II. Une Erreur
L'assertion vous semble peut-être un peu audacieuse. Je ne désespère pas de la justifier.
V Les familles d'abord ont-elles beaucoup à gagner à l'instruction sans mesure? J'en doute. Cet enfant était bien doué, intelligent et laborieux. L'Ecole le prend et le garde jusqu'à vingt ans et plus; elle prive sa famille des fruits de son travail, sur lesquels elle était en droit de compter jusqu'à son établissement ou son appel au service militaire. Cet enfant n'aura jamais été qu'une charge pour les siens. Et puis pensez-vous que le père va conserver le droit de conseil et de direction sur un fils qui sait le grec ou qui fait du calcul intégral ? Pensezvous que les frères vont rester bien intimes avec ce jeune Monsieur qui les domine et les intimide? Sous la poussée de l'instruction sans mesure, il n'est pas rare de voir l'autorité du père s'amoindrir, les liens de la famille se relâcher, et la jalousie dissoudre les pierres du foyer.
2° L'instruction sans mesure va-t-elle du moins faire le bonheur de tous ces jeimes gens si bien cultivés? Ne le croyez pas. De deux choses l'une : ou ils obtiennent, ou ils manquent le diplôme si ardemment poursuivi. S'ils le manquent, ils sont des ratés, des déclassés, des impuissants, et leurs
longues études n'ont servi qu'à leur rendre plus inaccessibles les hautes situations de chefs et dispensateurs du travail. S'ils obtiennent leur iliplôme, sont-ils beaucoup plus avancés? N'ont-ils pas souvent lâché la proie pour l'ombre? Les brevets ne mènent pas toujours à la fortune, ni même à l'aisance. Les carrières libéraleset les carrières administratives sont absolument encombrées. Pour une place il y a généralement plusieurs centaines de candidats. Je pourrais, là-dessus, vous apporter des statistiques navrantes [Justice sociale, 26 février 1898, p. 2). On a cru avec l'instruction sans mesure conquérir les premières places. Vain espoir! La multiplicité des brevets a augmenté dans une proportion effrayante, le nombre des irrassasiés, des mécontents, des savants en disponibilité, des capacités sans emploi.
3" C'est un vrai péril joot<r la nation. Que vont en effet devenir tous ces diplômés dont on a excité les appétits sans pouvoir les satisfaire, qui ont un parchemin mais qui n'ont pas de situation? Pensezvous qu'ils vont se mettre aux professions usuelles^ \m sont de toutes les plus utiles et qui ont du moins le mérite de faire vivre leur homme? Ils n'y sont pas préparés. L'école leur en a inspiré le dégoût. Et d'autres plus énergiques, mieux outillés, ont pris leur place et n'ont point envie d'en sortir. Que vont-ils devenir? Ils ne savent manier qu'un
LA DÉSERTION DES CAMPAGiNES 361
outil, la plume. L'instruction sans mesure les a rendus impropres à toute carrière, autre que celle de parler et d'écrire. Les voilà donc hommes, de lettres à un titre quelconque : journalistes à la solde du gouvernement ou de l'opposition — romanciers qu'aucun préjugé ne gêne et qui cherchent dans le scandale et la corruption des mœurs, un succès rapide et quelconque — faux savants, ou comme les appelle Le Play, faux prophètes qui ont découvert et décrètent solennellement qu'il n'y a ni Dieu ni âme — légistes qui ne voient que la loi écrite et qui étranglent sans sourciller les droits supérieurs et les libertés essentielles. Les intellectuels surabondent chez nous. Tous les jours, dans les écoles, on en fabrique un nombre qui dépasse de beaucoup les besoins de la nation. L'équilibre est rompu entra les besoins des diverses professions et le nombre d'hommes préparés à y pourvoir. Supposez un pays où tout le monde apprendrait le métier de tailleur. Dans ce pays-là vous auriez évidemment beaucoup d'aptitudes sans emploi; les tailleurs seraient mal payés, vu la concurrence; les autres professions seraient mal remplies par des gens qui n'y auraient pas été formés. 11 en va ainsi chez nous où tout le monde apprend le métier de lettré et de savant. Les candidats aux carrières libérales et administratives pullulent; les candidats aux professions usuelles ou sont rares, ou n'y sont pas préparés par un apprentissage sévère du métier. Car même nos
écoles spéciales agricoles, industrielles et commerciales, font plutôt des Encyclopédies vivantes que des hommes, plutôt des intellectuels et des théoriciens que de vrais laboureurs, de vrais industriels et de vrais commerçants. De là une souffrance pour la nation. L'instruction à tous ses degrés est une très belle, très noble et très utile chose ; mais avec notre manie de la distribuer sans mesure, de la mettre avant tout et au-dessus de tout, nous faisons des hommes manques à tous les degrés de l'échelle sociale... et nous altérons sérieusement toutes les branches de la prospérité nationale.
4° L'agriculture en particulier souffre de cette pléthore d'instruction, d'intellectuels et de brevets. Elle est abandonnée. Les toits de chaume s'écroulent l'un après l'autre, ensevelissant sous leurs ruines les fortes et rustiques vertus de nos pères, en même temps que le plus puissant élément de la richesse publique. Aveugle qui ne voit pas que l'instruction répandue sans frein ni mesure dans nos populations rurales, est un facteur important de cette désorganisation. Déjà au xvni* siècle, J.-J Rousseau écrivait : « Il semble, aux précautions que l'on prend, qu'on ait trop de laboureurs, et qu'on craigne de manquer de philosophes.» Aujourd'hui la philosophie est en baisse ; c'est la politiquaillerie qui tient lacorde. On continue à avoir trop de laboureurs, comme chacun sait, mais on manque de politiciens.
On délaisse la charrue pour la plume. C'est un immense malheur qui a sa source dans une grosse erreur. On s'imagine que l'instruction suffit à tout, mène à tout. C'est faux, archi-faux.
VINGT-DEUXIÈME CONFÉRENCE