II. La ]prot3iJia.tioTi du dimanche divise la nation
La science pendant ce siècle, Messieurs, a fait des merveilles. Elle a supprimé les distances. Voici la vapeur qui rapproche physiquement les hommes elles choses. Rien ne lui résiste. Elle emporte tout à travers les montagnes aplanies et les ravins comblés. Elle nous mène en moins de deux heures d'Orléans à Paris, en moins de quatre jours de Paris
à Gonstantinople. Voici le télégraphe électrique qui rapproche les esprits. La foudre apporte les nouvelles. Elle fait vibrer la pensée humaine aux quatre coins du globe. Voici le téléphone qui rapproche les sons. Voici le télescope qui rapproche le ciel de la terre. Par lui nous remportons sur l'espace une victoire étonnante. Nous envoyons là haut nos regards, nos regards chargés de nos calculs. Nous interrogeons les rayons des étoiles, nous apprenons le nom des métaux cachés dans ces mondes lointains, nous leur arrachons le secret des distances épouvantables qui les séparent et qu'ils franchissent. Tout cela est merveilleux. Un rapprochement universel s'opère et s'exécute sous nos yeux. La parole, le son, le regard, les corps, les connaissances, les personnes et les choses, tout se précipite, tout se rapproche. Quand je dis tout. Messieurs, je me trompe. Une exception se présente énorme, monstrueuse. Il est un rapprochement devant lequel la science s'arrête impuissante, c'est le rapprochement des cœurs. A mesure que l'unité s'affirme dans l'ordre scientifique, il semble que dans l'ordre social la désunion triomphe chaque jour davantage. Des gens nés sur le même sol, et qui reposeront au même cimetière paraissent plus éloignés de mœurs, de langage, d'intérêts et d'affections que s'ils fussent nés aux deux antipodes. Ceci, Messieurs, est un grand malheur. Et je ne crains pas de dire (Jue la profanation du dimanche
est en partie responsable de ce malheur national. Oh! si le dimanche était observé, au moins une fois par semaine, la religion, puissance magique, ramasserait tous les éléments de la nation, ceux qui commandent et ceux qui obéissent, ceux qui pos sèdent et ceux qui n'ont rien, ceux qui souffrent aujourd'hui et ceux qui souffriront demain, tous les citoyens en un mot, et elle en ferait un peuple de frères. Voyons, Messieurs, pouvez-vous contester la force unitive, pacifiante et réconciliatrice du dimanche catholique?
Voici le prêtre au milieu de sa paroisse. Il n'a pas d'âge. Il n'appartient à aucun parti. Il est en dehors des classifications sociales. Il s'adresse à tous les âges, à toutes les conditions, à toutes les opinions honnêtes et loyales. Il est l'homme de tous. Médiateur unique, ses mains sont tendues vers tous pour les amener au pied des mômes autels.
C'est dimanche; il ouvre les portes de son égli'ie. Le monde a des distinctions légitimes et nécessaires , l'orgueil les rend parfois intolérables, et l'envie voudrait les supprimer, ou plutôt les retourner à son profit. Le palais dédaigne la chaumière, et la chaumière jalouse le palais. L'égalité s'écrit follement partout, et elle n'est nulle part. Je ne vois que l'église et le cimetière pour réunir la masse des hommes. Mais le cimetière n'unit, n'égalise
que les morts. L'église est l'unique école de fraternité pour les vivants. Partout ailleurs les classes sont divisées, et la division appelle l'antipathie et la guerre. Quand la majorité d'un peuple a perdu l'habitude de se réunir un jour sur sept à l'église, vous savez où elle va. La classe aisée va aux réunions d'affaires oii elle apprend à grossir ses capitaux — au théâtre où elle rit de tout, des vertus encore plus que des vices. La classe pauvre va au cabaret, au club, à la loge où elle apprend à maudire sa condition et à détester les conditions supérieures. Et ces deux peuples ennemis ne se rencontrent plus que pour se montrer le poing et s'entre-dévorer. Les voilà au contraire réunis à l'église ces hommes venus de tous les coins d'une ville, de tous les étages de la société, de tous les horizons de la vie. La religion va leur parler. J'écoute.
D'abord le prêtre leur donne à tous le même titre, le titre de frères. Ailleurs qu'à l'église, quand un homme s'adresse à ses semblables, il les appelle citoyens ou il les salue du nom d'amis. Ces appellations sont respectables, elles sont nobles, elles disent quelque chose; mais elles sont froides et mortes, quand je les compare à l'appellation toute chaude et toute palpitante que le prêtre jette sur son auditoire en lui disant : mes frères. D'un mot il proclame la grande unilé de la famille humaine,
il efface la ligne divisionnelle entre les grands et les petits, il renverse les murs de séparation, il comble les abîmes. Il réconcilie et fusionne ses auditeurs en promenant sur leurs têtes le niveau de la fraternité chrétienne. Et puis écoutez la suite.
Il leur distribue à tous la même doctrine. Et quelle doctrine? une doctrine de justice, de charité, de respect mutuel. « 0 hommes, leur dit-il, vous êtes un peuple de frères. Dieu est votre commun Père. Aimez-vous donc les uns les autres. Vous riches, vous êtes les aînés de la famille, les privilégiés; votre opulence n'est pas un mérite, elle n'est qu'une responsabilité. Et, vous, pauvres, vous êtes moins bien partagés, mais non moins tendrement aimés que les autres ; votre médiocrité n'est pas une honte , elle n'est qu'une épreuve. Devant Dieu, les conditions sociales ne comptent pas. Il mesure notre personne, et non notre piédestal — il récompense les vertus, et non les titres. 11 pèse les œuvres, et non les écus. 0 hommes, voilà la vérité. Soyez justes, soyez bons, soyez modérés et soyez patients. 0 hommes, voilà le devoir ». Imaginez, Messieurs, tous ces oracles ^ui descendent du ciel sur toutes les âmes attentives. Imaginez, de plus, tous ces chrétiens s'agenouillant ensemble, de temps en temps, à la même table de communion^ et proclamant par là qu'ils sont plus que des frères, qu'ils sont tous membres d'un
74 CONFÉRENCES AUX IIOMMEE
même corps qui est Jésus-Christ. Imaginez toutes les communes de France, faisant chaque dimanche de leur église leur maison de famille. Ne trouvezvous pas que la nation ne s'en porterait pas plus mal et qu'elle aurait tout à y gagner? Ne trouvezvous pas que la paix sociale en bénéficierait grandement ? Supprimez au contraire le dimanche, et toutes ces manifestations, tous ces essais, tous ces actes de fraternité vraie disparaissent. La profanation du dimanche achève de diviser la nation.
Je m'arrête. Messieurs. La cause du dimanche n'est pas seulement une cause religieuse et humanitaire. C'est une cause patriotique et nationale. Je vous adjure d'y penser. A l'œuvre, Messieurs.il y a des hommes néfastes qui travaillent avec acharnement à démoraliser et à diviser la nation, opposons à de tels attentats la fermeté de nos convictions, la ferveur de nos prières, la ténacité de nos résistances, l'intrépidité de notre apostolat !
Amen!
HUITIÈME CONFÉRENCE
LA PROFANATION DU DIMANCHE ET VINTÉRÊ T NA TIONAL (suitb)
Messieurs,
La profanation du dimanche est préjudiciable à l'individu, à la famille, à la société. Elle compromet les intérêts moraux de la nation. C'est déjà quelque chose, c'est beaucoup. On raconte de Bismarck l'anecdote suivante. Il venait d'être avisé qu'un paquebot allemand avait été sauvé par la courageuse intervention du commandant dun autre navire, anglais ou français, on ne savait pas encore bien. « Si c'est un Anglais, dit Bismarck, donnez-lui de l'argent. Si c'est un Français, donnez-lui la croix ». Oui, Messieurs, au-dessus de l'argent il y a l'honneur, il y a le courage, il y a le juste, le vrai, le bien. Au-dessus des intérêts matériels il y a les intérêts moraux. Or, la profanation du dimanche démoralise la nation. C'est vu.
Plaçons-nous maintenant sur le terrain des intérêts matériels. Et ensemble constatons que la
profanation du dimanche : 1'' ne peut pas enrichir un peuple ; 2° n'enrichit pas la France.
[. La, profanation du dimanche ne peut pas enrichir un peuple.
Expliquons-nous. Il est possible que quelques individualités réalisent de magnifiques fortunes en se jouant de la vie humaine, en travaillant et en faisant travailler fêtes et dimanches. Mais la richesse de quelques-uns ne fait pas le bien-être de tous. Et nos progrès matériels ne sont en réalité que de vaines conquêtes et des progrès quasi-stériles, si la foule humaine demeure courbée sur le sillon d'un labeur sans trêve. Que quelques hommes fassent fortune par un travail incessant, plus qu'ils ne feraient par un travail intermittent, c'est possible. Mais la question n'est pas là. Ce travail incessant est-il profitable à la grande masse de la nation ? Est-il une source d'enrichissement pour la collectivité sociale ? Je réponds carrément non.
D'abord la profanation du dimanche mène à r épuisement . C'est cruel. Un repos périodique est nécessaire à l'homme. Sa puissance de travail n'est pas illimitée. Si le repos normal manque, le tra-
vailleur ne tarde pas à s'affaisser, victime expiatoire en quelque sorte du défi jeté à la nature. A-t-on le droit de malmener ainsi la machine humaine, de lai demander plus qu'elle ne peut donner, d'en user les rouages avant le temps? C'est cruel. C'est intempestif. L'excitation de la vie moderne va sans cesse en gagnant d'intensité. Après six jours passés dans la fournaise, dans la fièvre des affaires, dans cette atmosphère surchauffée qui nous enveloppe, il faut à l'homme un jour pour se ressaisir et se refroidir. Plus les existences se compliquent, plus les compétitions s'avivent, et plus aussi éclate la nécessité de la trêve hebdomadaire : vouloir s'en passer, c'est maladroit. En travaillant le dimanche, on prétend produire davantage. Eh bien! on se trompe, on se trompe grossièrement. L'homme reposé par le dimanche est plus joyeux, plus fort, plus vaillant, fournit un meilleur travail, et la somme des énergies individuelles ainsi accrue donne une nation plus énergique aussi et plus puissante. En somme, le repos du dimanche n'est pas une perte sèche pour la production. 11 en est la condition même. Le travail continu tarit la source de la production en exténuant le travailleur. Tout comme le mouvement perpétuel, le travail perpétuel est à la fois une chimère et un non-sens économique. 11 épuise. Belle manière en vérité d'enrichir un peuple !
Ou bien encore, il mène au chômage par la surproduction: à force de toujours travailler, on finit par trop produire. Et quand la production est trop abondante, les machines sont obligées de se ralentir et de s'arrêter, les heures de travail diminuent, les bras ne trouvent plus d'emploi, le salaire baisse et disparaît tout à fait. C'est le chômage, et avec le chômage la misère pour tous, surtout pour l'ouvrier qui n'a pas de rentes, qui vit au jour le jour de son travail. Ajoutez à cela, Messieurs, que la profanation du dimanche aboutit facilement à la malfaçon. Le travail est moins surveillé. Et l'ouvrier surmené, fourbu, aigri, est très excusable de ne fournir que de la mauvaise besogne. Tout le monde y perd : le propriétaire, le patron, le travailleur.
Les ingénieurs, les fabricants, les architectes, tous les économistes sont ici d'accord avec la morale religieuse, et l'expérience universelle proclame que la profanation du dimanche ne peut pas enrichir un peuple.