‹ Nos plaies socialesChapitre 52 sur 133 · I. Le Déplacement universel · texte numérisé non relu

I. Le Déplacement universel

Autrefois on avait V amour de son clocher. . . on ne s'en éloignait guère, et là, à l'ombre du clocher, croissaient de vigoureuses et solides qualités: culte des traditions, sentiment de toutes les fidélités, moralité supérieure, plus de délicatesse dans les aff"ections, plus de désintéressement dans les vues, plus d'aptitude à exercer une influence utile et bienfaisante sur un entourage où nul n'était un inconnu. Le clocher était l'emblème de la stabilité, laquelle d'ailleurs n'exclut pas le progrès — on peut aimer son clocher, sans pour cela jalouser ni dédaigner les groupements d'alentour. Tous les clochers sont frères et se disent bonjour de loin. Napoléon, dans une métaphore splendide, décrivait l'aigle impériale volant de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. Transposons la formule du domaine militaire dans le domaine social, et disons que tous les clochers de France, bien loin de s'exclure, sont laits pour s'entendre, pour se répondre, et pour propager de proche «n proche les idées justes et les fécondes initiatives. Autrefois donc od avait l'amour de son clocher.

Aujourd'hui c'est le déplacement universel. Nous sommes déracinés. Nous ne tenons plus en place. Nous allons partout, et nous ne sommes nulle part. Plus d'assiette fixe, tous et tout en l'air. Il est passé le temps où le dimanche, après l'office, sur la place du village, autour de l'église on pouvait voir lo vieux curé au milieu des anciens de la paroisse se connaissant tous de père en fils — au milieu des jeunesses de la paroisse en qui le sang coulait généreux et battait plein — au milieu des bouviers et des pastourelles qui chantaient alors et qui se sont tus depuis longtemps... De nos jours, on fuit le murmure discret du clocher natal, et l'on va se précipiter dans le vacarme des villes. Avec une cloche, on n'entendait qu'un son ; avec mille on n'en entend plus du tout — on avait peut-être des préjugés dans le périmètre étroit de son clocher; avec la multiplicité des cloches entendues, on n'a plus que des doutes — on prêtait le flanc au ridicule peut-être ; mais on échappait plus sûrement au vice et au désespoir. Ah ! clocher, bon petit clocher, rien ne saurait valoir la fraîcheur de ton ombre absente !

Nous sommes dans le siècle de la houille et de la vapeur, dans le siècle du déplacement universel. Nous allons sans trêve ni raison d'un lieu à un autre, d'une ville à une autre ville, et surtout de la campagne à la ville.

196 CONFÉRENCES AUX HOMMiï»

II. UÈmigration rurale fonctionne avec une régularité désespérante, avec une intensité toujours croissante.

Toîtt le monde prend en dégoût le salutaire séjour du village et de Thumble hameau où vécurent heureux nos anciens. Il faut à chacun Je mouvement des cités populeuses, leurs plaisirs, leurs distractions, hélas ! aussi et leurs démoralisations. Le plus grand comme le plus petit, le riche comme le pauvre veut aller en ville, vivre en ville, travailler en ville, s'amuser en ville. C'est une attraction universelle, une sorte de fièvre qui pousse les jeunes et les vieux, les garçons et les filles vers les grandes agglomérations urbaines, au risque de les surcharger, de les faire regorger, et finalement de les faire mourir de pléthore... au risque de vider les campagnes, de les appauvrir et de les anémier, et finalement de les faire mourir d'inanition. Un écrivain remarquable, René Bazin, a écrit un livre que vous feriez bien de lire, si vous en avez l'occasion, et qui est intitulé : La terre qui meurt. La terre qui meurt, Messieurs, c'est notre belle terre de France, c est la province délaissée pour la capitale, le village pour la grande ville. La terre, la vieille terre nourricière pleure ces désertions, en attendant qu'elle meure. Si encore les déserteurs trouvaient ailleurs le même bonheur, la mêms vie calme, pure et

simple qu'ont connue leurs ancOtres ! Hélas ! voyez plutôt.

Le paysan de plus en plus se désaiîectionne du sol, et regarde du côté de la ville. La locomotive qui passe le dégoûte de la charrue qui demeure. Pendant que l'on tire un feu d'artifice, personne ne regarde le ciel étoile. Tel l'homme de la terre. Il entrevoit la vie artificielle de la cité, et il oublie les étoiles de son beau ciel de village. Il émigré. Le voilà sur le pavé urbain, on dirait un arbre déraciné, une branche morte. Lorsqu'une branche cesse de puiser la sève au tronc de l'arbre, elle dépérit, elle se dessèche, elle perd ses proportions normales, elle devient frêle etaisémentcassante; on devine que le premier coup de vent la brisera, si la serpe de l'émondeur tarde à la supprimer. C'est l'image du paysan devenu citadin. Le voilà dans son taudis urbain, réduit à l'état de prolétaire^ ne possédant plus rien, détaché du sol et suspendu dans le vide, nomade de la civilisation moderne, vivant au jour le jour d'un gain toujours incertain, courant d'un bout à l'autre du pays à la poursuite d'une position plus sûre et mieux rétribuée, qu'il ne rencontre jamais. Son état est bien autrement dur que celui de l'esclave antique. L'esclave antique au moins était logé et nourri, môme en temps de chômage... tandis que le prolétaire moderne est libre de mourir de faim, s'il n'a pas de travail — et malade il peut

aller à l'hôpital, s'il y a de la place. Nous reviendrons là-dessus. Pour aujourd'hui je constate seulement le fait de l'émigration rurale. Le fait n'est pas niable. Il éclate aux yeux de tous les observateurs attentifs. Et il se révèle en particulier par

La pléthore des villes. Les campagnes sont abandonnées; les villes sont encombrées. Il suffit, pour s'en convaincre, d'interroger les statistiques les plus récentes et les plus autorisées. Ne parlons que de Paris. Savez-vous que les colonies provinciales forment la très grosse majorité de la population parisienne? Laissez-moi vous donner ici le tableau abrégé de cette situation. Il y a actuellement à Paris: 150.000 Bretons, 133.000 Normands, 115.000 Bourguignons,

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