‹ Nos plaies socialesChapitre 3 sur 133 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

A Monsieur fabbé GIBIER^ curé de Saint-Paterne

Mon cher Curé,

Vous m'avez demandé une préface pour votre second volume de conférences aux homm.es ^ je ne puis rien vous refuser.

La voici :

Elle est tout entière dans les réflexions que mHnspire votre livre : c'est votre bien que je vous rends.

La profanation du dimanche, l'alcoolisme, la désertion des campagnes, telles sont, dites-vous, nos plaies sociales.

Et après avoir discerné ces plaies avec une impeccable sûreté, vous travaillez à les guérir avec le zèle le plus ingénieux et le plus apostolique.

Pourquoi^ se dit-on tout naturellement en ouvrant votre volume, ces trois plaies sont-elles décrites Vune après l'autre ? et dans le même livre ?

En y regardant de près, on se V explique.

Le vieuop prophète Jérémie, voyant autour de lui le triste spectacle des ruines morales dHIsraèl, et cherchant la cause d'une calamité aussi navrante et aussi générale^

yjj, CONFÉRENCES AUX HOMMES

la trouvait dans Vahsence de. réflexion. La terre de mon •pays est désolée, dit-il, parce qu'il n'y a plus personne qui rentre dans son cœur et qui ait un raisonnement me'ditatif.

De nos jours n'en est-il pas de même ?

On n'a plus le temps de penser ! On ne se recueille plus. Il n'y a plus de sursum corda/ Le dimanche qui devait y être consacre est détourné de sa destination. Il est profané, dites-vous, Monsieur le Curé, voilà la première plaie sociale I Vous avez raison.

A quoi en effet devait servir le Dimanche ?

A rouler de gare en gare dans un train de plaisir jusqu'à une station balnéaire quelconque, pour y tomber comme un colis que Ton décharge et que Von ramène après 7

A s'agiter fiévreusement, à s'étourdir, à se plonger dans le bruit, pour échapper au vide des occupations par la suppression de la pensée ?

Non! évidemment, il devait être, dans l'intention du législateur divin, il doit rester le jour du vrai, du beau et du bien.

Or, qui dispense aux multitudes ces trois choses? Qui excite et satisfait leur faim d'idéal? qui? si ce n'est l'Église ?

« L'Église, dit Lavisse cité par vous, tnon cher Curé, donne à l'immense foule des préceptes, des espérances, des terreurs, une explication de l'existence, et, somme toute, le peu de vie morale qui l'élève au-dessus de l'animalité. L'Eglise suppriynée, qui donc et quoi la remplacerait? »

Mais aussi faut-il que les représentants de l'Eglise donnent le vrai sous une forme moderne, ajjpropriée auœ

LETTRE DE M. L'ABBÉ LEMIllE IX

besoins ! Les instt'ucHons du dimanche sont la manne intellectuelle du peuple. Et cependant sur la place publique il y a des foules qui meurent d'inanition. Elles demandent le pain de la vérité ; il n'y a personne pour leur rompre ce pain.

Yous avez organisé des séries d'instructions brèves, pratiques.) adaptées aux exigences des hommes.

Le volume que vous m'offrez en est une collection nouvelle : c'est faire plus que donner un conseil, Monsieur le curé., c'est y Joindre l'exemple.

Le beau! Il est dans votre Église de Saint-Paterne si adm,irablement construite et si bien tenue.

Mais il est dans toutes nos églises si pauvres qu'elles soient, quand nos offices y déploient leurs symboles et leurs couleurs, dans les parfums et la lumière, dans le silence attendri et les chants harmonieux des fidèles.

Le bien! Il est dans les multiples œuvres dont le dimanche met en commun les efforts, dont il manifeste Véclosion : il est plus particulièrement dans la religion sociale de la famille, qui ce Jour-là s'épanouit en plein sous l'œil de Dieu.

Au résumé, le Dimanche est une création du clergé et du peuple ; il est une admirable synthèse de leur mutuelle collaboration.

Mais il est d'abord l'œuvre du prêtre. C'est à lui qu'incombe tinitiative et le premier rôle. Tout prêtre qui ménage à son peuple un beau Dimanche, un Dimanche de Joie, de paix, d'élévation, par le spectacle delà liturgie, par l'édification morale, par la solide prédication, fait ; son œuvre principale. Il est un bienfaiteur public. j

Je le répète, le Dimanche est d'abord la création du ; prêtre. C'est à lui de le remplir de vérité., de beauté et de

PLAIES SOCIALES. — b.

vertu. Sans quoi le Dimanche est vide, et alors il se prête tout naturellement à la concurrence de tout ce que Von imagine à côte'. Il est encombre' par les distractions qu'on invente de toutes parts. Et tout celaremplit le temps, mais ne remplit pas le cœur, et ne grandit pas V humanité.

Si un vénérable e'vêque, M^''^de Prilly, de Châlons-sur- Marne, n'a voulu sur sa tombe d'autre épigraphe que cette recommandation suprême, répétée durant toute sa vie et redite après sa mort : « Souvenez-vous de sanctifier le dimanche », ne pourrait-on pas affirmer que la grande et principale mission du prêtre est de préparer^ d'organiser, de créer le Bim.anche ?

C'est la première réflexion que m'inspire votre livre, mon cher Curët

Le rôle de la société c'est de vider le Dimanche d'occti" pations servîtes.

Celui du prêtre c'est de le remplir de pensées libératrices et bienfaisantes!

Un peuple est beau, joyeux et digne, qui sanctifie le Dimanche I

Les autres jours de la semaine, il y a des cérémonies pour inhumer les m,orts, bénir les mariages et conférer les sacrements : c'est en quelque sorte le cuZle privé offert successivement à toutes les familles suivant les hasards des décès et des naissances. Le Dimanche c'est le culte public imposé à tous.

Or, ce jour-là, nos églises sont désertes en bien des pays. Est-ce tout à fait la faute du peuple ? Notre liturgie a-t-elle conservé son influence ? sa signification ? Notre chant est-il l'entraînement des masses? Nos sermons peuvent-ils rivaliser d'intérêt, de vie et de perfection de forme avec les discours des gens du monde ?

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