‹ Nos plaies socialesChapitre 94 sur 133 · I. VÉgliseet la renaissance de V Agriculture · texte numérisé non relu

I. VÉgliseet la renaissance de V Agriculture

Faites-vous d'abord une juste idée de létat de l'Europe vers le iv" siècle de notre ère. // n^y avait presque plus d'agriculture. Par la faute des patriciens qui avaient délaissé les campagnes pour la ville, les terres du vaste empire romain étaient en grande partie dépeuplées et incultes. Et puis les Barbares venaient d'arriver, et leur invasion avait consommé l'œuvre de désolation et de ruine. Partout régnait le désert. Les forêts druidiques couvraient d'immenses contrées. La partie la plus fertile de l'Europe était enveloppée dans un vaste réseau de silence et de ténèbres.

C'était la fin d'un monde. Au milieu de ce chaos

l'Eglise intervient. Les moines paraissent. Tout est mort. Ils vont tout ressusciter, non seulement la religion, les lettres, les sciences et les arts, mais l'agriculture, le commerce et l'industrie, surtout l'agriculture. Voyez-les à l'œuvre.

1° Devant eux *«. «^,oo>oc/c«> u,es obstacles invincibles. Ils ont à lutter contre la nature^ car ils rencontrent partout la pierre et la ronce, les bas-fonds et les marécages, et les miasmes pestilentiels... contre les bêtes sauvages... car les animaux monstrueux se sont multipliés à l'infini et on les voit rôder en plein jour jusque dans les cités gallo-romaines... contre les bandes de brigands et d'assassins, car la sécurité n'existe nulle part. Les traînards des diverses bandes germaniques qui avaient traversé les pays s'étaient réfugiés dans les bois et en avaient fait des repaires de rapine et de meurtre.

2" Tout leur manque pour vaincre de tels obstacles. Ils n'ont point les inventions de l'industrie et de la mécanique qui arment et soutiennent le colon moderne. Ils n'ont ni les instruments aratoires, ni le fer, ni les grains pour ensemencer. Ils sont dépourvus du secours des animaux domestiques qui triplent les forces de l'homme ; après la disparition graduelle de la civilisation romaine, le bœuf, le cheval, le chien étaient retournés à l'état sauvage. Pour féconder un sol stérilisé et récalcitrant, les moines n'ont que leurs bras., et Dieu.

3° Ils se mettent à Cœuvre, et aussitôt ils ressuscitent l'agriculture.

Ils domestiquent les animaux de labour. C'est une première transformation. 11 y en a une autre bien autrement difficile.

Ils changent les hommes. Ils convertissent les brigands et les chasseurs en honnêtes cultivateurs. Le fer qui tue devient sous leur attouchement une pacifique charrue. Et la transformation des hommes prépare la transformation du sol.

Ils explorent les solitudes improductives. Ils cultivent les terres les plus malsaines et les plus inhabitables. Ils défrichent les forêts. Ils assainissent les marais. Un moine tombe victime de la guerre, du travail ou du climat. Un autre le remplace. Le découragement leur est inconnu. Peu à peu les plantes sauvages et réfractaires se retirent devant le blé, la vigne et l'olivier. On ne voit plus que de gras pâturages et des campagnes riantes, là où d'abord régnaient le désordre stérile de la végétation spontanée, le cri du hibou et le sifflement du serpent.

Voilà ce qu'ont fait les moines, ces héroïques bienfaiteurs et ces infatigables pionniers que la librepensée n'a pas craint d'appeler des oisifs, qu'elle n'a pas craint de salir de sa bave impure. Ils ont ressuscité l'agriculture... Ils ont fait plus et mieux. Ils l'ont réhabilitée et ennoblie. Voyons cela.

IL UÈglise et rennoblissement de V Agriculture.

Il paraît que chaque année, à un jour déterminé, l'empereur de Chine entouré des officiers et des princes de sa cour, en présence de tout le peuple assemblé, quitte le sceptre pour la charrue et trace de sa main souveraine un sillon. L'agriculture s'élève ainsi à la hauteur même du trône. Mais, je suppose qu'il existe, cet usage n'est qu'une pure cérémonie, et une cérémonie accidentelle. Les moines ont agi bien plus efficacement sur l'esprit des peuples.

Les moines se sont faits agriculteurs. On les a vus descendre chaque jour dans le sillon, passer de la bêche au psautier et du psautier à la bêche, tour à tour hommes de peine et anges de prière. Ils ont élevé l'agriculture à la hauteur même de Dieu. Quel exemple ! Les enfants des comtes et des barons ^ des ducs et des princes vont à Giteaux, à Gluny, se dépouillent de leurs livrées mondaines, deviennent des pauvres, des travailleurs, des laboureurs, des vignerons, des moissonneurs. Leurs mains délicates se déchirent à tenir la charrue ou la pioche. Leurs corps débiles ruissellent de sueurs. Théodul2:)he, issu de famille illustre auvni* siècle, se fait moine à Saint-Thierry, près Reims, se livre aux rudes travaux de l'exploitation agricole. Après vingt-deux ans de labourage, il est élu abbé. Alors les habitants

du village s'emparent de sa charrue et la suspendent dans leur église comme une relique. «Noble et sainte relique, s'écrie Montalembert, que je baiserais aussi volontiers que l'épée de Gharlemagne ou la plume de Bossuet ». Saint Bernard, qui gouverne le monde au xii® siècle, se réjouit d'être devenu avec la grâce de Dieu un bon moissonneur, capable de couper le blé et de porter les gerbes. C'est qu'en effet ni l'étude, ni l'enseignement des lettres» ni la crosse abbatiale ne dispensaient des travaux manuels. Le chef du monastère était le premier aux champs comme le premier au chœur. Un jour que l'envoyé du pape était venu dans un couvent chercher un copiste habile pour l'amener à Rome, on lui répondit : « Il est là-bas dans la vallée à couper du foin ». Après de tels exemples, quand on voyait la noblesse, la science, le talent, la sainteté, toutes les grandeurs et toutes les gloires, relever, réhabiliter, ennoblir la charrue et élever le boyau du laboureur au-dessus de l'épée des conquérants. Francs ou Romains, comment le monde n'aurait-il pas pris en estime le travail de la terre ? L'Eglise a ressuscité l'Agriculture. L'Eglise a ennobli l'Agriculture. Encore un mot.

IIL L'Église et le progrès de l'Agriculture.

i" L'art de cultiver la terre revient aux moines.

Leurs abbayes n'étaient pas seulement des lieux de prière, de science et de méditation; c'e^taient encore des fermes-écoles et des fermes modèles. Autour du monastère, comme autour d'un grand centre, rayonnaient des granges ou métairies oii les populations rurales étaient initiées à tous les secrets et à toutes les méthodes de l'agriculture. Toutes ces métairies étaient reliées entre elles par l'abbaye régionale. Et les abbayes, à leur tour, étaient reliées entre elles par de nombreuses colonies qui, comme autant d'essaims, avaient transporté sous d'autres climats le trop -plein delà ruche monastique. Cîteaux put en compter jusqu'à 1.500 qui allèrent défricher le sol jusqu'aux bords de la Baltique et jusqu'aux confins de l'Europe. Toutes ces colonies se communiquaient leur science, leurs méthodes, leurs découvertes, leurs produits. De là un essor extraordinaire et universel des progrès agricoles. A l'Eglise le mérite et l'honneur des cultures perfectionnées ! à l'Eglise le mérite et l'honneur d'avoir fait mille

2" Inventions précieuses dont nous bénéficions encore aujourd'hui.

Les moines ont inventé le drainage.

Les moines ont conservé et transcrit les traités agricoles si utiles de Varron, de Gaton, de Golumelle et de tous les anciens.

Les moines ont été les premiers à écrire des livres sagement novateurs et des calendriers agricoles

pour enregistrer tout ce que l'expérience pouvait apprendre sur l'élevage des bestiaux, Tensemencement des terres, la moisson et les diverses plantations.

Les moines ont fondé à Cîteaux, à Gluny, î Luxeuil, en mille endroits, des abbayes qui étaien, il y a sept cents ans de vastes instituts agronomiques, et pour fonder et faire vivre ces Instituts, ils ne demandaient pas 25 millions par an, ils ne demandaient que des broussailles et des marais.

Les peuples de l'Europe sont redevables aux moines d'avoir retrouvé le froment^ que ne connaissaient plus nos ancêtres nomades*. Nous leurs sommes redevables des meilleurs vignobles de France, d'Italie, d'Allemagne et d'Espagne, et c'est à la disparition des religieux que l'Angleterre doit attribuer la disparition de ses vignes célèbres. Nous devons aux moines nos plus riches prairies, le mûrier, le chanvre et le lin, nos plus beaux jardins potagers, l'élève des abeilles, les meilleurs arbres fruitiers.

En France particulièrement les religieux ont mis un tiers du territoire en culture, et les trois huitièmes de nos villes et de nos villages ont été créés par des monastères.

Partout en Europe la charrue des moines a précédé la charrue des laïques. Ils ont créé, ennobli,

1. Chateaubriand: « Nos pères étaient des Barbares à qui l'Kglise fut obligée d'enseigner jusqu'à l'art de se nourrir. »

PLAîrs sociM.ts. — 26

fait progresser Tagriculture. Voilàje passé. L'Eglise est la mère de l'Agriculture.

Messieurs, nous mangeons aujourd'hui le pain dû au premier travail des moines; nous habitons les villes qui leur doivent l'existence. Et il y a des savants qui ne prononcent pas même leur nom at qui comptent pour rien leurs dix siècles de travaux! Que dis-je? Les successeurs de ces hommes prodigieux sont poursuivis, outragés, exilés comme de vils malfaiteurs. Nous, du moins, nous catholiques, soyons conscients de nos gloires et sachons les maintenir. Au nom de l'histoire, au nom de la justice et de la liberté, au nom du patriotisme et de la religion, vengeons les instituts monastiques des sottises, des ignorances et des méchancetés de l'impiété !

Amen l

VINGT-SEPTIÈME CONFÉRENCE

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