I. La, vie des champs est dure
Ce n'est pas niable.
Voyez le paysan en lutte avec la terre. Pour lui arracher ses trésors, pour y faire germer le pain
qui nourrit et le vin qui désaltère, il doit la contrarier, la violenter, la blesser cruellement. 11 s'approche d'elle avec des outils meurtriers, avec la charrue et la herse, avec la pioche, la bôche et le sécateur. Il aplanit les montagnes, il comble les vallées, il laboure les plaines et les couvre de sillons sans nombre. Il abat sans pitié l'éclatante verdure des forêts vierges, les bruyères abondantes mais stériles, les épines luxuriantes, afin de mettre à leur place la riche monotonie des blés, les vignes empourprées, les arbres fruitiers. La terre laissée h elle-même est sauvage. Pour la cultiver et la civiliser en quelque sorte, l'homme est obligé d'entrer en lutte avec elle et de la baigner de ses sueurs comme d'un fleuve qui la réchaufl'e et qui la féconde.
Malheur à lui s'il s'éloigne seulement de quelques pas, si sa main s'affaiblit, s'il laisse trop longtemps se rouiller la charrue comme l'épée se rouille dans le fourreau, s'il ne fait pas chaque jour de nouvelles blessures à sa victime ! La victime qu'il croyait morte revivra. La terre qu'il croyait domptée reprendra victorieuse sa sauvagerie native. L'épine triomphante élèvera au-dessus des blés desséches sa couronne de feuilles et de fleurs. La foret renaîtra dans toute sa magnificence et toute son horreur. Les bêtes sauvages s'installeront dans hi cabane abandonnée du laboureur. Les oiseaux reconstruisant leurs nids chanteront la défaite de
l'homme. Et la terre, ayant chassé son tyran et reconquis sa liberté, donnera le spectacle d'une végétation majestueuse mais inutile. La vie des champs est une lutte incessante contre la terre.
Et non seulement contre la terre, mais contre la nature tout entière. Savez-vous bien, Messieurs, ce que représentent de soucis et de travaux le morceau de pain et le verre de vin qui sont sur nos tables ? Pour produire ce morceau de pain et ce verre de vin, le laboureur et le vigneron ont dû travailler pendant de longs mois, se lever de bonne heure et se coucher tard, défendre leur moisson et leur vendange contre les ardeurs du soleil, contre les surprises du froid et de la gelée, contre les avalanches de la grêle, contre les pluies torrentielles, contre les insectes dévastateurs. Ils ont dû organiser un combat en règle contre les éléments déchaînés, contre les forces conjurées de la puissante nature.
Ajoutez à cela que la vie des champs nest pas entourée du confortable qu'on a généralement dans les villes. Aux champs, l'habitation est rudimentaire, le vêtement simple, la table frugale; on se loge, on s'habille, on se nourrit très médiocrement. Les moyens d'aller et de venir sont peu faciles, on marche à pied par des chemins raboteux ou boueux, dans des terres fraîchement labourées ou dans des eaux croupissantes. Les plaisirs sont rares, les distractions presque nulles. Ce n'est pas niable. La vie des champs est dure.
318 CONFÉRENCES AUX HOMMKS
Et alors qu*arri ve-t-il trop souvent ? on veut jouir, et, par amour et recherche du hien-être