‹ Nos poètesChapitre 10 sur 17 · JEAN RAMEAU. — PAUL DÉROULÈDE · texte numérisé non relu

JEAN RAMEAU. — PAUL DÉROULÈDE

Sous ce titre, un peu ambitieux, je réunis ceux de nos poètes qui ont souci avant tout de la pensée ou du sentiment. Certains procèdent de M. Leconte de Lisle, certains, dç M. Sully-Prudhomme.

Deux ou trois ne procèdent de personne ; et c'est par eux que je veux commencer.

Le cas de M"*" Ackermann est, littérairement, bien curieux. C'est le cas d'Auguste Barbier, retourné. Comme Tauteur des JamheSj M"® Ackermann n'a eu qu'une heure de génie. Mais elle Ta eue à la fin de sa carrière, au lieu de l'avoir au commencement. Jusque vers la soixantaine elle a écrit des vers innocents, que décoraient des licences hyperboliques et des inversions extraordinaires :

Ou ses attraits qu'une jeune bergère Vienne y mirer, c'est un ruisseau conteut. . .

Puis la guerre et la Commune l'ont remuée jusqu'au fond de l'être. Comme Lucrèce, témoin des guerres civiles, elle a pris les dieux en haine ; et elle s'est brusquement échappée en anathèmes aussi éloquents que ceux du poète romain. Tout le monde .sait quel soulfle de génie anime la célèbre apostrophe h Pascp.1 :

120 LES ÉCRIVAINS D'aUJOURD'hUI

... Quand de son Qolgotha, saignant gous l'auréole, Ton Christ viendrait à nous, tendant ses bras sacrée, Et quand il laisserait sa divine parole Tomber pour les guérir en nos cœurs ulcérés ;

Nous nous détournerions du tentateur céleste Qui nous offre son sang, mais veut notre raison. Pour repousser l'échange inégal et funeste.

Notre bouche jamais n'aurait assez de : Non !

Non, à la Croix sinistre, et qui fit de son ombre Une nuit où faillit périr l'esprit humain.

Qui, devant le progrès se dressant haute et sombre. Au vrai libérateur a barré le chemin !

Non, à cet instrument d'un infâme supplice, Où nous voyons, auprès du divin innocent, Et sous les mêmes coups, expirer la Justice!

Non à notre salut, s'il a coûté du sang!

Puisque l'amour ne peut nous dérober ce crime. Tout en l'enveloppant d'un voile séducteur.

Malgré son dévouement. Non, même à la victime. Et Non par-dessus tout au sacrificateur!

Qu*importe qu'il soit Dieu, si son œuvre est impie? Quoi ! c'est son propre fils qu'il a crucifié ! Il pouvait pardonner, mais il veut qu'on expie. Il immole, et cela s'appelle avoir pitié!

Et plus loin, c'est à toute idée spiritualiste qu'elle s'en prend. Si ce sont des lois aveugles qui régis-

sent la nature, il n'y a point de honte à s'incliner devant elles :

Oui, mais si c^est un Dieu, maître et tyran suprême, Qui nous regarde ainsi nous entre-déchirer, Ce n*est plus un salut, non, c'est un anathème Que nous lui jetterons avant que d'expirer...

Qui sait? nous trouverons peut-être quelque injure * Qui l'irrite à ce point que d'un bras forcené

Il arrache des cieux notre planète obscure.

Et brise en mille éclats ce globe infortuné.

Notre audace du moins vous sauverait de naître, Vous qui dormez encore au fond de l'avenir.

Et nous triompherions d'avoir en cessant d'être Avec l'humanité forcé Dieu d'en finir!

Oh! quelle immense joie après tant de souffrance! A travers les débris, par-dessus les charniers, Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance :

Plus d'hommes sous le ciel, nous sommes les derniers !

Au reste, si elle hait les doctrines du passé, elle n'a guère plus de confiance dans l'avenir. Le triomphe de la démocratie envieuse et niveleuse ne lui inspire que de l'horreur. Elle s'adresse au poète de V Année terrible; elle refuse d'exalter avec lui la foule ; et ses vers sont superbes de colère et de mépris : *

1*22 LES ÉCRIVAINS d'aUJOURd'hUI

Nous n*aurons pas du moins applaudi de la lyre Au triomphe fulur d'ignobles éléments I..,

Après tout, quand viendra Theure horrible et fatale. En plein déchaînement d^aveugles appétits, Sous ces flots gros de haine et de rage brutale, Les moins à plaindre encor seront les engloutis I

M. Sully Prudhomme (moins emporté, nature noble et toujours un peu timide), a bien rarement de tels accents, s'il en a. Notez que ces vers, si ad-* mirablement virils, sont pourtant des vers de femme, et de deux façons. D'abord, jusque dans son magnifique anathème au christianisme, ce n*est point chez elle la raison qui proteste, c'est le cœur. •Au fond, elle s'inquiéterait peu que le dogme fût absurde. C'est parce qu'il est cruel et monstrueux qu'elle se révolte. Et il serait le vrai qu'elle se révolterait encore. Le mot admirable

Qu'importe qu'il soit Dieu, si son œuvre est impie?

est un mot de femme plutôt que d'homme. — Puis, au point de vue technique, tous ces vers sont des vers d'écolier. Les femmes n'en font guère d'autres. En ce temps même, où le « métier» est si répai^du, je n'en vois aucune qui l'ait possédé vraiment (1)

(1) Je ne veux pas dire que les vers de nos poétesses' soient toas méprisables. Je citerai parmi les meilleurs ceux de madame Nelly Lieutier {Chemin faisant).

(si ce n'est peut-être Louisa Siefert). Chez madame Ackermann, les épithètes viennent comme elles peuvent, et elles sont le plus souvent très faibles (forcené, obscur , infortuné). C'est avec de telles épithètes qu'elle rime. Son manque de talent est flagrant. Un Parnassien quelque peu habile rirait bien de celte forme. Mais c'est le Parnassien qui aurait tort. Ce qu'on nomme «f talent » n'est pas grand chose. Madame Ackermann parle quelque part du cri dernier que jette le marin qui naufrage ; et elle ajoute avec une fierté juste qu'elle aussi a poussé son cri de détresse : a Je l'ai jeté : je puis sombrer! » Elle ne mourra pas tout entière en effet. Les gaucheries et les inexpériences n'y feront rien. Il y a dans Lucrèce des vers tout aussi pauvres. Pentadius en faisait de meilleurs sans comparaison. Il devait sourire avec de jolis dé-dains s'il lui arrivait d'ouvrir le De natura rerum. Mais Lucrèce est immortel tout de même, et Pentadius n'est rien. L'humanité en marche a trop de bagages pour s'encombrer de beaucoup de bibelots. Ce n'est que ce quivient de l'âme qui dure. Pleines de force et de faiblesses comme elles sont, les lamentations pessimistes de madame Ackermann sont plus assurées de vivre que celles môme des Poèmes Barbares. La postérité aura des simpUûca-

124 LES ÉCRIVAINS d' AUJOURD'HUI

lions dont ne se doutent point les habiles. Notre siècle lui apparaîtra dominé par deux ou trois phénomènes capitaux (la décadence des croyances anciennes, Tavénement d'une démocratie jalouse et sotte). Les poètes qui auront été conscients de ces phénomènes seront pour elle les « âmes » du temps. Elle se dispensera de lire les autres.

Comme madame Ackermann, l'auteur de la Lyre intime et de la Flûte de Pan, M. André Lefèvre est un isolé dans notre poésie. II est moins connu, et mérite moins de l'être. La forme dont il use est vaguement lamartinienne. En vers incolores, impalpables, et comme incorporels, il développe les théories matérialistes; et je m'étonne un peu de voir si entêté de matérialisme un poète qui reçoit si peu d'impressions de la matière. Il a traduit les Bucoliques de Virgile médiocrement ; et le poème de Lucrèce avec beaucoup plus de bonheur. Cette dernière traduction est, je crois bien, la meilleure que nous ayons d'aucun poète; et cela prouve qu'il ne faut pas faire de traductions.

M. Henri Cazalis peut sembler tout d'a'bord un disciple de M. Leconte de Lisle, à cause de sa philosophie, et parce qu'il a fait des poèmes indous et bouddhiques. Mais je crois que son œuvre serait ce qu'elle est (ou à peu près), quand même il n'aurait

lu ni M. Leconte de Lisle ni les autres. Il m*apparaît comme un cas tout à fait singulier; et, encore qu'il soit fort méconnu (M. Catulle Mendès néglige de l'étudier dans sa Légende du Parnasse contemporain; M. André Theuriet en parle quelque part avec une douce indulgence), je m'arrêterai sur lui comme sur un des premiers poètes de ce temps.

S'il me fallait le définir d'un mot, je dirais qu'il est en poésie un médecin (1), et (chose rare), un médecin idéaliste. Mais Je sens tout ce que ma formule laisse échapper. Le fait est qu'il a visiblement deux obsessions : celle du néant futur, et celle, si je puis dire, du néant actuel; l'idée qu'il nous faut mourir un jour, et l'idée que peut-être rien n'existe autour de nous de ce que nous voyons. La première, nous l'avons tous, mais non point avec cette intensité ni cette fréquence. Certaines des pièces de M. Cazalis (qui ne sont pas celles que je goûte le plus) sont d'un carabin morose, entouré de tibias et de têtes de mort. Et d'autres sont d'un berkleyen épouvanté de n'être entouré que d'apparences. Cette idée-là aussi est commune. Il n'y a guère d'esprit cultivé à qui elle soit étrangère. Les plus intelligents de nos poètes (M. Sully, par

i\) M. Cazalis exerce la médecine en province.

126 LES ÉCRIVAINS d'aUJOURD'hUI

exemple, ou M. de Pomairols) l'ont aussi bien que M. Cazalis. Seulement, il semble qu'ils l'aient acquise par les livres, et que lui en ait comme l'intuition et la vision. On dirait que les impressions qu'il reçoit des objets ne se coordonnent point en lui, de façon à impliquer, en quelque sorte, leur preuve, mais qu'elles gardent quelque chose du flottant, de l'inconsistance et du décousu d'un songe. Certains mots (fantôme, vision), lui reviennent avec persistance :

Heureux qui, prenant conscience De ces visions un moment, Auront vu la magnificence Dont se revêt tout ce néant,

Et, de leurs larges yeux avides, Se rassasiant de couleurs, Auront devant ces splendeurs vides Mêlé leur extase et leurs pleurs! (i)

et « dans une forêt, la nuit » :

Pourquoi suis-je donc seul saisi d'un tel émoi, Seul atome pensant parmi tous les atomes, Devant ces arbres noirs qui font autour de moi Ce grand cercle muet d'immobiles fantômes?

(1) Vlllusion, C'est le recueil capital de M. Cazalis. Il avait débuté par Mélancholia, aux premiers temps du « Parnasse». Il a donné, en prose, un volume de pensées : Le Livre du Néant,

Dans ce monde avec eux pourquoi suis-je venu? visions, avant que la mort ne nous fasse Pôle-mèle rouler au fond de l'inconnu, Regardons-nous une heure encore face à facel (i)

En même temps, il a le sentiment profond de la vie d'on ne sait quel Tout mystérieux :

Univers éternel, arbre toujours vivant, Yggdrasill, frône énorme aux vibrantes ramures, Quel esprit est en toi, quel grand souffle et quel vent Vient t'émouvoir sans lin et t'emplir de murmures? (2)

Il est panthéiste autant qu'idéaliste. Il ne me semble pas que son état d'esprit diffère beaucoup de celui des anciens sages d'Orient (aussi ses poèmes indiens sont beaucoup plus indiens que ceux de M. Leconte de Lisle, et ce n'est que chez lui que le néo-bouddhisme est autre chose qu'une fantaisie de lettré). A de certaines heures, il a les idées des Brahmes sur la métempsychose ; et il les exprime de façon magnifique et étrange, comme un grand poète et comme un visionnaire :

Je sens confusément, l'hiver, quand le soir tombe, Que jadis, animal ou plante, j'ai souffert.

Lorsque Adonis saignant dormait pâle en sa tombe, Et mon cœur reverdit quand tout redevient vert.

(1) Le Parnasse, de 1876.

(2) Id.

128 LES ÉcnivAiNS d^aujourd'hui

Certains jours, en errant dans les forêts natales. Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois, Quand, la nuit grandissant le^ formes végétales, Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois.

Soudain, s'ouvrent parfois de vagues éclaircies Dans ces rameaux touffus des souvenirs profonds, Et je crois entrevoir des splendeurs obscurcies Dont les rayons éteints n'éclairent plus nos fronts.

Lorsque le violon des Tziganes soupire^

C'est qu'un regret toujours survit et pleure en eux

D'un paradis lointain, d'un fabuleux empire,

D'un ciel d'or, qui laissa ses flammes dans leurs yeux.

Dans le sol primitif nos racines sont prises ; Notre âme comme un arbre a grandi lentement.

Ma pensée est un temple aux antiques assises Où l'ombre des dieux morts vient errer par moment.

Quand mon esprit aspire à la pleine lumière.

Je sens tout un passé qui me tient enchaîné; Je sens rouler en ipoi robsçurité première :

La terre était si sombre aux temps où je suis né I

Mon âme a trop grandi dans la nuit maternelle : Pour monter vers le jour, qu'il m'a fallu d'efforts ! Je voudrais être pur : la honte originelle, Le vieux sang de la bête est resté dans mon corps.

Et je voudrais pourtant l'affranchir, ô mon âme ^ Des liens d'un passé qui ne veut pas mourir.

Je voudrais oublier mon origine infâme.

Et les siècles sans fin que j'ai mis à grandir.

Mais je ne puis : toujours en moi vivra ce monde De rêves, de pensers, de souvenirs confus, Me rappelant ainsi ma naissance profonde, Et l'ombre d'où je sors, et le peu que je fus,

Et que j'ai transmigré dans des formes sans nombre, Et que mon âme était, sous tous ces corps divers, La conscience, et l'âme aussi splendide ou sombre, Qui rêve et se tourmente au fond de l'univers ! (i)

Ajoutez qu'il a des visions merveilleuses. Il vit, comme M. de Banville, dans une féerie, mais dans une féerie triste, 'et à laquelle il ne croit pas. Voici un paysage de lune et de mer :

La nuit se déroulait splendide et pacifique ; Nous écoutions chanter les astres et la mer.

Et nos cœurs éperdus tremblaient dans la musique : Les harpes de David semblaient flotter dans l'air.

La lune montait pâle, et je faisais un révo : Je rêvais qu'elle aussi chantait pour m'apaiser, Et que les flots aimants ne venaient sur la grève Que pour mourir sur tes pieds purs et les baiser;

Que nous étions tous deux seuls en ce vaste monde. Que j'étais autrefois sombre, errant, égaré.

Mais que des harpes d'or en cette nuit profonde M'avaient fait sangloter d'amour, et délivré';

(1) L'Illusion^

Et que tout devenait pacifique et splendide, Tandis que je pleurais, le front sur tes genoux, Et qu*ainsi que mon cœur le ciel n'était plus vide, Mais que l'âme d'un Dieu se répandait sur nousl (l)

Et notez encore que cette poésie est extrêmement frissonnante et nerveuse (et par là elle peut rappeler celle de Henri Heine). Pour ce poète, toujours obsédé par l'idée du néant, l'instant de vie et d'amour qui nous est laissé prend une importance étrange. Il s'attache d'autant plus à son rêve, qu'il sait que ce n'est qu'un rêve et qu'il va s'évanouir tout de suite. Jamais l'antique « Carpe diem ! » n'a été répété avec tant de passion. Je voudrais pouvoir citer le Tourbillon (2), qui est un chef-d'œuvre. Ce bouddhiste a des oppressions de sensualité. Il aime les parfums capiteux, le lourd vent d'été, la nuit féminine, la musique exaspérée des Tziganes. Et c'est encore à ses visions de néant que la musique le ramène ♦ Comme les premiers vers de ce morceau sont sonores ! (non d'une sonorité de métal , comme ceux de M. Leconte de Lisle ou de M. de Hérédia ; mais il semble qu'ils soient comme* animés, si j'ose dire, et vivants ; et l'on dirait que leur mur-

(1) Vlllîision.

(2) Id.

mure s'enfle, roule et grossit comme celui des vagues qui viennent vers nous). Et quels cris sublimes, d'extase à la fois et de terreur, vous trouverez dans la suite !

Les Tziganes jouaient un air Sombre, plaintif et monotone, Pareil aux clameurs de la mer Sous les crépuscules d'automne.

Les violons, comme des flots De tumultueuses pensées, Semblaient rouler tous les sanglots Des générations passées.

Dans un océan de douleurs.

Comme un noyé que fuit la rive, Moi-môme aussi versant des pleurs, J'allais flottant à la dérive...

Dans mes yeux béants, l'avenir Roulait déjà, sa' nuit profonde ; Et le monde allait donc finir Avec mes yeux, miroir du monde !

Le soleil, comme un Christ en croix, Perdait son sang, perdait sou âme, Et, beau pour la dernière fois.

S'ensevelissait dans la flamme.

Et les yeux dans ses yeux de feu.

Je mourus : or^ l'astre splendide Hélas 1 c'était le dernier dieu Entrant avec moi dans le vide;

132 LES ÉCHIVAINS d'aUJOURD HUI

Et les violons sanglotant, Chantèrent les douleurs, les gloires, Et la chute dans le néant De ces visions illusoires ! (1)

« Dieu ne fait pas de ^bruit », dit TÉcriture. Il arrive que les grands poètes n'en font guère non plus. M. Oazalisn'a point été gâté par ses contemporains. On sait assez qu'il y a du génie, çà et là, dans les vers de madame Ackermann. Mais qui donc sait qu'il y en a dans V Illusion ? Je souhaite qu'on le sache plus tard. A vrai dire, rien ne m'en assure. Peut-être que tout à l'heure, à propos de madame Ackermann, j'ai montré trop de confiance dans la postérité. Elle aura beaucoup à faire ; elle ne sera point avertie ni renseignée. D'ailleurs, nous sommes nous-mêmes la postérité pour les poètes de jadis, et il s'en faut que nous les mettions tous à leur rang. Plusieurs de nos jugements sont bien singuliers... Du moins, M. Oazalis a sa conscience pour lui. Et puis, de l'aumône cachée, les croyants disent que Dieu la connaît. Je veux croire qu'il en est de même du génie méconnu, et qu'il y a un je ne sais quoi dans l'immanent qui est conscient des beaux vers.

(1) V Illusion,

L'œuvre magistrale et la pensée de M. Leconte de Lisle ont contribué en quelque chose au développement de beaucoup de nos poètes ; mais il a

ses disciples plus particuliers. C'est pour avoir lu les Poèmes Antiques que M. Anatole France, M. Frédéric Plessis, et çà et là M. Georges Lafenestre se sont épris de la Grèce et ont tenté de la faire revivre dans leurs vers. C'est pour avoir lu les Poèmes barbares que M. Léon Dierx s'est mis à décrire sombrement des paysages exotiques. Et l'influence de la versification et de la philosophie de M. Leconte de Lisle est très sensible dans l'unique recueil de M. Edmond Haraucourt, poète personnel d'ailleurs et vigoureux, à qui le mot de disciple ne saurait s'appliquer qu'au sens le plus large. M. Anatole France n'a rien des âpretés de son maître. C'est avec une grâce exquise qu'il a chanté la Grèce agonisante. M. Renan pense que « la poésie doit consister désormais à célébrer la Grèce ». Il doit être content. Nos poètes la célèbrent beaucoup. Rien de plus intéressant que ce mouvement néo-hellénique inauguré par M. Leconte de Lisle.

134 LES ÉCRIVAINS d'aUJOURD HUI

Mais chez Pauteur des Poèmes Antiques, la piété pour la Grèce s^unissait à une véritable répulsion pour le sentiment chrétien. Sans doute, dans une belle pièce, trop peu citée, il s'incline devant le Nazaréen (1), et lui donne place dans son Panthéon (et il eût été singulier en effet que ce pessimiste se refusât tout à fait à comprendre la religion de la douleur.)

iils du charpentier, tu n'avais pas menti!...

Car tu sièges auprès de tes égaux antiques.

Sous tes longs cheveux roux, dans ton ciel chaste et bleu;

Les âmes, en -essaim de colombes mystiques,

Vont boire la rosée à tes lèvres de dieu !

Et comme aux jours al tiers de la force romaine, Comme au déclin d'un siècle aveugle et révolté^ Tu n'auras pas menti, tant que la race humaine Pleurera dans le temps et dans l'éternité I

Et ailleurs encore il a magnifiquement salué le Christ :

Figure aux cheveux roux, d'ombre et de paix voilée, Errante aux bords des lacs sous ton nimbe de feUi Salut ! l'humanité dans ta tombe scellée, jeune Essénien, garde son dernier dieul (S)

(1) Poèmes barbares»

(8) Dies Irœ (Poèmes antiques).

Mais il a rarement de ces effusions. En général, il garde rancune au dieu nouveau. Il lui en veut d^avoir détrôné les Olympiens et assombri la vie humaine. La sympathie de M. Anatole France est plus large. 811 envie « la sécurité enfantine' des âmes éprises de la vie terrestre, et qui se sentent à Taise dans la nature divinisée » (1) il comprend d'autre part, très bien « l'inquiétude mystique d'où est née la religion nouvelle j> (2). Et il l'aime pour la profondeur de la paix qu'elle donne à ses croyants. Il est épris tout à la fois de la douceur païenne et de la douceur chrétienne ; et ainsi il était mieux préparé que personne à dramatiser pour nous la lutte de la doctrine ancienne et du dogme nouveau dans la Grèce vieillie. Il Ta fait avec une singulière pureté de forme, dans ce beau poème des Noces Corinthiennes, qui, par delà les Poàmes Antiques, rappelle ceux du divin Chônier, avec moins de spontanéité et une science plus complète. Un jeune écrivain qui aime France avec ferveur, M. Maurice Barrés, a parlé de l'œuvre en bons termes : « ...Il y a là plus qu'une vierge sensible qui meurt de son amour froissé. C'est Ilellas toute de joie exquise et de poésie à qui le

(1) .Jules Lemattre. Les contemporains ^ 2* série.

(2) Id.

136 LES ÉCRIVAINS d'aUJOURD'hUI

dieu nouveau ne permet plus de sourire... Mais remarquons l'affectueux respect que France fait flotter autour de la figure de Jésus. Préoccupé du moyen âge, le romantisme de 1830 n'avait vu le Christ qu'à travers les rouges flambées de l'Inquisition... les œuvres et les pompes de la papauté. Dans la cathédrale il s'était arrêté aux pierres, aux sculptures, aux vitraux, au pittoresque; il avait salué distraitement l'autel. Hugo sortit de Notre- Dame pour n'y plus rentrer. Gautier dédaignait en Jésus le chef des grisâtres... France se tourne avec tendresse vers le Juif au doux sourire... »

Et, comme il aime le doux maître, il aime celles qui allèrent à lui d'abord. Nul n'a mieux parlé de ces pécheresses dont la foi nouvelle put seule apaiser l'âme avide et lassée. Il a chanté délicieusement Marie de Magdala, et surtout la Leuconoé d'Horace (1). Les pages où la courtisane cherche en vain le dieu qu'elle aimera, je crois bien qu'elles sont les plus parfaitement belles qu'un poète ait écrites en ce siècle; et je voudrais oser dire

(1) Oserai-je dire que les inquiétudes de la Leuconoé d'Horace ne me paraissent pas si mystiques qu'à M. France? (Cf. Sylvestre Bonnard), Leuconoé est une peureuse iqui consulte les sorcières pour savoir quand elle mourra. Horace l'engage à n'y point penser, et à vivre. Qu'y a-t-il là de si compliqué? Mais nous lisons les anciens avec nos yeux de modernes.

qu'elles sont dignes de Tâme et du génip d'un Virgile :

Dans la troupe si douce aux âmes éphémères.

Elle choisit d^abord de ses regards en pleurs Les amantes des dieux et les augustes Mères Dont le cœur fut comblé d'ineffables douleurs :

La grande Phrygienne en hurlements féconds, Et la Vénus en deuil près d'un enfant glacé, Et cette bonne Isis qui cherche par le monde Les membres précieux de l'époux dispersé.

Elles sont là debout, ces femmes éternelles, Qui saignent à jamais des blessures du sort.

Quelle âme ne voudrait se confier en elles? Elles savent quel goût ont Tamour et la mort.

Puis voici, blanc troupeau dans la pâle prairie, Leurs fils et leurs époux, les dieux adolescents, Qu'aux jours mystérieux, sur la couche fleurie, Les femmes vont pleurer dans la myrrhe et l'encens :

L'enfant Atys semblable aux vierges de Phrygie, Depuis que sa main blanche a mutilé sa chair. Lui qui, menant la sainte et frénétique orgie Du bruit du tympanon remplit les monts et l'air,

Et qui sous les pins noirs de son antique amante, D'un délire divin longuement transporté, Par ses bonds, par les cris de sa bouche écu mante. Célèbre son impure et fière chasteté;

188 LES ÉCRIVAINS d'aUJOURd'hUI

Et le jeune Barbare, astre clair da ciel Perse,

Le radieux Mithra, seigneur aux mille noms.

Qui, robuste et cbarmant, d'un poignard d*or transperce

Le céleste taureau sous ses larges fanons ;

Et l'Adonis fleuri tel qu'une belle plante,

Chasseur qui se plaisait à poursuivre les daims.

Mais dont le sang rougit la cuisse étincelante

Sous la morsure, hélas! d'un monstre aux pieds soudains.

n repose, baigné de cinname et de larmes ; Sur son corps la blessure ouvre un calice bleu ; Et Leuconoé goûte éperdument les charmes D'adorer un enfant et de pleurer un dieu... (1)

Mais ni Atys, ni Mithra, ni Adonis même ce remplissent son cœur. Elle reste inquiète. Elle rêve d'un autre Adonis plus triste et plus pur; et elle se demande où et quand elle trouvera le maître souhaité. Je ne puis tout citer, et je le voudrais pourtant :

Cherche, ô Leuconoé, va d'auberge en auberge Voir si le mage errant passe et n'apporte rien; En quête de ton dfeu, visite sur la berge LeChaldéen obscur et le vil Syrien.

Courbe ta belle tête aux pieds du Juif immonde. Ces impurs étrangers, humbles agitateurs.

Que travaille en secret îa haine du vieux monde, Sont tes bons conseillers et tes consolateurs.. .

(1) Leuconoé (à la suite des Noces corinthiennes).

NOS POÈTES liîy

Un immense frisson passe dans la nuit sombre : Femmes, femmes, hâtez vos anxieux travaux.

Et dans l^amas confus des visions sans nombre, Pressentez, suscitez, le roi des temps nouveaux !...

Je ne séparerai point de M. France M. Frédéric Plessis, qui est son ami et son émule. M. Plessis est un artiste extrêmement consciencieux. Il a mis quinze ans à parfaire un recueil (1) qui respire cet « immense amour des Muses » dont pai4e le divin Virgile. Il s'est nourri de tous les poètes. J'ai noté dans une seule de ses pages des souvenirs d'Horace, de Properce et de Rutilius. Il rappelle par la sobriété ces anciens qui lui sont chers, et pour la spiritualité, le mysticisme amoureux, la grâce, il rappelle les vieux Italiens, qu'il doit aimer aussi. Ce sonnet ne vous fait-il point songera Pétrarque?

Imprimant sur la face et sur la chair entière, Pour attester son œuvre, un doigt injurieux, La mort semble surtout, quand elle éteint les yeux, Avoir chassé l'esprit d'un trône de lumière.

Vienne bien tard le jour que sous votre paupière S'éteindra le rayon qui me fit anxieux I Aveugle, en attendant ma guérison des cieux, J'ai, pour vous concevoir, besoin de la matière.

Et je ne songe pas sans défaillir qu'un jour, Selon que le voudra le tout-puissant Amour,

(1) La Lampe d'argile.

140 LES ÉCRIVAINS d'aUJOURD*HUI

Ayant mes tristes yeux vos yeux peuvent se clore :

Je ne vous verrai plus que dans mon souvenir, Ce miroir que le temps sera prompt à ternir, Et que soupirs et pleurs obscurciront encore.

Comme M. Plessis, M. Georges Lafenestre unit l'amour de la grâce italienne à celui de la beauté grecque (1). Qu'il chante, au reste, l'Italie moderne ou la Grèce ancienne, qu'il dise les choses du monde physique ou celles de l'âme, son vers reste partout d'une noblesse et d'une pureté singulières; et lui aussi me fait songer à Chénier en même temps qu'à M. Leconte de Lisle.

M. Léon Dierx, l'auteur des Lèvres closes et des Amants, se montre le plus souvent l'élève de M. Leconte de Lisle; et il se peut aussi que çà et et là il fasse pressentir M. Mallarmé. Ce n'est pas un poète très joyeux, ni non plus très clair :

Le soupir qui s'amasse au bord des lèvres closes A souvent obsédé le calme où j'aspirais ; Comme un manoir hanté de visions moroses, J'ai recelé l'effroi des rendez-vous secrets... (2).

M. Mendès l'admire beaucoup : « Léon Dierx est véritablement un des plus purs et des plus

(1) Il a réuni ses deux recueils sous le titre dldylles et Chansons,

(2) Les Lèvres closes.

nobles esprits de la fin du xix* «iècle. Je ne crois pas qu*il ait jamais existé un' homme plus intimement, plus essentiellement poète que lui.... Vous qui lisez et relisez l'œuvre de Léon Dierx, qui savez à quel point elle est délicieuse et haute, c'est à vous qu'il appartient de la répandre dans les esprits et de l'imposer à l'admiration de tous (2). »

J'ai lu et relu l'œuvre de M. Léon Dierx. Elle n'a point cessé de me paraître confuse et diffuse. Mais je me méfie de mon jugement, et j'ai voulu me mettre en règle avec ma conscience en citant quelques lignes du dithyrambe de M. Mendès.

Je comprends mieux, et de beaucoup, le mérite des vers de M. Haraucourt. — De M. Anatole France et de M. Georges Lafenestre, je disais que par delà M. Leconte de Lisle, ils me faisaient penser à Chénier. Par delà M. Leconte de Lisle encore, c'est au vieux Corneille que mefont songer çàetlà les alexandrins de M. Haraucourt, par la force et la roideur aussi, et si j'osais dire, par une certaine gaucherie robuste. — Me trompé-je, ou si vraiment ces vers sentencieux et nus rappellent ceux de Vlmitation /

(2) La Légende du Parnasse contemporain.

Chaque désir cou[fkble est un pas yers la chute. L'austérité des bons devrait hurler d'effroi ; Car la volonté s'use aux longueurs de la lutte. La seule force humaine est d'avoir peur de soi.

Il court tant de poison dans Tair que tu respires ! Il entre tant de mal dans le bleu que tu fais ! Les meilleurs d'entre vous sont les frères des pires, Et votre probité confine à leurs forfaits (1). ..

Mais la philosophie du poète deVAmenue ne ressemble guère à celle du pieux traducteur de VlmU tation. Il dit les révoltes de Tâme moderne, non contre les dogmes religieux seulement, mais surtout contre les principes moraux (car c^est là aujourd'hui la question capitale, et il l'a très bien vu). Ces révoltes, M. Jean Richepin aussi les a voulu dire. Mais comme M. Haraucourt a plus de gravité et de poésie! — Et il dit encore les tromperies de la nature, les pièges éternels dont l'espèce se sert à duper l'individu. Ces rimes-là ne sont point des jeux frivoles. Le poète a médité Schopenhauor et Hartmann. Lisez cette excellente Sagesse de l'Eunuque :

Femme, c'est pour un but que tes flancs sont pétris. Allah t'a faite utile, Allah te veut féconde, Mais il a refusé la splendeur des houris A ton sein déformé par le berceau du monde.

(1) VAme nue

Ton corps est laid* sans force, impur, lent au plaisiri Mais jusqu'à l'heure auguste où l'œuvrô se consomma, Le mâle ne te voit qu'à travers son désir :

La beauté de la femme est dans les nerfs de l'homme.

Parce que la loi sainte a dit : Reproduisez ! Ton seigneur croit t'aimer et tu crois être aimée ; Mais c'est le vœu d'en haut qui vous jette aux baisers Et ta beauté finit quand la chair s'est pâmée... (1).

M. Edmond Haraucourt est un poète très riche en idées. On me dira que, des idées, il n'est point si malaisé d'en acquérir; et qu'il n*est pas non plus si nécessaire qu'un poète en ait beaucoup. Mais, toutes celles qu*il a, M. Haraucourt les revêt d'une forme très haute et très flère. Et jo crois bien que son Ame nue est ainsi l'une des œuvres poétiques les plus remarquables de ces dernières années.

Je voudrais, comme un autre, exprimer l'àme humaine, La vie universelle et ses secrets accords, Interroger le Sphinx, chercher quel Dieu nous mène^ Dérouler la Légende où revivent les morts;

(1) L'Ame nue*

144 LES ECRIVAINS d'aUJOURD'hUI

Des sages ladiens rajeanir les symboles,

Guider Toarystis dans les frais sentiers verts... (i).

Ainsi <i chante » ingénument M. Jules Lemaître à ses débuts, mais en fait il ne fera rien de tout cela, ou presque rien, parce qu'il n'osera point, et qu'il aura trop de peur de se trouver ridicule. Il se contentera d'abord de chanter de petites chansons d'amour. Presque toutes ces chansons, il les commencera sérieusement et il les finira en se moquant. Serait-ce qu'il est fort gai de nature ? et n'aurat-il pu tenir son sérieux ? Ou bien sa gaîté feinte cachera-t-elle des amertumes, et rira-t-il pour ne pas pleurer ? Rien de tout cela. Il se moquera pour se moquer, tout bonnement, et pour se bien prouver qu'il n'est point homme à prendre les choses au tragique. Il se moquera parce qu'il se croira engagé d'honneur à le faire, et qu'il craindra d'être a jeune » à ses propres yeux en ne se moquant pas. Et nous serons bien vengés, nous tous qui aurons pu redouter de lui paraître naïfs ; et nous nous réjouirons de voir qu'il a plus de peur que nous de son propre sourire... (2).

Mais avec le temps, une certaine confiance en

(1) Les Médaillons,

(S) Tout ceci se rapporte aux pièces des Médaillons,

lui même lui viendra. Il prendra conscience de son habileté d'artiste, qui sera très grande ; et il l'emploiera à décrire en vers savants et sobres les hommes et les choses d'Alger. Ces vers égaleront, pour la beauté plastique, ceux des Emaux et Camées ; et ils auront la pensée en plus. Cela s'appellera les Petites Orientales; et je veux vous en citer un morceau :

Dans le café maure, immobiles, Et drapés de grands haillons blancs, On voit en passant des Kabyles, Assis ou couchés sur des bancs.

Ils vivent, sans quitter la natie Où leur sagesse les cloua, D'un peu de kouskouss» d'une datte Et de trois gouttes de Kaoua.

De lèvres en lèvres circule, Nourrice du rêve flottant.

Une pipe où le haschich brûle, Et qu'un maigre Biskri leur tend.

Chacun, tirant une bouffée.

Sent plus d'infini sous son front, Car la pipe noire est la fée Du Nirvana vague et profojnd.

Tels, satisfaits de leur partage. Usent leurs jours ces gens de bien, Qui, sans en penser davantage, De l'aube au soir ne disent rien.

146 LES ÉCRIVAINS d'aUJOURD'hUI

Cette idéale quiétude, Contemptrice de l'accident, Où n'atteignent que par l'étude Les pâles iils de l'Occident,

Cette immobile indifférence.

Où, parmi de croissants dégoûts.

L'expérience et la soufifrance Mènent les meilleurs d'entre nous.

Cette paix divine où nos sages Ne parviennent que dévastés.

Tous ces gùeox aux calmes visages Du premier coup y sont montés.

Et tandis qu'en proie aux névroses.

Les philosophes de Paris Pour trop méditer sur les causes.

Sont laids, ridés, et rabougris.

Ces loqueteux, — défi suprême ! — Qui semblent, bans l'avoir cherché, Tenir le mot du grand problème, Sont beaux par-dessus le marché !

Avec le temps aussi, une grande douleur le touchera. Il ne songera plus à se moquer ; et il écrira de petites pièces psychologiques, dans ïa manière de celles de Sully-Prudhomme, extrêmement sincères et subtiles à la fois, où Ton sentira bien que la blessure du cœur est rendue plus douloureuse par la clairvoyance persistante du cer-

veau. Cela s'appellera Une Méprise {{) ; et je veux vous en citer une pièce :

Parfois ma tendresse blessée Saigne et s'effraie obscurément D'un mot, d'un geste qui dénient Son image en mon cœur tracée.

Et je sens chanceler ma foi :

Le tissu magique se brise Du voile qui l'idéalise Et que j'ai mis entre elle et moi.

Mais voilà que la chère belle Me sourit : mes doutes s'en vont.

Mon amour renaît plus profond, Car un peu de remords s'y mêle.

Est-elle ce que je la fais?

cœur ennemi de toi-même, Puisses-tu ne trouver jamais, Pauvre cœur, le mot du problème!

Un peu de temps encore, et M. Jules Lemaitre renoncera tout à fait à la poésie ; et ce sera dommage vraiment; et il n'y aura d'autre moyen de s'en consoler que de relire sa prose.

Si M. Jules Lemaître a subi surtout l'influence de Sully-Prud'homme (dont il a vanté l'œuvre en

(1) Â la suite des Petites orientales.

148 LES ÉCRIVAINS d'aUJOURD'hUI

d'exellents vers), M. Auguste Dorchain l'a subie uniquement. M. Dorchain n'a donné jusqu'ici qu'un recueil : La Jeunesse pensive. Tout le long du livre, il se pose cette seule question : « s'il doit, ou non, perdre sa candeur, et s'il peut se permettre de consommer l'œuvre de chair en dehors du mariage? » Le « Baiserai-je, papa? » du jeune Diafoirus, c'est à lui-même que ce poète l'adresse, et il n'obtient pas sa propre autorisation. Les propos enflammés de D'Arcy à Fabbesse de Jouarre, c'est à lui-niême que ce rimeur les tient, et il ne parvient point à se détourner du devoir. Ce n'est pas qu'il ne se donne de bonnes raisons : « Tu seras plus tranquille ensuite ; tu auras la tête moins lourde, et tu travailleras mieux. » Mais tout de suite après, il s'interrompt et se tance :

Ah! sophiste éhonté, cœur fragile, âme lâche, Tu glisses, malheureux !

Ce cas de conscience a son intérêt, sûrement ; mais c'est beaucoup de l'agiter durant deux cents pages. J'attends de M. Dorchain une œuvre moins spéciale, et digne enfin du talent dont témoignent quelques pages de la Jeunesse pensive.

Plus que des scrupules de dilettante de M. Dor-

chain,je suis touché des douleurs d'enfant dont M. Amédée Pigeon, le poète des Deux Amours, a gardé un si profond souvenir. Que M. Dorchain résiste ou cède, et s'arrange comme il voudra; je ne m'attendrirai pas sur lui. Mais comme il m'émeut, l'enfant précoce et triste, en qui les sens parlent longtemps avant le jour où il les pourra satisfaire!

Endormez nos petits enfants, ' Jusqu'à l'âge de quinze ans; Quand quinze ans seront arrivés, 1 1 faudra les marier. . .

Ainsi dit une chanson du Gâtinais ; et que la philosophie en est profonde! Par malheur, « nos petits enfants » ne dorment jamais jusqu'à quinze ans, et on les marie beaucoup plus tard. Qu'il est troublé, le cœur des adolescents l M. Amédée Pigeon a dit ces troubles délicieusement :

Les femmes qui des champs reviennent les bras nus Sentent leurs mouvements suivis d'un œil avide. Le jeune homme rougit : l'enfant encor timide Sent son cœur défaillir et ses sens embrasés : Les songes de la nuit seront pleins de baisers.,.

Et il n'y a pas que les songes de la nuit. 11 y a les longues rêveries du soir, à l'étude :

150 LES ÉCRIVAINS d' AUJOURD'HUI

Les plus jeunes, le front penché, les yeux humides, Sur les bancs écartés allaient tout seuls s'asseoir ; Ils méditaient longtemps sous la lampe le soir, Et leur candeur d'enfant se changeait en martyre. Qui de nous osera se rappeler et dire Tout ce qu'il a souffert à quinze ans, quels combats Les passions en lui se livrèrent tout bas.

Ce qui fît qu'il n'a plus marché la tête haute, Le premier doute accru de la première faute, Et pour un cœur d'enfant de désirs consumé] La douleur de souffrir sans se sentir aimé ?

Ces chimères, ces froissements, ces tentations, ces scrupules, toutes ces grandes douleurs des petites âmes, nous les oublions vite; et nul ne les avait chantées jusqu'ici. Mais M. Amédée Pigeon ne les a pas oubliées. Elles s'étaient déposées trop avant dans son cœur triste et tendre. Le livre, à la fois très pur et très maladif, où il les a dites, m'apparaît comme un « document » unique sur une certaine crise d'adolescence. Il est vraiment le livre de la quinzième année. Qui l'a lu enfant ne l'oubliera plus. Et il gardera à travers la vie sa piété pour le poète qui fut le confident de sa première tristesse.

Il y a plus de pensée dans l'œuvre de Pexquis et noble poète Charles de Pomairols, que M. Jules Lemaiti e a défini « un Sully-Prudhomme père de

famille et campagnard. » Mais la forme chez lui a été lente à se dégager. Dans un recueil d'il y a quelques années (La Vie meilleure), il nommait le facteur

Cet homme dont le mouvement Unit nos destins immobiles...

Comme il sait la vanité des choses, je ne le fâcherai point en lui avouant que cette périphrase m'a troublé longuement. Son dernier livre m*a conquis tout à fait. Chaque page ici, on le sent bien, est le fruit d'une journée de rêve et de pensée. Mille impressions se déposent dans l'âme du solitaire, recueillie et sérieuse, attentive à la nature et attentive à elle-même ; et il les note de façon noble et subtile. Il dit « la poésie de la propriété »; et qui ne Ta pas lu ne sait point en effet ce qu'est la possession, et quels sentiments délicats et complexes elle peut éveiller dans une âme bien née. Il dit aussi tous les rêves des hommes, car il est sage infiniment. Comme il sait bien que les choses en elles-mêmes ne sont rien, et qu'elles sont pour chacun de nous ce que nous les voyons, il s'exerce à se faire à des visions autres que la siçniie. Comment les boulevards de Paris apparaissent-ils à quelque mélancolique boyard russe

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qui ne les a vus qu'un jour et qui les rêve la nuit, aux hui-lements des loups, par la fenêtre de son isba ? (La Ville en fête.) Comment un homme qui nous déplaît apparaît-il à sa mère qui l'aime? (Bienveillance,) C'est merveille de voir avec quelle intelligence et quelle sympathie le poète se penche ainsi sur les âmes :

Ne vous éloignez pas de cet homme, et songez, Songez pour adoucir la répugnance amère, Combien il apparaît différent à sa mère!

Sitôt que pour les yeux de votre âme aura lui, Prise au cœur maternel, cette image de lui, Avec ses traits si chers, avec son reflet teodre, Elle se dressera comme pour le défendre, Et, troublé tout à coup par le juste soupçon Que l'amour généreux peut-être a seul raison, Emu d'un haut respect pour la noble puissance, Qui, soutenant toujours l'enfant dès sa naissance, Le transfigure encore après l'avoir formé, Oserez-vous haïr un être tant aimé?

D'autre part il interroge les légendes des Grecs anciens (La Nature Mythique) et à force d'intimité avec elles, à force de sympathie et d'intelligence, il parvient à se refaire une âme grecque et à inventer des mvthes à son tour :

Et voici que mon rêve à son tour imagine, Suivant l'esprit sacré des âges fabuleux...

Il déroule Thistoire de Kallêmêra (qui symbolise une belle journée interrompue tout à coup par un orage). Et, comme à l'aurore du monde, les Grecs ont chanté TAurore, il chante, lui, le premier, «la triste Hespéris, » la déesse du soir... Beaucoup de ces vers, je les égale à ceux mômes de M. Sully. Je ne connais point de poète plus intelligent ni d'une âme plus haute que M. de Pomairols. Je n'en connais point qui pense plus et qui fasse penser davantage.

L^un des charmes de la dernière manière de M. de Pomairols, c'est peut-être (au moins çà et là, et dans la Nature Mythique surtout) que la langue, extrêmement simple et consciencieuse, comme celle de M. Sully, est relevée à dessein par un emploi très discret deç expressions à effet magistral de Hugo. Je retrouve l'influence de Hugo près dé celle de Sully chez un autre poète philosophe, M.. Ernest Dupuy, l'auteur des Parques» L'emploi des procédés de Hugo est ici moins discret, et l'effet me paraît moins heureux. Mais le poème de M. Dupuy n'est, ni, pour la forme, sans mérite, ni, pour le fond, sans portée.

Et c'est ici sans doute qu'il convient que je cite le Livre des âmes de M. Zénon-Fière ; et l'Herbier de M. Philippe Gille, qui est, comme on sait, un

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petit chef-d'œuvre de grâce et de sensibilité,

Je qualifierai de philosophes quelques honnêtes gens qui se divertissent à imiter les dissertations, les prédications sociales et les rhétoriques du vieux Hugo, et je pense que la qualification est pour leur faire plaisir.

M. L. X. de Ricard, l'auteur de Ciel,Rue et Foyer ^ fit partie du groupe parnassien. Il s'est retiré en province il y a longtemps. — M. Gustave Rivet, l'auteur des Voijc perdues, est aujourd'hui député. — M. Clovis Hugues (Les Jours de Combat^ les Soirs de Bataille) est député aussi (1) . Celui-là déroule ses tirades romantiques et socialistes avec des fougues de méridional. Il y met une verve qu'il serait puéril de nier, et qui a quelque chose de lyrique • Je me plais à ses solennités et à ses grandilo-

(1) Un autre député, M. Georges Leygues, a donné deux recueils intéressants, le Coffret brisé et la Lyre d'airain. — Je mentionnerai ici, un peu pêle-mêle, les vers de M. Frédéric Bataille {Une Lyre, le Vieux Miroir), ceux de M. Marc Bonnefoy, ceux de M.Raoul Lafagette {Pics et Vallées, les Aurores) , et un intéressant poème de M. BenvdLndRohido\i,ElokimetJaveh^

quences," et j'ai si bonne opinion de lui que je le soupçonne de se moquer un peu de nous. — On pourrait rattacher à ce groupe M. Armand Renaud, pour ses Drames du peuple^ et M. Emmanuel des Essarts pour ses Poèmes de la Révolution. Mais, si M. Emmanuel des Essarts imite souvent Hugo, il faut ajouter, tout d'abord, qu'il l'imite du mieux qu'il se puisse :

République des Bons, ouvre tes larges bras I Ces miracles d'amour, c'est toi qui les feras

Dans l'avenir où tout s'apaise, Fort comme un Montagnard, beau comme un Girondin, An désiré, prochaine éclosion d'Ëden,

dix-neuf-cent-quatre-vingt-treize 1

Il faut ajouter surtout que l'influence de Leconte de Lisle et de Banville n'est pas moins sensible chez lui que celle de Hugo ; et que sa facture est bien supérieure à celle des poètes précédents.

Je rangerai aussi M. Jean Rameau parmi les philosophes, et ce sera l'un des étonnements de ma vie. Mais quoi ! ses vers sont tout pleiDis de cosmogonies. Il développe assez souvent des lieux communs de métaphysique ; et il a fait beaucoup d'alexandrins comme ceux-ci :

Pan, Hasard, Tout, Néant, Force, Grand Etre épars, Cause première^ Corps immense. Esprit, Matière...

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Au reste, jamais poète n'eut de telles émotions. M. Jean Rameau a senti sous son front « comme un grand astre chaud » ; Tastre a grandi ; le crâne de M. Rameau a éclaté, et M. Rameau tout entier; il s'est dilaté, dilaté ; il a été tout Tunivers ; et puis, une main a pesé sur lui, l'a comprimé, comprimé, aplati et refaçonné et rajusté ; et il est redevenu M. Jean Rameau. De ces aventures-là, il en reste toujours quelque chose. M. Jean Rameau voit la nature d^étrange façon. Dans ses poèmes.

Bêtes, gens, plantes, vers, firmaments, infusoires,

tournent tous en sarabande. Les arbres ont « d^effrayants biceps dans leurs ramures » ; ils en profitent pourfouailler les «astres» comme des chiens. Les astres, à leur tour,ontdes batailles entre eux, puis se jettent sur Dieu pour le rouer de coups...

Toujours il est monté à ce ton; toujours il s'exclame et se démène. Les spécialistes disent qu'on est énergumène avec un démon et démoniaque avec plusieurs. M. Jean Rameau est sûrement démoniaque. Avec un moindre tempérament poétique, il a quelque chose de la folie d'hyperboles d'un Cyrano. N'est-ce pas M. de Wizewa qui a dit que ses poèmes semblaient la parodie

de tous les poèmes antérieurs? Le mot est juste et vaut qu^on s'y tienne.

Et je pourrais faire de M. Déroulède un philosophe aussi. Car si Ton se donne pour mission de pousser les hommes à la frontière, ce ne peut être qu'en raison d'une certaine notion du devoir. Mais y a-t-il nécessité à ce que je parle de M. Déroulède (1)?

(1) M. Déroulède est uo chansonnier plus qu*un poète. — n en est de môme, je crois, du monologuiste Jacques Normand (encore qu'il n'ait point fait de chansons). — Parmi les chansonniers de profession, je citerai le vieux Nadaud, J.-B. Clément, l'auteur de la jolie et singulière Chanson des Cerises, Jules Jouy, Mac-Nab, Meusy, etc.

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