grâce à eux, se rencontrent fraternellement avec les grands propriétaires, et les uns et les autres, en causant, finissent par se mieux connaître et par s'apprécier. C'est un tombereau de terre jeté dans le fossé qui sépare deux classes destinées à se solidariser. Ces syndicats sont déjà nombreux; le jour où on pourra en doter toutes les campagnes de France sera un jour heureux. Et sur les syndicats comme sur un tronc vigoureux viennent naturellement se greffer toutes tes institutions d'assistance et de prévoyance qui reposent sur la mutualité : sociétés de secours mutuels, caisses rurales de crédit, caisses de retraites, assurances contre la mortalité du bétail, la grêle, les accidents... institutions qui soulagent les misères présentes et sauvegardent la sécurité de l'avenir. Dans certaines régions l'association du capital et du travail, qui
est et doit être partout la vraie solution de la question sociale, prend même une forme plus précise, la forme du métayage, c'est-à-dire du bail à moitié fruits au lieu du bail à ferme. Par ce moyen non seulement le capital et le travail s'associent, mais les personnes se rapprochent, les préjugés tombent et l'union des classes se refait.
On a parlé dans ces derniers temps et avec grande raison de la mission sociale de l'officier. Il y a aussi aujourd'hui et plus que jamais la mission sociale du propriétaire, du dirigeant à la campagne. Il peut rendre à nos villages la prospérité et la paix en y ramenant les lumières et les capitaux, en y acclimatant des habitudes de cordialité et de solidarité. Il peut faire refleurir la vie rurale, arrêter l'exode des ruraux vers les villes, et sauver du même coup la cité et le village. Tâche ardue et ingrate, sans doute, mais nécessaire, car là seulement est le salut social, et c'est ainsi seulement que peut encore être sauvée cette grande famille agricole qui est la substance môme de la patrie... Mais ne l'oublions pas, cette œuvre si difficile et si nécessaire dépend du bon esprit de tous, propriétaires et cultivateurs... c'est-à-dire de l'esprit chrétien qui, sans abus de mots, est là comme partout le sel de la terre 1
Amen.
TRENTE-QUATRIÈME CONFÉRENCE