LA PROFANATION DU DIMANCHE ET LA VIE DE FAMILLE
Messieurs,
La profanation du dimanche atteint l'homme dans son être religieux, dans son être moral, dans son être physique. Elle est préjudiciable à son corps et à son âme, à ses intérêts matériels autant qu'à ses intérêts spirituels. Je n'ai pas tout dit. Ce grave sujet a des profondeurs que vous ne soupçonnez pas et que je dois vous faire explorer.
L'homme n'est pas un être solitaire. Il a une famille. Et à ce point de vue encore la question du dimanche est une question capitale. Gomment vais-je m'y prendre pour vous dire ici tout ce qu'il faudrait dire? Allons toujours. La matière est très vaste. Tenons-nous en à l'essentiel.
D'abord je vous fais remarquer que ia vie de famille est chose infiniment précieuse.
Elle est pour l'homme un arôme qui le réjouit,
une chaîne qui le retient, une force qui le porte et qui l'élève, une flamme qui le purifie. Elle est pour tous une source de félicité. Elle entretient au foyer la paix et l'union. Elle en sauvegarde les intérêts même temporels. Elle l'investit du respect, delà confiance, de la considération publique, ElJe lui prépare des alliances honorables et avantageuses. La vie de famille est encore une source de moralité. Le père et la mère, unis dans les mêmes joies et dans les mêmes peines, dédaignent les jouissances factices, souvent malsaines du dehors. Elevés sous de telles influences, les enfants prennent de bonnes habitudes, et, s'ils doivent plus tard connaître des heures difficiles et se laisser choir dans quelques défaillances, ils ne seront jamais tout à fait mauvais. Le souvenir du foyer ou les arrêtera sur le bord des précipices, ou déterminera pour eux le retour au bien. La vie de famille enfin est une source de prospérité pour la société civile et pour la société religieuse. Les destinées des peuples dépendent du foyer. Là s'élabore l'avenir de la religion et de la patrie. Là se forment les honnêtes gens, les bons chrétiens, les meilleurs citoyens. C'est assez. Vous êtes tous de mon avis. La vie de famille est chose infiniment précieuse.
J'ajoute que la vie de famille est aujourd'hui chez nous très menacée.
Elle est menacée par les déplacements continuels qui promènent le foyer détruit de la campagne à la ville, et d'une ville dans une autre. Elle est menacée par mille distractions étrangères qui font que, si on a un foyer, on n'y reste presque jamais; distractions qui éloignent tantôt l'homme de sa femme et de ses enfants, tantôt les enfants de la présence du père et de la mère. Et puis la vie de famille est menacée par les exigences particulières du travail contemporain. Voyez ces laboureurs, ces ouvriers des villes, ces commis de magasin, ces employés des divers services publics. Ils partent dès le matin à la besogne, sans avoir pu seulement embrasser leurs enfants encore endormis, et les voilà sur le chantier, dans les champs, au bureau, ou bien incorporés comme des rouages à des machines irrésistibles et brutales. Souvent ils prendront leur repas loin de la maison. Ils reviennent le soir harassés de fatigue, incapables de jouir des douceurs du foyer. Ainsi s'écoulent avec une désolante uniformité les six jours de la semaine.
Vraiment dans notre monde moderne la vie de famille devient de plus en plus difficile, de plus en plus rare. Supprimez le dimanche, et c'en est fait de cette pierre angulaire de toute société.
La profanation du dimanche est la ruine de la vie de famille.
go CONFÉRENCES AUX HOMMES
Dans cette famille sans dimanche je cherche l'union, je cherche des joies et des espérances communes, et je rencontre des êtres à peine juxtaposés, je rencontre des souffrances qu'on porte en maugréant, et des discordes qui s'exaspèrent et s'aigrissent. Dans cette famille sans dimanche je cherche l'ordre et la bonne tenue, et je ne trouve ni la propreté de la maison, ni la propreté des habits, ni hélas! la netteté de la conscience. Un médecin, il y a quelques années, disait au parlement de Berlin ! « J'ai eu l'occasion de « visiter plus de 3.000 ouvriers, et j'ai constaté « que pour tous ceux qui travaillent le dimanche, à « l'atelier ou chez eux, ce travail avait le plus « fâcheux effet. Dans leurs maisons régnaient la « malpropreté et la discorde. La vie du cabaret « avait remplacé la vie de famille ». Dans cette famille sans dimanche je cherche des enfants bien élevés. Je les cherche vainement. Le dimanche est le seul jour de la semaine oii l'ouvrier puisse remplir les obligations sacrées de la paternité à l'égard de ses enfants. Le dimanche profané, la vie de famille fait défaut, et l'éducation n'existe plus La profanation du dimanche est la ruine de la vie de famille. C'est trop clair. C'est encore plus triste. Regardons, Messieurs, le second aspect,
L'aspect lumineux et consolant de cette grave question, et voyons s'épanouir la vie de famille sous la douce influence du dimanche.
1° Le dimanche on se retrouve. On retrouve sa maison. Chez soi on est chez soi, même sous un toit de chaume, dit un proverbe japonais. Le dimanche l'artisan devient l'égal des rois, non point par la possession d'une félicité factice, mais par la possession de son foyer béni. On retrouve les siens. L'époux est rendu à l'épouse, le père aux enfants. Ils peuvent enfin se voir et s'aimer. Qu'est-ce que le dimanche? demandait une mère à son enfant. (' Mère, répondit-il, c'est le jour oii l'on a le temps de s'aimer. » Oh ! la belle parole, et combien vraie! Le dimanche on retrouve sa maison, les siens, son âme. Le travailleur se ressaisit. Au lieu d'appartenir à l'atelier, au patron, à la machine, il s'appartient, et il appartient à son cher entourage. Il est père, époux, homme enfin dans la plus magnifique acception de ce mot.
2" Le dimanche on se retrempe. On se retrempe dans le repos. L'ouvrier dépose ses outils dans un coin : « Dormez, leur dit-il, dormez pendant vingtquatre heures; c'est aujourd'hui jour du repos ». Il détend ses muscles fatigués, son cerveau, son cœur. Et puis il prend avec lui sa femme et ses enfants, et ensemble ils vont à la maison du Seigneur Dieu. Le dimanche, on se retrempe dans la lumière et dans la prière. A l'église, le père apprend à estimer l'autorité quasi sacerdotale dont il est revêtu oour commander. À i'église, la mère ap-
prend le dévouement qui doit être sa vertu de tous les instants. A l'église, les enfants apprennent à obéir à leurs parents. Et ce qui est le complément indispensable de cette science, à l'église le père, la mère et les enfants puisent dans la prière la force nécessaire pour les sollicitudes et l'abnégation de la vie quotidienne. A l'église, on remercie Dieu pour la semaine qui s'en va, on le prie de bénir la semaine qui arrive, un instant on quitte la terre et l'on monte vers le ciel avec les nuages d'encens, avec les beaux chants sacrés. On se retrouve. On se retrempe.
3" Le dimanche on se concerte. Les époux se content leurs peines, leurs désirs et leurs espérances. Ils dressent leurs plans pour l'éducation des enfants. Ils mettent de l'ordre dans leurs affaires. L'établissement du budget de l'ouvrier, si réduit que soit son train de vie, si modestes que soient les conditions de son existence, exige un temps d'arrêt, un moment de réflexion. C'est le dimanche que le père et la mère se concertent sur îa façon d'organiser leur intérieur, d'utilisé^' au mieux leurs ressources, d'équilibrer leurs recettes et leurs dépenses. On se retrouve, on se retrempe, on se concerte.
Oh ! ia belle et bonne journée que le dimanche pour la vie de familU !
Comment peindre les enfants parés de leurs plus beaux habits, ce père et cette mère qui attachent sur eux des regards attendris, ces parents et ces enfants qui vont ensemble chanter les louanges de Dieu et respirer l'atmosphère sanctifiante et embaumée des divins offices, dans cette jeune ou vieille église oij il n'y a d'autre vide que ceux qu'a faits la maladie ou la nécessité, sous la présidence de ce prêtre qui est encore plus un père et un ami qu'un pasteur et un maître ?
On revient à la maison. Le repas commun est frugal, mais il est plus joyeux qu'à l'ordinaire. La famille est au complet. L'âme s'épanouit en doux souvenirs, les cœurs s'ouvrent, les langues se délient, la gaieté déborde dans les entretiens intimes.
Et puis on invite ou l'on visite des amis, des proches, des frères. On prend avec eux des délassements variés, mais toujours simples, qui remplissent l'âme d'une vraie satisfaction, sans l'enivrer ou la fatiguer jamais. On engage une promenade innocente, des jeux inoffensifs, des causeries à la fois joyeuses et décentes. Et alors, entre parents, enfants, voisins et amis, c'est un échange charmant de sourires aimables, de regards francs et honnêtes, de poignées de mains cordiales, une communication mutuelle de paix suave et de joie pure. Oh! la journée reposante et belle !
Les délassements d'ailleurs n'excluent pas les
bonnes œuvres. Les mains se reposent des œuvres serviles en s'employant aux œuvres de charité et de zèle. On va visiter ceux que la maladie tient isolés, ceux qui sont dans le deuil ; on va visiter les faibles, les petits, les pauvres, les affligés, les délaissés; on va visiter les tombes des parents et des amis défunts, et déposer sur leurs cendres une fleur, une larme, une prière.
Le soir arrive^ après avoir prié ensemble dans la même église, on prie encore ensemble devant l'autel du foyer. On a passé la journée chez soi, on ne s'y est point ennuyé. Le corps et l'âme sont contents. On s'endort d'un sommeil tranquille. Et le lendemain, cette famille, si doucement rafraîchie et si saintement reposée, se lèvera avec le premier rayon de l'aurore. Ce père, sentant derrière lui une femme qu'il aime et de chers enfants dont il a reçu les caresses, reprendra avec un courage rajeuni son travail interrompu par la prière et fécondé par le repos. Le dimanche sanctifié, cela met du cœur dans la poitrine et de la force dans les bras.
Conclusion ;
Qu'en dites-vous. Messieurs? si c'est là de la poésie, c'est la plus belle des poésies. Hâtons-nous de la faire germer dans kt.» faits. Rendons au peuple
son dimanche, pour qu'il puisse se livrer tout entier aux impressions purifiantes de la vie de famille. Rendons au peuple son dimanche ; il en a besoin pour sa vie religieuse, pour sa vie morale, pour sa vie matérielle, pour sa vie domestique. Si le dimanche n'existait pas, il faudrait l'inventer. Il existe. Mais hélas ! il n'existe pas pour tous. Tâchons, Messieurs, de le faire rentrer dans les mœurs. Par nos exemples, par nos conseils, par notre zèle et nos efforts, concourons à effacer du front de la France chrétienne la tache que le mépris public de la loi dominicale y a imprimée. Faisons cela, Messieurs. J'y travaille de mon mieux. Je compte sur votre collaboration. Et je demande à Dieu de bénir nos communs efforts!
Amen!
?LAIBS SOCIALES. — 5
SEPTIÈME CONFÉRENCE