‹ Nos plaies socialesChapitre 29 sur 133 · QUE FAIRE · texte numérisé non relu

QUE FAIRE

Messieurs,

La profanation du dimanche est la première de nos grandes plaies sociales. Il faut la guérir. Tout le monde doit s'y mettre : d'abord l'Etat, en donnant l'exemple du respect pour le saint jour du dimanche. — Ensuite les grands services publics, en atténuant ce jour-là la besogne de leurs employés. — Enfin les particuliers, les braves gens, tous les bons citoyens, tous les vrais chrétiens. Attention ! ma conférence d'aujourd'hui est un examen de conscience.

I. Je m'adresse d'abord aux propriétaires, et je leur demande de ne pas faire travailler le dimanche.

Vous commandez le samedi un travail que vous auriez pu, avec un peu plus de prévision, commander la veille ou les jours précédents. Vous n'exigez pas précisément le travail du dimanche, mais c'est

votre commande tardive et votre hâte qui l'imposent.

Vous faites construire ou réparer des maisons. Rappelez-vous que c'est le dimanche que s'opèrent 1g plus facilement les malfaçons préjudiciables à vos intérêts, par suite du relâchement de la surveillance et de la maussaderie d'un travail contre nature, qui s'apprête à prendre sa revanche le lundi. Rappelez-vous que vous n'avez pas le droit de priver l'ouvrier de son repos hebdomadaire. N'oubliez donc pas de stipuler avec vos entrepreneurs, dans les cahiers des charges, le chômage de vos travaux le dimanche : faute de cette précaution, vous ne pourriez pas, plus tard, le leur imposer.

De même encore, quand vous louez une ferme, une métairie, pourquoi ne pas insérer dans le bail une clause prohibant le travail du dimanche ? Ce serait une indication sérieuse qui aurait quelque chance d'être respectée et obéie.

II. J'arrive aux industriels qui ont à leur service de nombreux travailleurs.

Ils doivent se procurer à eux-mêmes et procurer à leurs hommes le repos du dimanche. Vous savez l'histoire de ce soldat légendaire qui crie à son capitaine : «J'ai fait un prisonnier! — Amène-le^i

dit le chef. — Mais, répond le soldat, je ne puis pas, c'est lai qui me tient ». Les chefs d'industrie qui ne se donnent ni trêve ni repos sont les prisonniers de leur industrie et les premières victimes d'un égoïsme inintelligent. En épuisant leurs employés, ils s'épuisent eux-mêmes. En forçant la production, ils l'exagèrent et la déprécient. En poussant au maximum l'utilisation et le rendement du capital fixe, ils tuent le capital vivant. La justice, la charité, la prudence leur font un devoir de respecter le dimanche.

//s- le -peuvent généralement. Prenons l'industrie du bâtiment. L'année dernière le congrès des entrepreneurs et des architectes a proclamé nécessaire et possible le repos du dimanche. Prenons une industrie plus compliquée : la meunerie. Le 28 février 1898, le Congrès de la Meunerie discutait le repos du dimanche et décidait par 58 voix contre 45 et 8 abstentions que les moulins continueraient à marcher toute la semaine. Le grand nombre des dissidents n'est-il pas la preuve que, si on le voulait, les ouvriers meuniers pourraient très bien bénéficier du dimanche — que la marche ininterrompue des moulins n'est pas nécessaire au fonctionnement normal de la meunerie?

Je sais, Messieurs, qu'il est des métiers qui exigent le travail ininterrompu, par exemple les hauts-fourneaux, les ateliers à feu continu. Il faut tenir compte de ces exigences techniques insur-

montables. Mais je sais aussi que — dans de telles industries qui rendent le repos complet du dimanche irréalisable — il peut et il doit y être suppléé par d'autres jours de congé, de manière que l'ouvrier ait cinquante-deux jours de liberté dans l'année — et par des combinaisons d'équipes qui assurent à tous la jouissance d'un certain nombre de dimanches. L'industrie, quelle qu'elle soit, n'a pas le droit de prévaloir contre la loi divine et contre les besoins essentiels de la nature humaine.

III. Je dis la même chose aux commerçants. Qu'ils s'arrangent de manière à libérer leur personnel le dimanche, en fermant boutique ce jour-là.

Leurs araires n'en souffriront pas. Le cardinal Gousset, archevêque de Reims, était désolé de voir la profanation du dimanche se généraliser dans sa ville épiscopale. Il mande à son palais un des grands commerçants de Reims, un bon catholique, et il lui demande de vouloir bien, pour le bon exemple de tous, cesser toute espèce de vente le dimanche et les jours de fête. Celui-ci se récrie et déclare la chose absolument impossible. Ses intérêts commerciaux en seraient atteints, et l'avenir de ses enfants compromis. « Eh bien! dit le cardinal, cessez dorénavant toute vente le dimanche; calculez exactement chaque soir les bénéfices de la journée,

et si, à la fin de l'année ils n'égalent pas ceux de Tannée précédente, je m'engage à combler le déficit». — Mais, Eminence, vous n'y songez pas... — « A la condition toutefois, reprit aussitôt le cardinal, que si votre gain est, au contraire, en excédent, vous me verseiez cet excédent pour mes bonnes œuvres ». A la fin de l'année, le cardinal reçoit à l'archevêché le riche commerçant, qui tout joyeux lui dit : « Eminence, je viens acquitter mon engagement en vous apportant 6.000 francs. C'est l'excédant de mes profits de cette année sur les années précédentes. » Messieurs, lorsqu'on cherche avant tout le règne de Dieu, le reste vient par surcroît : on ne s'appauvrit pas, on ne se ruine pas en respectant le dimanche. Je fermerais, si les autres fermaient. Oui, je vous comprends. Mais pourquoi ne pas vous entendre? C'est possible, puisque cela existe dans beaucoup de villes. Dans cette ville d'Orléans, je vois les pharmacies fermées le dimanche... on n'en meurt pas davantage pour cela. Si tous les magasins étaient fermés le dimanche, on n'en vivrait pas moins bien. — C'est vrai, me dit-on, mais la clientèle? que dira la clientèle?... J'y arrive.

IV. Ltes acheteurs ont, en effet, dans cette question une grande responsabilité. Car le commerce est véritablement le serviteur et l'esclave delà clientèle.

Les ouvriers et employés sont à peu près unanimes à appeler de leurs vœux le repos dominical.

Les patrons, presque tous, il faut le dire è, leur louange, ne demanderaient pas mieux que d'entrer dans cette voie humanitaire et libérale.

Mais les acheteurs?... 11 est évident que le jour où il n'y aura plus d'acheteurs, il n'y aura plus de vendeurs. Si les clients cessaient d'aller dans les magasins le dimanche, il est clair que les magasins se fermeraient comme par enchantement. Que faire alors? Je vais vous le dire avec une liberté tout apostolique.

N'achetons pas le dimanche... C'est possible, si nous le voulons. En Suisse, en Angleterre, en Allemagne, aux Etats-Unis, on s'abstient d'acheter le dimanche; or, dans tous ces pays, les repas ne sont-ils pas aussi bien servis le dimanche, les toilettes aussi fraîches, les maisons aussi bien tenues, les réceptions aussi brillantes qu'en France? N'achetons pas le dimanche. Puis, pour nos achats de la semaine, favorisons les magasins qui ferment le dimanche. « Ils ont des droits à une compensation, dit M^"" de Nancy, pour les sacrifices qu'ils s'imposent en restant fermés. Ils ont le droit d'être encouragés et soutenus, puisqu'ils contribuent au succès de la grande cause dominicale».

Ici je m'adresse aux femmes, lesquelles dans la

question du dimanche ont un rôle considérable. La femme est la dispensatrice du budget. Dans le ménage, si c'est l'homme qui gagne l'argent, c'est la femme qui le dépease. C'est elle qui traite avec les fournisseurs. C'est d'elle, par conséquent, sans qu'elle s'en doute, que dépend en grande partie la fermeture ou l'ouverture des magasins le dimanche. On a dit que lorsqu'une cause avait pour elle les femmes, elle était sûre du succès. Ce que femme veut. Dieu le veut. Allons, Mesdames, prenez en main la cause du dimanche et faites-la triompher de tous les préjugés contraires, des usages courants, et, si c'est nécessaire, de vos propres habitudes. Respectez le dimanche, et faites le respecter autour de vous.

Et si je voulais entrer dans les détails, que de choses encore j'aurais ici à dire! Hommes, je reviens à vous et je vous signale quelques résolutions à prendre... Pourquoi habituellement aller le dimanche chez le coiffeur? Si vous renonciez à leur demander de vous raser et de vous couper les cheveux le dimanche, tous les coiffeurs sans exception seraient obligés de fermer boutique ce jour-là.

... Pour de menues réparations du logement ou des meubles, n'ayez pas recours le dimanche au serrurier, au menuisier, au plombier, au tapissi .r, au fumiste.

... Vous vous mariez, vous héritez, vous test z,

VOUS vendez, vous achetez, j'allais dire vous mourez. Pour tous ces actes vous recourez au notaire. N'allez pas le trouver le dimanche, comme on a trop souvent l'habitude de le faire, surtout à la campagne.

Conclusion :

Allons, Messieurs, mettons-nous tons à Vœuvre^ tous : prêtres et laïques, hommes et femmes, propriétaires, industriels, commerçants, clients et acheteurs.

Assurons-nous à nous-mêmes, et assurons à nos frères un jour de repos ^ de liberté et de sanctification. Faisons cela. C'est une question de fraternité, de justice, de dignité. Qu'au moins un jour sur sept, la tâche quotidienne soit suspendue. Que le rude labeur de la ruche humaine s'arrête, que chacun cesse d'être un rouage dans son mécanisme, qu'il retrouve la pleine possession de son âme, de sa personne, de son temps.

Mais je l'ai dit et je le répète, c'est à rinitialive privée^ c'est à la libre volonté de chacun de nous qu'il appartient de doter la France de ce bienfait. Nous obtiendrons plus de la liberté que de la contrainte. Les codes des peuples, disait Portalis, se font avec le temps, mais on ne les fait pas. Agissons donc de façon à préparer l'avenir... Et alors

quand le retour au dimanche sera un fait accompli, d'un bout de la France à l'autre, dans les champs, dans les ateliers et dans les magasins, un immense soupir de soulagement et d'allégresse, un grand cri de bénédiction s'élèvera de toutes les poitrines. En retrouvant son dimanche, la France retrouvera son Dieu. Et elle sera de nouveau la France très chrétienne, la France très prospère, la France très glorieuse, la France modèle et reine des nations 1

Àmenf

ONZIEME CONFÉRENCE

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