I. — Les faits
1° Valcool n'est ni une boisson ni un aliment. — 11 n'est pas plus une boisson ou un aliment que le chloroforme, Téther ou la morphine, nous disent les médecins. L'alcool est un imposteur, disent les Anglais. — En effet, il semble que l'alcool réchauffe le corps. C'est faux. Appliquez un thermomètre sur le corps d'un homme qui a bu de l'alcool, et vous constaterez que la température est moins élevée qu'avant Tingestion. — Il semble que l'alcool favorise les digestions. C'est faux. L'alcool altère les sucs digestifs, vicie la muqueuse de l'estomac et entrave les fonctions digestives. — Il semble que l'alcool nourrit. C'est faux. Les forces qu'il donne sont purement factices et passagères. On l'a comparé avec raison au coup de fouet donné à un cheval fatigué et affamé, qui a besoin de repos et d'avoine, et non de coups, pour pouvoir avancer. L'alcool excite, il ne nourrit pas. Il donne lïllusion de la force, et non la force. Il n'est ni une boisson ni un aliment. Qu'est-il donc?
2° V alcool est un véritable poison. — Il tue par intoxication.
Consultons la table des décès. Vingt pour cent des décès annuels sont dus à l'alcoolisme. En 1880, l'alcool couchait dans la tombe 5.000 individus. En 1898, la statistique a révélé 14.000 morts dues à l'alcoolisme. Les victimes de cet empoisonnement sont surtout des jeunes hommes pleins de vie et de force, et susceptibles de fournir une longue carrière. 14.000 vies humaines supprimées annuellement chez nous, où nous manquons de bras !
L'alcool est particulièrement le fossoyeur des classes ouvrières. Honneur, sanlé, famille, avenir, tout tombe dans le gouffre béant creusé parce perfide ennemi, qui guette sa proie à tous les coins de rue. Dans certaines villes industrielles on a calculé que sur 10 convois funèbres qui passent, l'alcool compte 6 ou 7 victimes qu'il va précipiter dans la fosse.
Aux conseils de revision, les villes, et notamment Paris, ne parviennent qu'à grand'peine à fournir leur contingent. Le nombre des scrofuleux, des rachitiqiies, des malvenus augmente d'année en année. Pourquoi? Demandez-le à l'alcooL
Visitez les hôpitaux. Voici à l'hôpital 5 cadavres étendus sur les tables de marbre. Sur ces 5 cadavres, 4 sont ceux d'hommes atteints d'alcoolisme chronique. Sur 100 individus qui meurent dans les hôpitaux, 80 sont tués par les spiritueux. Gela résulte des autopsies faites par les médecins.
La moyenne de la vie est très basse chez les buveurs de spiritueux. Pour un nonagénaire buveur d'alcool, on pourrait facilement compter 10.000 buveurs d'alcool frappés de mort avant l'âge.
D'ailleurs, pour mesurer exactement les ravages de l'alcool, il ne suffit pas de compter les milliers de victimes qu'il tue directement par intoxication. 11 faudrait énumérer les maladies qu'il engendre et les accidents qu'il occasionne. Et ici encore les statistiques sont significatives.
3° V alcool est la source de beaucoup de maladies.
Voici, par exemple, la tuberculose. En 10 ans elle couche dans la tombe près de 2 millions de Français. Or, sur 100 tuberculeux, il n'est pas rare de trouver 98 alcooliques. Ces chiffres me sont donnés par un médecin très sérieux que j'ai consulté et qui a bien voulu me communiquer les résultats de ses recherches et de ses observations.
Un vieux lord Ecossais eut une attaque de goutte au milieu de la saison de la chasse. Cela tombait mal. Le médecin appelé n'y pouvait rien. Le malade était furieux. « Pourquoi, dit-il un jour dans un accès de crise, au lieu de tourmenter mon pied, n'attaquez-vous pas le mal à sa source? » Le docteur se leva alors, et avec son bâton il se mit à briser les flacons de vin fin et de liqueurs qui se trouvaient sur l'étagère. «Que faites-vous là?» s'écrie le vieillard plein de colère. Et le docteur
|de répondre avec calme : « Je détruis la source du mal». Gomme c'était bien trouvé! Si on voulait descendre à la racine de beaucoup de maladies, on y trouverait quoi donc? L'alcool. Et enfin, disons tout :
4' V alcool est la cause de beaucoup d'accidents... dans les usines, dans les manufactures, dans les charbonnages, dans les chemins de fer. Il suffit d'un seul individu plus ou moins alcoolisé pour tuer des centaines d'hommes. La statistique universelle des chemins de fer attribue à l'alcool 43 0/0 des catastrophes et accidents. Un conducteur de train racontait dans une enquête qu'en une seule journée on lui avait offert à boire 31 fois. Il y a trois ans, à l'occasion delà perte du Drummond Castle, un journal anglais écrivait : « L'alcool est la cause certaine de la perte de 70 0/0 des navires anglais... Je pourrais multiplier les faits. C'est assez. Il est prouvé, archi-prouvé que l'alcoolisme affaiblit le corps et abrège la vie, qu'il détruit les forces physiques et la santé. L'alcool n'est ni une boisson ni un aliment. Il est un véritable poison. Il engendre beaucoup de maladies, et il occasionne beaucoup d'accidents.
Vous avez constaté les faits. Entendez maintenant :
IL — Les témoignsiges
i" Les médecins sont ici à peu près unanimes. « L'alcool est par lui-même toujours un poison », dit le D"" Faidherbe. Et le célèbre D"" Lannelongue dit : « L'alcoolisme n'est qu'une vieillesse anticipée. L'homme bien portant est celui qui résiste le mieux à tous les assauts de la maladie, or, le buveur d'alcool a perdu toute résistance; à quarante ans, il a les tissus d'un homme de soixante ans au moins ».
2° Les philosophes, les observateurs, disent la même chose. Ecoutez J. Simon : « Si l'on trouve dans les ateliers tant d'ouvriers dont la main tremble, dont la vue est trouble, dont les bras succombent sous le poids du marteau, quelle est la cause? Est-ce le feu de la forge et le fer incessamment frappé sur l'enclume? Non, le travail fortifie. C'est la débauche qui tue, c'est elle qui fait les invalides, qui peuple les rues de mendiants et les hôpitaux d'incurables ».
3° Les hommes d'État ont sur ce sujet des paroles terribles. En voici une, une seule. Elle est de Gladstone. « L'alcool, dit-il, fait de nos jours plus de ravages que ces trois fléaux historiques : la famine, la peste et la guerre. Plus que la famine
et la peste, il décime; plus que la guerre, il tue ; il fait plus quetuer, il déshonore». Tous ces hommes ne se sont pas entendus d'avance pour parler ainsi. Et cependant leurs témoignages sont identiques. Au nom de la science, au nom de la raison, au nom de l'intérêt national, ils disent la même chose.
4° Les explorateurs et les généraux ne sont pas d'un autre avis. 11 me semble que leur conduite et leurs déclarations sont encore plus démonstratives :
Dans une des dernières expéditions d'Egypte, le général anglais Wolseley avait interdit à ses troupes l'usage de toute boisson alcoolique. L'interdiction était absolue et formelle, malgré même les observations des médecins du corps d'armée. Pas d'alcool à aucun prix, ordonnait impitoyablement le général en chef. Le général Wolseley était convaincu qu'il y avait inutilité et même danger à distribuer de l'eau-de-vie aux troupes en campagne.
En 1840, Livingstone partait pour l'Afrique emportant avec lui comme médecine une bouteille de cognac. Elle se cassa en route. Il ne la remplaça pas. En 1852, il écrivait : « Voilà plus de vingt ans que je ne fais aucun usage de boissons alcooliques. Elles sont inutiles et nuisibles ».
On dit que l'alcool convient aux climats chauds. Comment expliquer que Stanley refusa d'en donner
à ses hommes pendant la marche forcée qu'il effectua à travers l'Afrique à la recherche d'Eminpacha ?
D'autres disent que l'alcool convient aux climats froids. Et cependant dans sa fameuse expédition au pôle nord, Nansen n'a pas embarqué une seule goutte de boissons alcooliques. Pendant trois ans l'équipage du Fram s'en est radicalement abstenu. Preuve évidente qu'on peut sans alcool supporter les travaux les plus durs et affronter résolument les froids les plus intenses.
Le général Gallieni, gouverneur de Madagascar, ne boit que de l'eau depuis douze ans. Il a fait lire au dernier congrès antialcoolique de Paris un rapport d'oîj il résulte que dans nos colonies, mieux vaut pour la santé une eau même mauvaise qu'une boisson alcoolique quelconque. Faute d'avoir observé cette règle, certains peuples malgaches, les Sakalaves en particulier, sont non seulement en voie de décadence, mais sur le point de disparaître. Devant de tels témoignages, il faut s'incliner.
Conclusion.
L'alcoolisme est l'ennemi de la santé. Il tue la vie physique.
Au cimetière, si les tombes pouvaient parler,
VOUS les entendriez s'écrier: u C'est ralcool qui nous livre vingt ans avant l'heure bon nombre de ceux qui dorment ici ».
Si la France doit périr un jour, ce ne sera pas par l'invasion du choléra asiatique, ni de la peste des Indes, mais bien par l'invasion sans cesse croissante de l'alcoolisme.
Gomment le monde finira-t-il ? par réfrigération, par absorption de l'air, par combustion etc.? Les savants et les philosophes ne s'accordent pas. Eh bien ! si cela continue, ce n'est pas ainsi que finira le monde. Nous mourrons tout bonnement par l'alcool. C'est le poison qui détruira l'humanité. L'homme se tue lui-même. Que faire? Nous verrons cela. La question mérite d'être étudiée à fond.
PLAIKS SOCIALES. — 9
TROISIEME CONFÉRENCE