I. Un fait
Remarque préliminaire. A Dieu ne plaise que je médise de l'instruction. L'Eglise, ennemie de l'ignorance, me fermerait la bouche, et le simple bon sens ne nous dit-il pas que la science est bonne, que nulle vérité n'est inutile, et que le développement de l'intelligence humaine peut et doit être encouragé? Mais, de ce que le vin est une boisson rafraîchissante et réconfortante, cela n'empêche pas l'abondance du vin d'enivrer et d'abrutir. La vertu finit oii l'excès commence. L'instruction est louable. L'instruction sans mesure est dangereuse. Voilà uniquement ce que je veux dire, et ce que je vais prouver. Et d'abord constatons que de njos jours, et particulièrement chez nous, la vogue est à l'instruction sans mesure.
Écoutons les oracles de l'opinion dans les Parlements, dans la presse, dans les réunions publiques et privées, dans les fêtes scolaires, etc. A peu près tous ils disent : « Le mal et la misère sont fils de l'ignorance. Détruisons l'ignorance et nous aurons du coup supprimé la misère et le mal. Répandons sur le monde la science à flots, illuminons-en les sommets et les vallées, les palais et les chaumières. Moins l'homme ignorera, plus il sera moral et heureux ». Telle est la potion qu'on nous sert avec une persévérance inlassable. On prétend que l'instruction suffit à tout, et mène à tout. En 1888, le
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premier Président Périvier, disait aux lycéens de Besançon : « Chacun de vous a sous sa tunique un « portefeuille de ministre ». C'est chez nous une opinion reçue qu'il faut s'instruire et s'instruire encore, et s'instruire sans mesure, pour entrer coûte que coûte dans les carrières libérales, pour con:,uérir de haute lutte les emplois suprêmes du îonctionnarisme.
Les parents en grand nombre orientent de ce côté leurs enfants. Tous les jours et dans toutes les classes de la société, vous entendez des pères agriculteurs, industriels et commerçants — s'écrier : « Je laisse mon fils libre de choisir la carrière qui lui conviendra, mais je ne l'engagerai jamais à entrer dans la mienne ». L'hérédité de la profession dans la famille est l'exception; le contraire est la règle. Les fils d'un laboureurse font comptables, employés de chemins de fer, instituteurs; — ceux d'un commerçant, professeurs, fonctionnaires ; — ceux d'un industriel, avocats, médecins, artistes.
L'État de son côté pousse le plus qu'il peut à cette désarticulation du foyer paternel, à ce déclassement social par l'instruction sans mesure. 11 accorde avec l'argent des contribuables, des bourses d'enseignement secondaire ou supérieur, à une multitude de jeunes gens qu'il élève sans rime ni raison au-dessus de la condition de leurs parents, dont il surexcite la vanité par la gloriole des diplômes, par la promesse insensée de titres offi-
ciels et de places plus ou moins problématiques. L'Etat multiplie les bourses d'études.
11 multiplie les Écoles on l'on enseigne tout à tous et à toutes. Notre sol est couvert d'écoles primaires, secondaires, supérieures, industrielles, commerciales, d'écoles spéciales de toutes sortes de choses, dont on s'était très bien passé pendant fort longtemps... Si bien que la science est positivement la chose la plus à la mode dans notre siècle, et que, à défaut de l'esprit c'est la science aujourd'hui qui court les rues. Elle ruisselle de mille et mille sources nouvellement ouvertes, etpompeusement jaillissantes. Le fleuve* est devenu une inondation. Mais ce qui domine tout, ce sont les écoles où l'on enseigne les applications diverses àe. la plume à écrire. Nulle époque plus que la nôtre n'a vanté le travailleur manuel; et jamais peut-être le travail manuel n'a été plus méprisé. Tout notre système d'éducation, du sommet à la base, de l'Institut à l'école de hameau, tous nos diplômes, nos concours, nos examens, nos palmes et nos couronnes académiques, tendent à exalter la culture intellectuelle et à mettre la plumeau-dessus de l'outil. En effet, il n'y a pas d'outil plus léger, plus rapide, plus agréable à manier que la plume. Celui qui l'inventa est un génie méconnu. Elle est en pleine vogue parmi nous. L'instruction est distribuée sans mesure aux classes dirigeantes de la nation. Voilà le fait. Et je dis qu'il y a là