I. — Un tait
V insuffisance du foyer est une cause fréquente d'alcoolisme. Voilà le fait. Représentons-nous la
situation d'un bon nombre d'hommes, nos semblables, nos voisins, nos frères, voués par naissance et par nécessité aux occupations matérielles. Ils nous apparaissent attirés vers l'alcool par une double tentation.
D'abord par la tentation de la fatigue. Les travaux du corps exténuent les muscles et les nerfs, font jaillir la sueur, sollicitent parfois des efforts brusques et vigoureux, et constituent beaucoup plus que les labeurs intellectuels une excitation permanente à la consommation des boissons violentes A boire une liqueur forte, on se sent pendant quelques secondes une énergie qui produit l'illusion de la force. Cette énergie factice est aussitôt suivie d'une dépression, qui appelle de nouvelles libations.
Puis, à la tentation de la fatigue vient se joindre la tentation du cabaret, tentation lancinante et fascinatrice. Le cabaret est là sur le chemin, avec son atmosphère chaude, sa lumière brillante, sa grosse gaieté, avec ses boissons épicées qui donnent l'oubli passager, avec ses camaraderies louches qui triomphent des résistances les plus déterminées...
Tels nous apparaissent les travailleurs manuels : doublement tentés d'alcoolisme, par la fatigue qui les épuise et par le cabaret qui les attire. Ah ! si seulement ils avaient un foyer, un vrai, un bon foyer pour se reposer, pour se réjouir, pour se retremper dans la vie de famille! Mais hélas!
beaucoup n'ont pas de foyer, ou, ce qui revient au même, n'ont qu'un foyer nu, mal installé, dépourvu de charme, étroit, ruiné, qui ne rappelle que des tristesses sans jamais réveiller de joies, qui ne leur inspire aucun attachement. De retour au logis, ils trouvent le désordre partout, des enfants et une femme sans caresse, une maison sans confortable, sans lumière et sans air. Ils se déplaisent chez eux,, et ils vont s'empoisonner d'alcool chez le marchand de vin.
Voilà le fait. Je ne dis pas qu'il est universel : ce serait exagéré; mais je dis qu'il est fréquent : et c'est la pure vérité. Vétat défectueux des logements ouvriers est un des principaux facteurs de l'alcoolisme, et les discussions des divers congrès d'hygiène et d'anlialcoolisme ont prouvé d'une manière irréfutable comment l'ouvrier, honteux et dégoûté de son misérable logement, se réfugie à l'estaminet. Il a tort, et nous avons le droit de le réprimander. Mais si nous étions dans sa situation, serions-nous beaucoup plus sages? Plaignons-le, et avisons.
Je viens de mettre sous vos yeux un fait. Permettez-moi maintenant de vous présenter