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III. Les Causes (suite

LES CAUSES SEMI-VOLONTAIRES

3° L'instruction mal distribuée (suite| 1. l'instruction sans mesure (suite)

Messieurs,

On déserte les campagnes pour des causes semivolontaires qui sont 1" l'entraînement, 2° le fonctionnarisme, 3° l'instruction mal distribuée. C'est une maxime courante dans notre temps qu'il faut distribuer l'instruction sans mesure soit aux classes supérieures, soit aux classes populaires de la nation. Quand elle s'applique aux classes dirigeantes, cette maxime est fausse ; elle est encore bien plus fausse, quand elle vise les classes populaires.

Mais d'abord qu'on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas. Je ne dis pas que l'instruction est mauvaise. Si je disais cela, l'Eglise, ennemie d«^ l'ignorance, me fermerait la bouche, et au nom du simple bon sens vous protesteriez tous contre ma parole, vous auriez raison. Mais de ce que le vin

est une boisson rafraîchissante et réconfortante, cela n'empêche pas la trop grande abondance du vin d'enivrer et d'abrutir. La vertu finit oii l'excès commence. L'instruction est louable. L'instruction sans mesure est dangereuse. Voilà uniquement ce que je dis, et ce que je vais prouver 1" en constatant un fait; 2° en signalant des résultats.

L Je constate un fait.

De nos jours la vogue est à l'instruction sans mesure. Le fait n'est pas niable, à chaque instant les pontifes de ropinion publique proclament que l'instruction suffit à tout, mène à tout, et que par conséquent il faut s'instruire, s'instruire encore, et s'instruire sans mesure. Dans les fêtes scolaires de la jeunesse populaire, vous entendez de graves el hauts personnages qui s'évertuent à dire devant de petits enfants, dont beaucoup sont indigents, qu'ils entrent dans un monde nouveau oii, grâce à leur instruction, tous les espoirs leur sont permis... que leurs pères ont croupi dans l'ignorance et la misère, tandis qu'eux, nouveaux-venus à la vie, vont participer aux lumières et au bien-être d'une société renouvelée. Et cela se répète avec la même sincérité et la même pompe à tout propos et hors de propos, dans les parlements et dans la presse, dans

les journaux et les manuels, dans les harangues officielles et les allocutions familières, dans les réunions publiques et les conversations privées.

A force de l'entendre dire, les familles populaires, même dans nos campagnes, ont fini par le croire. L'instruction, dont le but devrait être de faire de nos jeunes villageois des cultivateurs éclairés et amis du progrès, ne sert bien souvent qu'à les détourner de la charrue. « Obtenir une bonne place », telle est l'expression consacrée qui traduit de nos jours les rêves d'avenir de l'écolier rural. Muni de son modeste certificat d'études primaires, il se persuade volontiers que le possesseur de cet humble diplôme doit viser plus haut qu'à tracer des sillons. Et les parents ont la même pensée et la même ambition. Sur dix petits propriétaires cultivateurs, huit au moins sont tourmentés parle désir de soustraire leurs enfants si cela est possible au rude labeur de la ferme. 0 aberration ! De son côté,

L'État pousse le plus qu'il peut à l'instruction sans mesure. D'ahord il l'impose à tous et il la donne pour rien. Je sais bien que ce n'est là qu'une manière de parler, et qu'en réalité l'instruction n'est pas plus gratuite aujourd'hui qu'autrefois. Au lieu d'être rétribués directement par les familles, les instituteurs sont rétribués par l'Etat, c'est-àdire par tous les contribuables réunis. L'instruction est payante autant et plus, mais pas de la même manière qu'autrefois. Il n'en reste pas moins vrai

que les parents peuvent envoyer leurs enfants à l'école sans payer mensuellement 35 sous pour les grands, 25 pour les petits. En ce sens l'État donne l'instruction pour rien. Il multiplie sur la sunace de la nation les écoles : écoles qui prennent souvent des apparences de palais — écoles où l'on enseigne tout à tous et à toutes — écoles de garçons et écoles de filles — écoles maternelles, enfantines, primaires — écoles supérieures, professionnelles,^ spéciales — écoles de commune et écoles de hameau. — Il institue des concours et des examens entre petits paysans de quatorze ans, lesquels se terminent par l'octroi d'un diplôme enfantin que la famille fait encadrer et placer à l'endroit le plus apparent de la chaumière. Et chose curieuse ! les examens sont les mêmes pour les enfants de la ville aristocratique, du centre usinier, de l'humble bourgade. Appelés à vivre dans des conditions extrêmement différentes, ils sont formés d'une façon rigoureusement identique, coulés dans le même moule, comme nos réservistes habillés pour vingt-huit jours dans des vêtements qui ne sont pas faits pour eux. Au lieu de donner l'instruction sur mesure, l'Etat la donne sans mesure. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Il ouvre des écoles. Il institue des concours et des certificats. Il distribue des bourses d'études à une multitude d'enfants d'artisans, qu'il élève au-dessus de la condition de leurs parents et qu'il lance à la povvsuite

acharnée et insensée des succès scolaires. Enrésumi l'instruction est positivement la chose la plus à la mode dans notre siècle. Elle ruisselle de mille et mille sources nouvellement ouvertes, pompeusement jaillissantes. Le fleuve est devenu une inondation. La vogue est à l'instruction sans mesure. Voilà le fait. Et maintenant

IL Je signale des résultais.

Il est un résultat qu'on a voulu obtenir. On a voulu élever le niveau de l'instruction populaire. Ce résultat a-t-ii été obtenu? Je me permets d'en douter. 1° La fréquentation scolaire laisse beaucoup à désirer — 2' La gratuité de l'instruction a tué l'assiduité. Les enfants manquent l'école pour un oui, pour un non, et les parents qui jadis payaient les mois scolaires et voulaient en avoir pour leur argent, se désintéressent, aujourd'hui qu'ils ne paient plus rien, du progrès de leurs enfants. 3° Les certificats d'études n'ont guère servi à la diffusion et au relèvement de l'instruction. Ils sont sévèrement jugés par beaucoup. 4° En somme le nombre des illettrés reste considérable. On a voulu élever le niveau de l'instruction populaire. L'intention est louable. Mais le succès jusqu'ici a été très médiocre. On a manqué le résultat visé.

Et par contre se sont produits des résultats qu'on

n'avait pas prévus, qui sont lamentables, ce que je vous invite à considérer très attentivement.

1° L'instruction sans mesure est une excitation au délaissement des professions manuelles.

Nulle époque plus que la nôtre n'a vanté le travail manuel ; et jamais le travail manuel n'a été plus méprisé. Tout notre système d'éducation, du sommet à la base, de l'Institut à l'école du hameau, tous nos diplômes, nos concours, nos examens, nos palmes et nos couronnes académiques tendent à exalter la cultilre intellectuelle, à mettre le livre et la plume au-dessus de l'outil et de la charrue. Cette provocation permanente à l'abandon du travail manuel est une erreur et un danger.

La généralité des enfants d'ouvriers et de laboureurs doivent être dirigés vers l'atelier et le travail des champs, et y aller de bonne heure. Par cette initiation précoce à la dure vie du travail, ils restent moins longtemps à la charge de leurs parents, ils prennent le goût de leur métier, et ils y acquièrent une habitude de main qui ne se gagne que dans le jeune âge. Et surtout il y a moins de chance pour qu'ils s'émancipent prématurément de la tutelle paternelle,

2" L'instruction sans mesure est une excitation au mépris de l'autorité familiale. Quand le jeune lauréat de l'alphabet, quand le bambin couronné

rentre dans l'humble logis de la famille, il n'est pas facile de mettre à l'atelier ou de reconduire aux champs un personnage de cette importance qui a son certificat signé et scellé d'un dignitaire de l'Enseignement. Il n'est pas facile au père de tancer son garnement, ni à la mère de contenir sa fillette trop éveillée. 11 n'est pas facile d'obtenir du jeune travailleur émancipé qu'il rapporte à la maison et qu'il mette en commun, dans la bourse de la famille, ses premiers gains. 11 aime mieux les gaspiller en précoces débauches. Il se moque volontiers de son bonhomme de père à moitié illettré. Il en sait trop pour obtempérer aux conseils et aux larmes de sa bonne femme de mère... Combien est fréquent aujourd'hui. Messieurs, le scandale de ces galopins diplômés, qui se croient des personnages, s'estiment fort au-dessus de leurs parents, rechignent au travail manuel, et louchent du côté de la ville qui s'apprête à les recevoir et à les dévorer !

3° L'instruction sans mesure est une excitation au déclassement social.

Que de jeunes garçons nés à la campagne et grisés par leurs petits succès scolaires s'en vont chercher fortune dans les villes, oii ils végètent dans des emplois subalternes, oii ils meurent quelquefois de misère ou de tuberculose. Ce sont des déclassés.

Et que de filles du peuple qu'on a poussées au

brevet, et qui se morfondent pendant des années en attendant une place qui ne vient pas, et à qui leur parchemin ne saurait même pas procurer un morceau de pain ! Elles ont cru que l'instruction menait à tout. Elles se sont ruées aux examens... et ainsi nous sommes encombrés d'institutrices sans élèves, d'employées sans emploi, de télégraphistes sans télégraphe, de téléphonistes sans téléphone, de jeunes brevetées sans ouvrage, qui sont condamnées à d'autant plus dures misères que leurs rêves avaient été plus ambitieux. L'instruction sans mesure provoque le déclassement et trouble artificiellement les cadres naturels de la société. Encore un mot.

4° L'instruction sans mesure est une excitation à la désertion des campagnes. Ecoutez la-dessus des autorités irréfragables. Le Président de la Société des Agriculteurs de France dit : « Le certificat d'études primaires n'a aucune valeur réelle, et pourtant il donne à ceux qui l'ont obtenu l'illusion du savoir et les pousse à déserter le travail agricole. » Le syndicat agricole de Remiremont s'exprime ainsi : « On peut remarquer que tout élève qui acquiert le certificat d'études n'est plus bon pour travailler la terre. Il est trop savant, disent les parents. On en fera tout ce qu'on voudra, sauf un cultivateur », L'année dernière, le Conseil d'arrondissement de Pithiviers a émis le vœu à l'una-

nimité que le certificat d'études soit supprimé... Considérant qu'il a pour conséquence la diminution des populations rurales. » Aveugle en effet, Messieurs, celui qui ne voit pas que l'instruction répandue sans frein ni mesure dans nos populations rurales est un facteur important de la désorganisation de nos campagnes ! Un jour, au vui" siècle, on suspendit à la voûte de je ne sais plus quelle église la charrue d'un moine laboureur, qui, par son exemple, avait encouragé, accrédité et honoré la vie agricole. Sur notre terre de France, Messieurs, la charrue doit rester prospère et glorieuse... car c'est dans son sillon que germent pour la patrie le blé qui la nourrit et aussi le soldat qui meurt pour elle !

Amen !

VIN&T-TROISIÈME CONFÉRENCE

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