I. La profanation . du Dimanche démoralise ]a nation
Ceci, Messieurs, est la conséquence de tout ce que vous m'avez entendu dire. La valeur collective (Je la nation résulte de la valeur individuelle des membres qui la composent. Or, que voulez-vous que deviennent les citoyens d'un peuple sans dimanche ? Atteints du même coup dans le corps et dans l'âme, dans leur religion et dans leur vie de famille, ils se démoralisent presque fatalement. La profanation du dimanche les condamne à l'esclavage, à l'abrutissement, à l'exaspération.
Que les masses vouées aux travaux manuels, c'est-à-dire les quatre cinquièmes au moins de la population n'observent plus le jour du repos, et aussitôt elles redescendent à Vesclavage. antique, cest-à-dire à cet ordre de choses, à cet état social abominable qui permettait à quelques millions de citoyens de chômer tous les jours de leur vie aux dépens des dix-neuf vingtièmes de leurs semblables changés en bêtes de service. Quoi ! nous parlons sans cesse de liberté. Nous sommes les fils de cette France qui prétend avoir porté à tous les autres peuples la liberté dans les plis de son drapeau. Et chez nous, après dix-neuf siècles de christianisme et cent ans de révolutions, je vois des millions d'hommes qui sont privés de la liberté de leur foi
et de leur conscience — de la liberté de leur travail et de leur repos — de .la liberté de leur famille et de leur tendresse personnelle — de la liberté indispensable à leur moralité, à leur santé et à leur vie. La profanation du dimanche nous ramène en plein paganisme. Elle fait des esclaves. l^]lle enserre et elle broie dans un engrenage de Jer les libertés les plus nécessaires et les plus saintes. Oui, le champ du travail eSt glorieux comme un champ de bataille. Oui, la servitude ouvrière est honorable à l'égal de la servitude militaire, mais si elle n'est interrompue, elle devient écrasante, intolérable, démoralisante. Elle enchaîne.
Elle abrutit ses victimes. Voyez-vous tous ces hommes qui n'ont pas de dimanche ? Leur pauvre corps est défiguré, voûté, poudreux, noirci, et n'a quelquefois presque plus rien d'humain. Leur pauvre conscience est inculte, insouciante du vrai et du bien, inerte comme un timbre de plomb. Leur pauvre cœur s'atrophie dans de basses satisfactions matérielles, ou se gonfle d'un sombre désespoir, ou s'enivre d'implacables représailles; on dirait qu'ils n'ont plus d'âme. Passer comme un troupeau les yeux fixés en terre, et renier le reste, est-ce donc être heureux ? — Non, c'est cesser d'être homme et dégrader son âme. — La profanation du dimanche enchaîne et abrutit ses victimes.
Elle les exaspère. Toute cette foule humaine qui n'a pas de dimanche en arrive bientôt à se convaincre et à dire tout haut que l'autorité de Dieu n'existe pas, — que la justice est un mot vide de sens, — que la vie n'a d'autre but que le plaisir, — et que le monde appartient aux plus forts et aux plus heureux. Obligée de subir le frein, elle le ronge en murmurant, elle s'aigrit, elle s'irrite, elle se révolte, elle prend en dégoût et en haine cette société qui a ses privilégiés du dimanche, tandis que tant d'autres sont astreints à un travail sans relâche. Et si un beau jour cette société qui compte dans son sein tant d'hommes asservis, abrutis, aigris, — volait en éclats, je n'en serais point étonné. Esclavage, abrutissement, exaspération : tels sont les résultats de la profanation du dimanche. C'est de la sorte qu'un peuple se démoralise et se décompose.