‹ Nos plaies socialesChapitre 28 sur 133 · I. Que faut-il demsinder à VÈtat · texte numérisé non relu

I. Que faut-il demsinder à VÈtat

1° Faut-il demander à l'État une loi prohibant le travail du dimanche?

L'Etat est législateur. Et, pour arrêter un fléau

social tel que la profanation du dimanche, il aurait certainement le droit de légiférer.

1" Ce serait expéditif. L'intervention de la loi est une solution simple, commode, à la portée de tous. Le repos du dimanche est désirable? Vite une loi. Le gendarme et le magistrat entrent en scène, et tout de suite voilà notre idéal réalisé à la façon d'une consigne qui s'étend sur tout le pays. La chose n'est pas chimérique.

Elle existe. Pour sauvegarder le bienfait du dimanche,

2° Certains peuples, et non des moindres, ont édicté des lois, quelques-unes même très récentes, à ce sujet. L'Angleterre, les Etats-Unis, TAllemagne, la Suisse, l'Autriche ont toute une législation sur la cessation du travail le dimanche, — sur la fermeture des boutiques ou au moins des cabarets, soit toute la journée, soit à certaines heures, — sur Finterruption partielle des chemins de fer, des postes et autres services publics. Je n'ai ni à louer ni à blâmer ici les peuples qui font appel au bras séculier pour imposer le repos du dimanche. Je veux seulement poser une question, et y répondre sincèrement, à mes risques et périls.

3° Ce qui est possible dans divers pays est-il possible chez nous ? Je ne le crois pas.

Une loi sur le dimanche serait chez nous très difficile à faire. La question est complexe en ellemême et au point de vue de l'état des esprits, et un

projet de loi sur une telle matière, s'il n'était pas rejeté d'emblée, ferait pendant dix ans la navette du Palais-Bourbon au Luxembourg.

Une loi sur le dimanche serait chez nous très difficile à appliquer. Nous avons là-dessus l'expérience de la loi de 1814. Elle est vite tombée en désuétude. Elle n'a guère servi qu'à entretenir contre le dimanche des haines et des préventions de plus en plus obstinées. Un mouvement de renaissance dans le sens du dimanche n'a commencé à se produire qu'à partir de l'abrogation formelle de la loi de 1814 en 1880, et ce mouvement s'est accentué depuis lors. L'intervention de la loi en faveur du dimanche n'a pas abouti. Elle aboutirait moins encore aujourd'hui. Elle augmenterait en pure perte la puissance centralisatrice de l'Etat. Elle paralyserait les initiatives individuelles. Elle discréditerait la cause dominicale. Je vous donne ici mon opinion personnelle. Vous êtes libres de ne pas la partager. Je suis d'avis qu'en France une loi sur le dimanche n'est pas possible.

2" Ce qu'il faut demander à l'État, c'est simplement Vexemple. Comprenez-moi II ne s'agit pas de l'Etat imposant le respect du dimanche à des particuliers ; il s'agit de l'Etat s'imposant ce respect à lui-même. Et qui oserait soutenir que l'État peut se soustraire à ce respect sans faillir à son devoir et sans trahir son mandat?

L'État est patron^ le plus grand des patrons, il commande à un nombreux personnel. Il a des chantiers, des ateliers, des manufactures. Nous lui demandons d'assurer le repos hebdomadaire à tous ceux qu'il fait travailler. Nous demandons que les travaux ordonnés, concédés ou autorisés par l'Etat, les départements et les communes, soient suspendus le jour du dimanche. En un mot aux dépositaires du pouvoir, soit dans la cité, soit dans la patrie, nous demandons des exemples. Qu'importe que ce musée, ce prétoire, ce palais s'achèvent quinze ou vingt jours plus tôt? Mais ce qui importe beaucoup à la société, ce qui la désoriente et la scandalise, c'est de voir la main de l'Etat ou de la commune dans cet édifice qui s'élève, dans cette rue qu'on réfectionne, etc. Le peuple apprend à une telle école comment on brave l'autorité de Dieu, comment on se passe de la religion, comment on se moque du dimanche, expression abrégée, mais complète, de tout le christianisme. A côté de l'Etat, je vois de grandes administrations qui s'y rattachent plus ou moins : chemins de fer, postes, télégraphes, télé pliones.

IL Que faut-il demander à ces grands services publics ?

Ils emploient une immense armée de travail-

leurs. On compte 300.000 employés de chemin de fer, soit avec leurs familles, plus d'un million de Français, auxquels il faut ajouter 20.000 facteurs et je ne sais combien d'agents télégraphistes et téléphonistes. Nous ne pouvons pas nous désintéresser de tout ce monde.

1' Il y a là certainement quelque chose à faire.

Sur 300.000 employés de chemin de fer, nous en avons 250.000 qui n'ont pas de dimanche et qui sont soustraits habituellement à la vie de famille. Il n'en va pas de la sorte en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis, en Belgique, en Angleterre, par exemple, la proportion des trains de marchandise est de 38 0/0 de moins le dimanche qu'en semaine. En Belgique, où le trafic international est considérable, tous les agents ont au moins un dimanche sur deux. On ne peut citer qu'une seule contrée d'Europe, la Turquie, oii le repos hebdomadaire soit encore moins observé sur les chemins de fer qu'en France : les Musulmans seuls en prennent à leur aise plus encore que nous. Il y a là quelque chose à faire.

2° Quoi donc? Pour ne pas m'égarer dans cette question délicate et complexe, laissez-moi vous citer les vœux émis par le Congrès international du repos hebdomadaire, tenu à Paris en 1889. Ce congrès n'avait rien de clérical, rien de confessionnel.

Il était présidé par Léon Say, un protestant, et par un philosophe rationaliste, Jules Simon. Voici les vœux exprimés par ce congrès :

1° Par rapport aux chemins de fer :

Que les gares de petite vitesse restent fermées les dimanches et fêtes, sauf pour la livraison des animaux vivants et de certains articles alimentaires sujets à une rapide détérioration;

Que les dimanches et fêtes ne soient pas comptés dans les délais de livraison et d'expédition des marchandises à petite vitesse;

Que, les dimanches et fêtes, le nombre des trains de marchandise à petite vitesse soit réduit autant que possible.

Que les bases des salaires ne soient pas combinées de façon à faire désirer aux agents le travail du dimanche et des jours fériés.

Que les travaux de construction, d'entretien de la voie et des ateliers de réparations, soient arrêtés les dimanches et fêtes, sauf les cas d'urgence.

2° Par rapport aux postes, télégraphes et téléphones :

Réduction, le dimanche, du service des agents à une ou deux distributions, et limitation de l'ouverture des bureaux à environ deux heures le matin et deux heures l'après-midi.

Suppression le dimanche du service à domicile des mandats postaux, des colis postaux ou des articles de messagerie ne pouvant pas s'avarier,

mais liberté pour chacun de les retirer au bureau à des heures déterminées.

Limitation, le dimanche, de l'ouverture des bureaux télégraphiques et téléphoniques.

Arriver à ce que tous les agents aient au moins deux dimanches entiers par mois et cinquante-deux jours de repos par an ;

Droit reconnu à chaque Conseil Municipal de restreindre dans sa commune le service postal du dimanche, sur le vœu de la majorité des intéressés.

Prière au public d'éviter tout ce qui peut augmenter le travail des employés le dimanche, pour les chemins de fer, postes, télégraphes, téléphones, messageries.

3° Le public a donc en cette matière des devoirs à remplir? Oui, certes.

1° Agissons sur l'opinion. Dans le double intérêt du personnel et des chefs, les grandes administrations que je viens de nommer ne demandent pas mieux que de procurer à leurs employés le repos hebdomadaire. Mais elles attendent que l'opinion se prononce. Que le public parle donc, et qu'il sollicite, par la voie de la presse ou autrement, une atténuation de service, une jouissance au moins partielle du dimanche, en faveur des agents des chemins de fer et des postes. Encouragés et sou-

tenus par ropinion, les directeurs de ces services si compliqués seront heureux de soulager Timmense armée du travail qui fonctioime sous leurs ordres.

2" Clients des chemins de fer et des postes^ diminuons autant que possible la somme de service que nous leur demandons le dimanche. Ne mettons à la poste le samedi soir ou le dimanche matin, que les lettres ou paquets urgents. Sur toutes les feuilles d'expédition de marchandises en petite vitesse, faisons figurer la mention de ne pas livrer le dimanche, et par lettre inhibitoire défendons à la gare de nous livrer le dimanche des marchandises à domicile. C'est par de telles initiatives que nous ferons peu à peu rentrer le dimanche dans les mœurs, que nous le rendrons possible à beaucoup qui en sont privés. Et puis, autre chose, encore:

3° Vous êtes actionnaire des grandes Compagnies. Je m'incline chapeau bas, devant vous, car vous êtes une puissance, vous êtes le maître, le patron véritable. Vous tenez les cordons delà bourse. C'est de vous qu'émanent le Conseil d'administration, le directeur. Or, votre rôle ne se borne pas à percevoir tranquillement les revenus de vos actions : Élevez la voix dans les assemblées générales. Parlez, interpellez. Le jour oii les actionnaires le

voudraient bien et s'entendraient pour le vouloir, le repos dominical serait acquis au personnel, au moins dans une large mesure.

Conclusion ;

11 y a quelque chose à faire. J'entends dire : non, ce n'est pas possible.

Pardon. Vous savez le mot de Talleyrand : « On crée le fait, en répétant qu'il existe. » Or, à force de dire que le dimanche est impossible, nous finissons par le croire et par le faire croire aux autres. Le dimanche est nécessaire : donc il est possible.

Le dimanche est nécessaire. Vous l'ai-je assez dit? Il est nécessaire à la vie matérielle, à la vie morale, à la vie domestique de tous. Il est nécessaire à la religion et à la patrie.

U ast possible ., à la condition que tout le monde le veuille et s'y mette : l'État, les services publics, les braves gens. J'ai tracé aujourd'hui, brièvement, le devoir de l'Etat et des services publics. Dans huit jours, je détaillerai les devoirs qui s'imposent à la conscience de tous!

Amen!

DIXIEME CONFERENCE

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