‹ Nos plaies socialesChapitre 47 sur 133 · II. — Un idéal · texte numérisé non relu

II. — Un idéal

Un idéal, ce n'est pas ce qui est, mais ce qui

devrait être... c'est le but qu'on n'atteindra peut-être jamais, mais vers lequel il faut toujours marcher. Or, pour vos frères les ouvriers, Messieurs, pour leur rendre la vie tolérable et la vertu possible, j'entrevois un idéal, dont vous ne pouvez contester ni la beauté ni la légitimité. Je leur souhaite un foyer, un foyer agréable, un foyer possédé.

1" Un foyer ^ c'est-à-dire un endroit dans l'espace bien chaud comme un nid, bien recueilli comme un sanctuaire — un coin d'air libre — un abri oii se réfugie la famille. On vit dans la famille ; en dehors on ne vit pas, ou on vit mal; en dehors c'est le désordre, la condition des sans feu ni lieu, qui, à force de rouler de par le monde, en arrivent facilement à n'avoir plus ni foi ni loi... J'ai dit :

2" Un foyer agréable. Avec la maisonnette plantée dans de vastes terrains séparés en petits jardins, la famille ouvrière est bien chez elle, à l'abri des voisinages gênants ou mauvais. Le père est retenu loin du cabaret parla culture du jardin, par la présence de sa femme et de ses enfants, par l'air, la lumière, la propreté qui embellissent sa demeure. Mais la maisonnette n'est pas toujours possible, et elle a l'inconvénient de repousser l'ouvrier dans les faubourgs, loin de son atelier. Le foyer du travailleur peut être placé au centre d'une ville, dans une vaste construction. Qu'importe?...

pourvu qu'il donne à chaque famille l'illusion et la sécurité du chez-soi, et qu'il reste salubre, aéré, bien clair, agréable à revoir et à habiter, — Pour l'homme qui travaille du matin au soir, son foyer est le rêve de toute sa journée. L'étoile ne luit pas dans le ciel avec tant de douceur que les rayons de la lampe ou les reflets de l'àtre à la vitre de la maison de famille, lieu de son repos et de ses joies, vers lequel il s'achemine le soir en pensant ou en priant...

Mon idéal, Messieurs, est encore plus élevé, et je souhaite à l'ouvrier non seulement un foyer et un foyer agréable, mais

3° Un foyer 'poss,édé^ dont il aura plus que l'usage transitoire, dont il acquerra par amortissement ou par son épargne accumulée le fonds substantiel et permanent, la vraie et rigoureuse propriété. Je m'explique.

Quand il gagnerait comme les lamineurs américains 25 ou 50 francs par jour, le salarié qui n'a rien devant lui est à la merci du moindre accident, d'une maladie, d'un chômage, du caprice de celui qui l'emploie. Propriétaire de son foyer, l'ouvrier est libre. Il est à soi, parce qu'il est chez soi; maître chez lui, il est maître de lui. L'inviolabilité de son domicile est la sauvegarde, l'affirmation de l'inviolabilité de sa personne, de sa conscience, de son vote, de sa famille.

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S'il n'a rien sous le soleil, pas un coin à lui pour s'y abriter, comment voulez-vous qu'il s'intéresse à la conservation d'une société, dont les droits et les progrès lui sont à peu près indifférents? Propriétaire de son foyer, l'ouvrier est ami de l'ordre^ 11 repousse les conseils perfides, les espérances mavouables, les antagonismes qui divisent et qui perdent. Il met son espoir non dans les catastrophes, mais dans le progrès normal et harmonieux. La propriété est conservatrice

Et moralisatrice. L'homme qui possède un foyer a moins de peine qu'un autre à rester honnête. Il brave les bruits de la cité, les bruits de la nature, les rumeurs de la foule, les sifflements du vent et de la pluie. Assis chez lui dans l'honneur et dans la paix, il murmure avec son cœur, sinon avec ses lèvres, la parole du livre inspiré : « Mieux vaut le repas du pauvre sous son toit de chaume que des festins splendides dans la demeure étrangère». Et il échappe de la sorte à toutes les séductions du dehors.

Un foyer, un foyer agréable, un foyer possédé... voilà l'idéal! Cet idéal, peut-on le réaliser complètement et immédiatement? Non. Peut-on s'en rapprocher par des efforts constants et de sérieuses tentatives? Oui, on le peut et on le doit. Je vous ai présenté un fait et un idéal. Je vous propose mainnant

III, — Un devoir.

Je vous ai dit ce qui est désirable. II me reste à vous dire ce qui est possible. La question des logements ouvriers est une question capitale qui intéresse la société tout entière : État, ouvriers, patrons et dirigeants.

1° L'État, sans doute, n'a pas mission de se faire constructeur et de créer lui-même des logements ouvriers. Mais, par tous les procédés en son pouvoir, il doit faciliter cette œuvre de première utilité.

Il exercera son devoir de police, relativement aux logements insalubres.

Il créera des moyens de transport commodes permettant d'aller vite dans les faubourgs oii les constructeurs trouveront des terrains plus vastes et moins coûteux.

Il diminuera ou même il supprimera tout à fait ^ Vimpôt sur le foyer familial. Il n'y a pas d'impôt sur Je pain. Est-il téméraire de dire que le foyer est un bien minimum presque aussi nécessaire à la vie que le pain? Est-il téméraire de dire que l'abri de la famille pourrait et devrait ôtre exempté de l'impôt? Laissez-moi la liberté de le penser, comme d'ailleurs je vous laisse la liberté de penser le contraire.

Mais à l'action de l'Etat doit se joindre ici l'action des particuliers, et d'abord

2" L'action de Vouvrier lui-même, directement et personnellement intéressé dans la question. Qu'il se réveille donc de son apatliie, qu'il travaille à son propre relèvement, qu'il forme avec ses camarades des sociétés de construction, comme font les ouvriers anglais et les ouvriers américains. Tantôt ces sociétés prêtent au constructeur pour bâtir sa maison ; tantôt ces sociétés font construire, et l'ouvrier, mis en possession de la maison, rend peu à peu, au moyen des loyers, le prix déboursé et devient ainsi propriétaire. Il faudrait. Messieurs, aiguiller les ouvriers dans cette voie, leur faire comprendre ce dont ils sont capables avec de la sagesse et de la prévoyance, les encourager et les aider à résoudre ce problème de l'habitation qui les touche de si près.

La femme de l'ouvrier peut beaucoup aussi pour entretenir la salubrité, l'aisance, je dirai même la splendeur du foyer. Un médecin a dit : « Si toutes les femmes savaient leur devoir et connaissaient leur rôle, nous n'aurions pas besoin de prêcher la lutte contre l'alcoolisme ». Il y a beaucoup de vrai là-dedans. Nous avons trop de brevetées, et pas assez de ménagères. Nous avons des multitudes de jeunes ouvrières qui savent ou du moins qui apprennent la botanique et la chimie, et qui ignorent

l'art de faire une soupe et de bien tenir une maison.

3" Encore un mot. Je voudrais voir les citoyens influents entreprendre une campagne sur le sujet qui nous occupe aujourd'hui, et s'intéresser sérieusement à la question des habitations ouvrières. Il ne s'agit pas, remarquez-le bien, de faire une aumône, mais de participer à une opération humanitaire et chrétienne, qui, à ses avantages moraux et sociaux, joint souvent des résultats satisfaisants au point de vue financier. On ne fera pas une fortune, mais onretirerala plupart du temps la modeste et convenable rémunération des risques courus. La chose vaut la peine d'être étudiée. Je la livre à vos méditations, à votre souci du bien public, à votre amour judicieux des classes populaires.

Conclusion

Messieurs, l'alcoolisme est un redoutable fléau. Je vous ai demandé aujourd'hui d'aller le saisir dans l'une de ses sources... et je ne crois pas avoir perdu mon temps. Est-ce à dire que si tout le monde était bien logé, c'en serait fait du règne de l'alcool? Je n'ai pas dit cela, et je serais naïf de le penser. 11 faut améliorer telles ou telles situations matérielles. Mais il y a autre chose et plus encore à faire. Beaucoup de foyers sont précaires et

insuffisants. Encore plus d'âmes sont malades, démoralisées, déchristianisées.

Je vous dirai cela dimanche, et j'en aurai fini avec la question de l'alcoolisme, et j'aurai délivré ma conscience !

HUITIEME CONFERENCE

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