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LES LYRIQUES

MM. ARMAND SILVESTRE. — LAURENT TAILHADE. — ROBKRT DE LA VILLEHERVÉ. — RAYMOND DE LA TAILHÈDE.

Nous avons trois ou quatre chanteurs ingénus parmi nous, dont les vers sont encore moins lus que ceux des autres. Ces chanteurs ont des visions éclatantes et des illusions merveilleuses, à la façon des anciens aèdes sacrés, et des petits enfants. A propos de M. de Banville, je les ai nommés ses élèves; et peut-être que j'ai eu tort. Ils ne sont point, à vrai dire, les élèves de M. de Banville, ni de personne. Mais ils ont en eux Tàme enfantine

et divine du poète des Exilés et du Forgeron, Ils se passent de la pensée, complètement; et c'est par là surtout qu'ils me charment. Et s'ils ne pénètrent point les âmes, ils n'aperçoivent pas non plus les corps. Ce qu'ils décrivent ne ressemble à rien de ce que nous voyons sur terre. Ils vivent dans une atmosphère enchantée, au travers de laquelle les objets se transfigurent, et deviennent uniformément splendides. O les poètes admirables! Us ne connaissent point la tristesse ; et ils ne connaissent pas davantage l'esprit ni la gaieté. Mais ils ont la joie sereine et l'extase que donne la contemplation des spectacles magnifiques. Cette joie, leur chanson en est toute pénétrée ; et par là elle console, exalte et réjouit ceux à qui «l'esprit fait mal », comme Baudelaire disait, et que la gaieté même attriste. Ce devait être un poète comme eux que le rossignol de Tennyson écoutait avec surprise :

Andthe nightingale thought: I hâve sung many a song,

But never a one so gay, For he sings of what ihe world vvill be,

When ihe years hâve diedaway (i).

(l)Etle rossignol pensa: —J'ai chanté beaucoup de chansons, — mais jamais une aussi joyeuse, — car il chante de ce que sera le monde — quand les années seront finies.

Et puisque nulle chanson n'est si joyeuse que la leur, c'est d'eux seulement qu'il convient de dire qu'ails ont du génie. Quiconque est comme moi triste et inquiet, en quoi son état d'âme est-il supérieur au mien ? Le génie vrai, c'est d'être heureux. Et c'est pourquoi, reprenant à mon compte un mot de Chateaubriand, je dirais volontiers de ces chanteurs qu''ils possèdent « le seul talent incontestable dont le ciel ait fait présent aux hommes. »

De ces chanteurs, M. Armand Silvestre en était, alors qu'il n'était pas encore devenu le conteur que vous savez. Dans ses grands vers harmonieux, resplendissants et monotones (Les Renaissances, la Gloire du Souvenir^ les Ailes d'or) les choses du monde physique étaient simplifiées plus hardiment que dans ceux mêmes de M. de Banville. Une dizaine de beaux mots (lys, rose, sang, couchant, soleil^ étoile) y revenaient perpétuellement. Cela faisait toutes les pièces à ce point semblables que le poète lui-même ne s'y reconnaissait plus, et que, dans les Ailes d'Or^ il en a répété une deux fois sans y prendre garde...

M. Laurent Tailhade me paraît plus uniforme encore que M. Armand Silvestre et, pour tout dire, assez peu divertissant dans le seul recueil qu'il ait publié (Le Jardin des Rêves). Mais, depuis son recueil, j'ai vu de lui, dans les revues, de beaux sonnets, qui me font espérer un livre plus original. En voici un, splendide et singulier, où je pense que vous vous plairez. Il est d'une langue à la fois magnifique et douteuse, comme à demi décomposée déjà; et avec l'imagination joyeuse et merveilleuse de M. de Banville, vous y trouverez une façon de perversité baudelairienne ou décadente.

Ton col surgit du sein comme une tour d'ivoire, Jeune homme ! Les anneaux sombres de tes cheveux Flottent sur sa pâleur, liquides et plus bleus Que la Nuit aux yeux d'or en sa robe de moire.

Sous le maigre habit noir, tes flancs purs et nerveux Des marbres consacrés éternisent la gloire, Et ta bouche sanglante est le tiède ciboire Cil revit la senteur des chrêmes fabuleux.

162 LES ÉCRIVAINS d'aUJOURD'hUI

Ton beau corps cependant, aux lignes cadencées,

Jamais n'assouvira l'amour des fiancées ;

Tes larges yeux, pareils aux gouttes de la mer,

Ne descendront jamais de leurs ciels poétiques

Oii rêvent, fraternels, les éphèbes antiques

Et Narcisse au grand cœur qui mourut de s'aimer (1)

Pas plus que les poètes qui précèdent, M. Robert de la Villehervé ne tient grand compte du monde réel. Il vit les yeux fixés sur une vision délicieusement anachronique, où se confondent des choses

(1) Voici un autre sonnet de M. Laurent Tailhade, qui n*est pas moins beau que le premier :

Dans le nimbe ajouré des vierges byzantines.

Sous l'auréole et la chasuble de drap d*or, Où s'irisent les clairs saphirs des Labrador, Je- veux emprisonner vos grâces enfantines.

Vases myrrhins! trépieds de Gumes ou d'Endor ! Maitre-autel qu'ont ueuri les roses de matines ! Coupe lustrale des ivresses libertines, Vos yeux sont un ciel calme où le désir s'endort.

Des lisl Des lis! Des lis I pâleurs inhumaines. Lin des étolesl cœur des froids catéchumènes ! Inviolable hostie offerte à nos espoirs!

Mon amour devant toi se prosterne et f admire,

Et s'exhale avec la vapeur des encensoirs.

Dans un parfum de nard, de cinname et de myrrhe!

de Tantiquité et d'autres du moyen âge, où Erôs est un <c enfançon »; où les pages blonds se mêlent aux Océanides, où les chevaliers portent des lyres, où les femmes sont à la fois des « nymphes au profil achaïen » et des « châtelaines » (1).

Tout cela n'est que charmant (et absurde aussi, diront les personnes sages), et ne suffirait pointa faire de lui un grand poète. Il en est un pourtant, pour avoir écrit cet étrange et merveilleux poème de la Nuit (2) que j'égale, pour ma part, aux plus beaux de M. de Banville. C'est un hymne magnifique et confus en Thonneur de la Nuit et de l'Amour. Lisez ce début, et dites si vous en connaissez qui aient plus de largeur et de majesté:

Telle, j'aime évoquer la Nuit, dans les magies, Parmi les déités qui, du ciel bleu surgies, Chantent les mètres saints des incantations, Et je la vois divine et nue, oh! toute nue.

Sous l'œil indifférent de la lune cornue Paraître, ses deux mains pleines d'illusions !

Et telle je Tadmire, et telle je la prie

Moi qui, fils primitif d'une terre appauvrie,

Et païen réjoui de la seule Beauté,

Ai ce dessein d'écrire en rimes inouïes.

Plus rares que les fleurs aux monts épanouies,

Un chant où je saurais peindre sa nudité !

(1) Premières Poésies,

(2) La Chanson des Roses.

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Nuit! Consolatrice unique! Charmeresse

Dont raccneil est sourire et le départ caresse!

Nuit qui sèmes Tazur d'astres vertigineux,

Et qui berces l'espoir des hommes! Nuit sacrée,

C'est pour toi qu'en mon œuvre entré, mon esprit crée

Cette ode loin du bruit et des combats haineux !

Car voici, dans l'éther sans bornes qui se creuse Comme un dais au-dessus d'une couche amoureuse, Que s'allument déjà les mondes par milliers, Et que les univers, derniers-nés des Genèses, Brûlant, rouges encore au sortir des fournaises, Jusqu'au fond noir du ciel se sont multipliés.

Tout dort, étangs, déserts, et les bois et les villes. Les monstres indomptés et les foules serviles Reposent. C'est l'instant du grand recueillement. Seule, au sextuple fouet des tempêtes donnée. Ainsi qu'une maudite à jamais condamnée, La Mer, la triste Mer, gronde lugubrement.

La colère de l'onde énorme la hérisse.

Et vaincue et tragique, en un sombre caprice,

Elle crache sa rage aux nuages ailés.

Qui donc, pour que son deuil illimité s'apaise,

Calmera l'ouragan qui la blesse et lui pèse? ^

C'est toi. Nuit! Nuit clémente à tous les désolés!

Et voyez : elle vient véritable ! elle plonge

Un pied dans l'eau du golfe implacable où s'allonge

En sa folie, en son orgueil, en son courroux,

La vague échevelée et farouche... — merveille !

L'écume devient femme et le troupeau s'éveille.

Des filles aux yeux verts dont les cheveux sont roux!

Toutes ces déesses de la nuit, le poète les a guettées. La voyez-vous passer encore dans ses yeux, l'extase des visions anciennes qu'un souvenir lui refait présentes?

L'art humain est un art grossier; Je garde encore en mon oreille Le concert que sous le glacier Mène l'ondine aux lys pareille...

J'ai vu dans des heures anciennes Partir ainsi vers leurs amants Les célestes Musiciennes Que nous volent les lacs dormants.

Dans la fraîcheur des firmaments Leurs yeux jettent des étincelles, Et leurs voiles de diamants Les emportent comme des ailes

Car les Immortelles doivent aimer comme les femmes. Et voilà que tout à coup le poète s'adresse à TAmour, roi des vivants et des morts. Son apostrophe est très belle, et n'est pas très claire.. Vous ne sauriez trop dire s'il le bénit ou s'il le maudit (mais à nous-mêmes, qui ne sommes point poètes, il arrive de n'avoir pas des idées très nettes làdessus). — Puis, cette idée lui vient que des femmes, pourtant, n'ont pas aimé. Celles-là sans doute en sont punies d'un remords éternel. E t lepoè te développe cela en des strophes d'un emportement

166 LES ÉCRIVAINS d'aUJOURD'hUI

aussi superbe, et d'une aussi abondante ivresse lyrique que tout ce qui a précédé depuis le début. Seulement, il devient de plus en plus malaisé de le suivre... Ce poème, incomparable d'élan et de richesse, est sûrement, à qui le veut comprendre au juste, un poème difficile. J'allais vous dire que je ne connaissais rien de si obscur dan s notre poésie (les décadents mis à part). Mais tout de suite l'idée me vient que cette obscurité n'est autre que celle du divin Pindare. Elle gît en ceci seulement que le poète, possédé de la fureur lyrique, s'abandonne brusquement à telle image qui se présente à son esprit, la prolonge, la grossit, et revient à son point sans avertir. Je veux vous donner un exemple. M. de la Villehervé a dit que les dédaigneuses seront punies plus tard par l'Amour, et qu'elles connaîtront dans l'autre vie

Le sauvage appétit et le désir de l'Eve Eternelle, dont Tâme esi telle qu*an jardin...

L'image lui est venue par aventure, à la fin d'une incidente, assez mal à propos, à ce qu'il semble d'abord, et peut-être pour rimer avec dédain, qui est plus haut. Voyez maintefiant comme elle saisit le poète et Pobsède, et quelle importance elle preçd dans les étranges strophes qui suivent; et dites si

VOUS connaissez rien de plus pindarique (au sens rigoureux) :

Qaelle terre en effet, parmi celles qu'on vante, Comme nous le voulons, rit à la fleur vivante, Qu'on dirait un bijou sculpté par Gellini, Et, riche de parfums, d'ombres et d'étincelles, Donnant les diamants au fleuve, au bois les ailes, Dans les réalités prodigue l'infini ?

Quelle terre assoupie aux chansons des fontaines. Jusque sous les remparts idylliques d'Athènes Tapisse du velours des mousses les sentiers.

Et pour les gnomes fous, pas plus longs que le pouce. Avec un art subtil que le bon sens repousse.

Cache des berceaux d'or au sein des églantiers ?

femmes! ce n'est pas une Atlantide vague Qu'une falaise ceint et qu'enchaîne la vague Sous l'éblouissement du grand ciel indigo; Ce n'est pas la Colchide avare, au loin gardée Où le monstre vomit des flammes, où l'Idée A travers les flots noirs lance la nef Argo.

Et ce n'est pas non plus la Thulé solitaire, Ni l'ile ambrosiaque où la blonde panthère Chère à Cypris pleurait d'amour sous les rosiers. O femmes! c'est votre âme à la vingtième année, Votre âme! — et vous criez, car elle s'est fanée! Rappelez-vous pourtant de quel front vous passiez.

Qu'imaginiez-vous donc, ô sottes créatures.

Lorsque sous les arceaux et les architectures

Vous traîniez à pas lents votre ennui respecté? Le paradis était en vous ! C'est votre vie Qui s'épanouissait en sa flore ravie.

Ne lu saviez-vous pas, pour l'avoir déserté?

Où donc les cherchiez-vous, Jes plaisante^ féeries ? Vous aviez les brocarts chargés d'orfèvreries. Et les satins pesants qui chantaient sur vos pas. Vous aviez la beauté que jamais on n'oublie.

Vous étiez Rosalinde et vous étiez Celle :

Pour n'avoir pas aimé ne le saviez-vous pas?

Si vous n'avez point pris garde à l'incidente de tout à l'heure, vous n'entendrez rien à ce développement (et je ne dis pas que vous entendrez tout, même si vous l'avez remarquée.) — Mais le poète continue. Il dit les tristesses de la vie solitaire, et voici qu'à travers son délire, une émotion humaine perce enfin dans sa voix :

Mais être seul toujours, et n'avoir d'autre élude Que de se contempler en cette solitude ; Ne trouver que son ombre au détour des chemins, Et vivre sans un cœur autre qui vous attende, Sans voix qui vous console et sans main qui se tende Alors que vous tendez les mains ;

Ne pas désirer l'heure après l'heure présente, L'épaule où reposer sa tête languissante.

Le front où l'on lirait son rêve ranimé, Pour un triomphe vain fuir un triomphe insigne> Nul, n'ayant pas connu l'amour, ne s'y résigne : Qui le pourrait, ayant aimé ?

La Nuit môme, la Nuit, rÉternelle prosr.rite Que, dans l'azur profond où Torage s'irrite, Ton chant, Philoméla, suit douloureusement, La grande solitaire est une énamourée Qui, tout entière, à des amants qu'un songe crée S'offre pour un embrassement !

Et rhymne se poursuit longtemps encore, multiple et vague ainsi que sont les paroles du vent, riche et sombre à la fois, obscur et splendide comme les nuits d'étoiles, et troublant aussi comme elles... — Vais-je trop loin ? Il me semble que ce que Ronsard voulait, et n'a tenté qu'en vain, ce dont les classiques ont parlé toujours sans

le faire jamais, M. de la Villehervé l'a réalisé ici, et qu'il a restitué l'ode grecque primitive en entier, avec sa langue presque inaccessible au vulgaire, la hardiesse de ses transitions, et toutes ses libertés d'allures. Il a vraiment l'enthousiasme et l'obscurité des inspirés anciens, le furor arduus dont parle Stace. Son œuvre entraînante et difficile est propre à la fois à émerveiller les âmes jeunes et à exercer les vieux commentateurs. Elle est ce qui parmi nous se rapproche le plus des poèmes de Pindare et des chœurs des Tragiques.

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Ce n'est que par les revues que je connais l'œuvre d^'un poète plus jeune de beaucoup, M. Raymond de la Tailhède , dont les vers sont d'une sensualité troublante et d'une mystérieuse beauté :

Car les Vierges y vont, mystiques, deax à deux, Et les Adolescents ne savent que se taire, . .

Voici, dans le chemin bleu de volubilis, Venir Celles qui vont aux fêtes nuptiales ; Voici venir, avec des hampes liliales, Les Garçons couronnés d'aurores et de lis, . .

M. Raymond de la Tailhède annonce un recueil intitulé les Triomphes, Il en a publié le prélude, qui me parait un poème admirable et adorable, presque unique de grâce à la fois et de magnificence. C'est une manière de diptyque. Le premier tableau représente l'arrivée d'Héliogabale à Rome ; le second, l'entrée de M. de la Tailhède dans la poésie française.

Un matin de printemps, plein de vives clartés, Etant le Syrien aux blondes boucles molles, J'entrai dans la Cité maîtresse des cités.

Par la route fleurie, aux mille banderoles, Mes soldats apportaient des vases précieux Et des trésors trouvés au fond des nécropoles.

Puis, venait un essaim de garçons gracieux, Jetant à pleines mains des lys, des hyacinthes, Et dont le jeune amour enflammait les beaux yeux.

On voyait sur des chars les images très saintes

Des dieux que l'on révère et dont on craint les noms,

Graves ou bienveillants sous leurs figures peintes.

On entendait au loin le son des tympanons,

Les chants accompagnant sur des airs de cithares

Les danseurs réunis en multiples chaînons.

Sur des sables d'azur et d'or, les parfums rares Tournoyaient dans les larges coupes, lentement, Endormeurs comnie les douceurs des fleurs barbares.

Bercé dans la langueur de cet enivrement, Je m'avançais, drapé de pourpre orientale.

Ainsi qu'une maîtresse allant vers son amant.

Devant ma grâce et ma jeunesse virginale.

D'un cri d'amour qu'un cri de victoire interrompt,

Rome entière acclamait la marche triomphale.

Par l'étrange splendeur des perles de mon front, Par l'éblouissement de ma poitrine nue.

Ma gloire surpassait la gloire de Néron,

Et les peuples chantaient lorsque je suis venue...

172 LES ÉCRIVAINS d'aUJOURD'HUI

— Tel, et plus glorieux qu'en ces jours très anciens, Je reviens, pour avoir un beau triomphe encore, Avec la royauté des vers magiciens.

Les poètes marchant du côté de l'aurore Font briller les saphirs et les rouges coraux Pour fêter le Seigneur que le rêve décore.

J'évoque la clarté dans les cieux sidéraux.

Je suis resplendissant comme les nuits sans lune,

J'ai la noblesse et la vaillance des héros.

Les Vierges déroulant leur chevelure brune,

Les Vierges se voilant dans l'or des cheveux d'or,

Implorent ma bonté pour que j'en admire une.

Mais» dans un grand palais, loin du Sud et du Nord; Près d'un lac où l'éclair des mondes se reflète, J'écoute un air troublant qui m'éveille et m'endort.

Et de jeunes garçons fleuris de violette Célèbrent en cadence Erôs libre et vainqueur Dont les yeux sont cachés par une bandelette.

Tout l'orgueil d'autrefois a ressaisi mon cœur ;

Et l'harmonie a des douceurs si précieuses

Que mes vers vont chanter avec l'hymne du chœur.

Et ce sera le jour des strophes fabuleuses

Du poème, trésor magique de beauté,

Car j'aurai fait parler des voix mystérieuses.

Dans le ciel fleurira la rose de Tété, L'Aurore, et couronné divinement par elle.

Grand par ma poésie et grand par ma fierté,

J'entrerai radieux dans la Gloire Éternelle.

Ces vers (et les autres du poète) me font songer tout ensemble à Leconte de Lisle (pour l'attitude olympienne), à Banville (pour la joie lyrique), à Verlaine (pour les perversités). Mais le mélange est bien caractéristique, et je ne sais rien de plus curieux que cette manière à la fois frissonnante et impassible. Les vers par où débute M. Raymond de la Tailhède sont d'une poésie infiniment bienfaisante et troublante ; et ils débordent de fiertés et d'orgueils. îl? sont pleins de promesses, en tous les sens.

Cet adolescent merveilleux, j'ai plaisir à lui souhaiter le premier la bienvenue. Sûrement, il est marqué du divin signe. Il sera quelque jour un grand poète... — Mais ne me jugez-vous pas bien timide? et ne pensez-vous point, après l'avoir lu, qu'il en est un déjà?

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LES BAUDELAIRIENS

MM. GEORGES RODENBACH. — EMILE VERHAEREN. — STANISLAS DE GUAITA. — ALBERT JHOUNEY. — LOUIS TIERCELIN. — LOUIS LE CARDONNEL. — CHARLES CROS. — PAUL GUIGOU. — MAURICE ROLLINAT. — JEAN RICHEPIN. — FERNAND ICRES.

— EMILE GOUDEAU. — TANCRÈDE MARTEL. — PAUL MARROT. — RAOUL PONCHON. — MAURICE BOUCHOR.

Linfluence de Baudelaire a été grande en ces dernières années. Il a eu des imitateurs bien différents ; et je crois qu'il les méritait tous. Il y avait en lui un artiste subtil et savant, d'esprit mystique et de nerfs délicats. Il méritait d'avoir

pour émule M. Rodenbach (et M. Verlaine aussi, dont je parlerai à part.) Il y avait un « fumiste » compliqué, épris de plaisanteries macabres, et de toute une diablerie qui peut réjouir. Il méritait d*avoir pour héritier M. RoUinat. Il y avait enfin une manière de charlatan, soucieux d'étonner par des moyens faciles, coutumier d'effets de brutalité sans intérêt, amoureux de scandale (1). Il méritait d'avoir pour élève M. Richepin. D'après la légende indienne, tous les hommes sont fils de Brahma, mais le dieu fit sortir les prêtres de son front, les guerriers de ses entrailles et les parias de ses pieds. Ainsi, encore que tous les Baudelairiens soient nés de Baudelaire, ils ne sont pas pourtant de même lieu; et pour quelquesuns seulement cette origine est un titre de noblesse.

M. Georges Rodenbach m'apparaît avant tout comme le poète des villes, et mieux, du mystère des villes. Que les villes soient mystérieuses à

(1) Le Vin de l*Assassinf etc. La Charogne môme, qui n*est que le meilleur des morceaux de ce ton.

régal de la campagne, nos poètes ne Font guère senti. Sainte-Beuve célébra Paris et la banlieue, mais la forme, chez lui, ne valait pas les intentions. Baudelaire a fait des Paysages Parisiens, mais gâtés par je ne sais quelle préoccupation réaliste et quel choix systématique des laideurs. Les petites descriptions de M. François Coppée sont de merveilleuses réussites, mais elles ne contiennent pas de rêve ; et celles de M. Albert Mérat n^en contiennent guère. Vraiment, on eût dit que les choses des villes ne pouvaient être vues que de façon précise et sèche. La ville a pourtant, le soir surtout et la nuit, ses lointains, son indéfini et son infini, son mystère. Hugo seul le soupçonna un jour :

.... Paris et la foule ont aussi leur beauté, Et les passants ne sont le 50iV sur les quais sombres Qu'un flux et qu'un reflux de lumières et dC ombres. (1)

Ce n'était qu'une indication, mais curieuse. Elle ne fut guère comprise. Et la ville attendit longtemps son poète, — l'ancienne ville étrange et touffue, pleine de recoins et de détours, plus troublante que la forêt. Elle l'a trouvé aujourd'hui,

(1) Feuilles d'automne.

O la mélancolie de l'heure pâle où s'allume le gaz ! et les tristesses des ruelles nocturnes où l'asphalte miroite de pluie sous les réverbères ! M. Rodenbach les a connues le premier, et ses vers en sont pleins. Ame inquiète et vibrante à l'excès, il a mieux que personne senti le charme douloureux des vieux murs au fond des vieilles rues, et dit la tristesse des canaux de nuit éclairés par des lanternes, et dégagé l'âme du peuple <c éparse au fond des terrains vagues ».

Quand le soir descendait, le soir attendrissant, Des amants chuchoteurs allaient le long des berges; Des bruits d*orgue venaient des lointaines auberges, El la lune attristait comme un portrait d'absent.

Or, ces orgues pleurant parmi les vapeurs bleues Du brouillard qui semblait l'haleine de la nuit> Ces orgues dont l'espace alanguissait le bruit. C'était la voix dolente et Tàme des banlieues;

L'âme des quartiers morts et des pauvres enclos. L'âme éparse du peuple au fond des terrains vagues. Du peuple tristement joyeux, pareils aux vagues Dont l'écume chantante est pleine de sanglots;

L'âme des vagabonds, des forains sans asile.

Et des vieux chiens perdus par les chemins lépreux, Où des flaques d'eau morteont un air douloureux Comme des yeux crevés d'où le soleil s'exile I

Oh ! ces orgues, le soir, par les lointains faubourgs, Rythmes plaintifs cognant les vitres des lanternes. Et venant consoler, près des mornes casernes, L*àme des déserteurs pleurant dans les tambours I (l)

Et ceci ne fait-il pas penser à Tétonnant Dickens ? (car cette poésie, les Anglais la connurent avant nous.)

Oh ! les canaux bleuis à l'heure où l'on allume Les lanternes, canaux regardés des amants.

Qui devant l'eau qui passe échangent des serments En entendant gémir les cloches dans la brume.

Tout agonise et tout se tait : on n'entend plus Qu'un très mélancolique air de flûte qui pleure» Seul, dans quelque invisible et noirâtre demeure Où le joueur s'accoude aux châssis vermoulus !

Et l'on devine au loin le musicien sombre.

Pauvre, morne, qui joue au bord croulant des toits; La tristesse du soir a passé dans ses doigts, Et dans sa flûte à trous il fait chanter de l'ombre. (1)

Remarquez que les villes, et les villes belges surtout, que chante M. Rodenbach, ont de vieilles cathédrales, des beffrois, des monuments de toute

(1) La. Jeunesse blanche. {Cesi le recueil le plus récent et le meilleur de M. Rodenbach. Il a donné en outre les Tristesses, la Mer élégante, l'Hiver mondain.)

(1) La Jeunesse blanche.

NOS POÈtKS 179

sorte. Les cloches y sonnent longuement. Elles sont les gardiennes des souvenirs. Le moyen âge est encore vivant dans leurs vieux hôtels, et M. Rodenbach Ta dit magtiifiquement :

Et tous ces vieux hôtels sont vides el sont ternes : Le moyen &ge mort se réfugie en eux : C'est ainsi que les soirs le soleil lumineux Se réfugie aussi dans les tristes lanternes.

lanternes, gardant le souvenir du feu,

Le souvenir delà lumière disparue,

Si tristes dans le vide et le noir de la rue

Qu'elles semblent brûler pour le convoi d'un dieu!... (i

Aussi, l'amour profond de la vieille ville familière et mystérieuse s'unira tout naturellement au culte de la tradition et du passé. M. Rodenbach est, en effet, catholique ; et son .catholicisme est un peu extérieur et décoratif. Il chante volontiers les processions, les cérémonies du culte, et il en reçoit surtout des impressions nerveuses, à la façon des femmes. Mais ces impressions sont très sincères et très intenses. Dans ces pièces-là conune dans les autres, je ne connais pas de poésie qui soit moins que la sienne artificielle et « livresque » et qui semble sortir plus naturellement d'une âme

(1) La Jeunesse blanche.

180 LES ÉCRIVAINS d'aUJOURD*HUI

de poète. Je le classe ici parmi les Baudelairiens ; et il se peut qu'il soit, en effet, dans le temps, l'imitateur de Baudelaire. Mais s'il est vrai que les choses imparfaites procèdent, dans l'absolu, des choses parfaites, et n'en sont qu'un reflet, il me plairait de dire qu'à un point de vue supérieur, Baudelaire n'est que son imitateur honorable, laborieux et froid, à lui et à Verlaine.

Il ne manque point de Baudelairiens néo-catholiques.

M. Emile Verhaeren (les Moines) est Belge commeM.Rodenbach(l).Je goûtemoins sontalent.

M. Stanislas de Guaita {la. Muse noire; RosaAïystica) (2), a suivi une évolution intéressante. Il a dépassé le catholicisme. II en est présentement à la magie et aux sciences occultes.

M. Albert Jhouney (les Lys Noirs) a lui aussi des croyances magiques, et nous y veut convertir. Sa doctrine me paraît consister surtout à se reconnaître pour un mage ; et la fonction du mage me

(1) Parmi les autres poètes belges, qui sont nombreux (M. Ivan Gilkin, M. Théodore Hannon, M. Knopff, etc.), je distingue M. Albert Giraud, l'auteur de Hors du Siècle^ de qui je voudrais citer de beaux vers singuliers.

(2) Il y a en tête de Rosa Mystica une cinquantaine de pages sur les poètes contemporains, qui sont d'un esprit curieux et impartial, et qu'on peut lire avec profit.

paraît consister principalement à répéter à tout instant qu'il en est un. J'ai trouvé* au reste d'agréables perversités dans la pièce A un Démon :

Tes lourds cheveux bouclés, couleur de saphir sombre, Encadrent le contour de ton frôle visage, Et versent tristement leurs reflets et leur ombre Sur la clarté de ton charmant regard sauvage....

Pensif et gracieux dans ta robe de femme.

En tes péchés du monde ignorés, tu reposes, Ton orgueil se recueille au temple de ton âme Où tes calmes remords s'ouvrent comme des roses

Je rapprocherai, du Démon de M. Alber Jhouney, l'Ange que glorifie une belle pièce de M. Louis Tiercelin :

Il est très beau, celui que j'aime; Sa peau brune est comme une gemme Rutilante aux feux du printemps; Sur ses tempes, pareils aux ailes De deux noirs corbeaux palpitants, Ses cheveux ont des étincelles

Ses ongles polis et taillés

Sur ses doigts semblent effeuillés Du cœur de très mignonnes roses; Ses doigts souples et nonchalants Se groupent en de douces poses Ainsi que de longs oiseaux blancs....

182 LES ÉCRIVAINS d'aUJOURD'hUI

Ses yeux sont comme des fleurs bleues :

El) vain ferait-on bien des lieues Des collines jusqu*aux sommets, Dans les neiges et dans les mousses, On ne rencontrera jamais Deux petites fleurs aussi douces (l)

M. Louis le Cardonnel a célébré les enfants de chœur, d'une âme fervente :

purs avec leurs blancs surplis, leurs têtes rases ! pleins de grâce, les petits enfants de chœur I...

Ces ferveurs Font conduit à se faire trappiste. Il avait donné assez de gages de talent pour qu'on regrette sa disparition ; mais il n'y a plus de vœux perpétuels, et peut-être qu'il nous reviendra un jour ou l'autre.

(1) Mais ce n*est pas là la manière ordiîiaire de M. Tiercelin. Dans ses poésies graves (Les Anniversaires), il se montre catholique, non point néo-catholique. Dans les autres, et aussi dans ses comédies (Les Noces du Croque-Mort, par exemple), il imite excellemment les richesses de rime et la plaisanterie de M. de Banville. Je voudrais pouvoir citer en entier Les Trois Doms (L'Oasis), qui sont une des meilleures fantaisies que je connaisse. Mais ici encore, il reste sensé et prudent. Il est loin d'être si lyrique et si débordant que Tauteor des Odes funambulesques, — En tout, et dans le « plaisant » comme dans le « sévère », un je ne sais quoi de net et de positif dans l'esprit est sa marque propre, avec une réelle habileté de forme.

M. Charles Gros n'est point du tout un néo-catholique ; mais c'est du moins un Baudelairien. Il est surtout connu comme monologuiste. Il mériterait de l'être comme poète, pour quelques pièces du Coffret de Santal, qui sont d*un artiste étrange et sincère.

La sincérité dans l'étrangeté et, si Ton me permet d'user ici du mot sans tenter de l'expliquer, la vie, c'est le caractère aussi et le charme des vers, encore peu nombreux, de M. Paul Guigou, que nous avons vu débuter tout récemment aux côtés de l'excellent poète Maurice Bouchor. Geuxci ne sont-ils point d'une beauté singulière ?

Était-ce en Bretagne? Au loin, sur la lande, Il flotte une odeur de genêts fleuris.

Je vois des flots verts. — Était-ce en Irlande? L^océan est comme un pré sombre et gris.

Le pré sombre et gris des mers d*émeraude, Bien que disparu, fascine mes'yeux.

Mon àme s'en va, le cherchant, et rôde Éternellement sous les vastes cieux.

Était-ce en Hongrie? — Une chevauchée Bondit.... Je les vois, les cavaliers roux.

Leur bannière est d'or et d'azur brochée.

Cymbales. Musique ivre et clairons fous*

Était-ce en Bohème? — Un ciel de mystère!

Je me souviens bien de Tétrange nuit.

Indiciblement morne et solitaire.

Somptueuse et morne, une lune luit.

Cette lune jaune et sa pâle flamme!

Tout à coup, dans Tombre, un violon lent, Désolément doux, doux à fendre Tâme, Se mit à jouer sur un air dolent

Puis la lune au ciel devint blême, blême, Et le chant mourut. Que cette nuit-là Ait dû se passer plutôt en Bohème, Je ne sais pas quoi me le révéla.

Enfin, ce château merveilleux et sombre Bâti de jais noir et de marbre vert, Empli de splendeur, de silence et d*ombre.

Aux balcons dorés ouverts sur la mer.

Un vieux roi, pensif et tendre, s*y traîne, Dont les yeux sont lourds d'ans et de secrets; Au balcon renflé comme une carène, Il s'accoude et songe^ ivre de regrets.

Il s'en va, s'en vient, il dort, il s'éveille. Ivre de la mer et de regretter ; Et sa lente vie est toujours pareille, Et la mort est lente à le visiter.

Un jongleur lui chante un très doux poème.

Parlant d'une coupe en or ciselé.

Était-ce en Hongrie? Était-ce en Bohème?

Peut-^tre au pays du roi de Thulé.

Terre du désir, ô vague patrie !

Est-ce un souvenir? Est-ce un idéal?

J*en ai tant rêvé que Tâme est meurtrie.

Était-ce Elseneur ? Était-ce Fingal ?

Était-ce en Bohème? Était-ce en Hongrie ?

Je ne doute pas que vous ne sentiez comme moi le charme de ces vers. Et peut-être que, comme moi aussi, vous seriez embarrassés de le bien définir. Ce que je sais, c'est qu'ils me font songer à Henri Heine et à Oazalis, et qu'ils annoncent un poète (1).

Si M. Maurice Rollinat eût suivi sa vocation, c'est parmi les poètes rustiques que j'aurais dû le classer. Dans les Brandes, son premier recueil, et, je crois, le plus sincère, est d'un Baudelaire campagnard. Vous y trouverez de petits tableaux précis et bizarres, aux lignes durement accusées, une perception aiguë du côté inquiétant des choses. Je goûte le rondel de la tour :

(1) \\ faut ranger parmi les Baudelairiens les plus intéressants M. Villiers de l'Isle-Adam, plus connu comme prosateur que comme poète.

186 LES ÉCRIVAINS d'aUJOURD'hUI

Au sommet de la tour étrange, Habite un énorme crapaud...

Et plus en core, peut-être , cette impression de pluie :

Par ce temps pluvieux qui fait pleurer ma vitre. Mon cœur est morfondu comme le passereau.

Que faire? Encor fumer? J'ai déjà fumé trop. Lire ? Je vais bailler dès le premier chapitre.

En vain tous mes bouquins m'appellent: pas un titre Ne m'allèche. le spleen, implacable bourreau î Par ce temps pluvieux qui fait pleurer ma vitre. Mon cœur est morfondu comme le passereau.

Et, miné par l'ennui rongeur comme le nitre,

Je m'accoude en grinçant devant mon vieux bureau.

Mais ma plume se cabre et refuse le trot :

Si bien que je m'endors le nez sur mon pupitre,

Par ce temps pluvieux qui fait pleurer ma vitre...

Il y a moins d'originalité vraie dans les Névroses. Le poète a quitté ses campagnes, et sa vieille maison Iristeet visionnée. 11 écrivait pour lui-même. Il écrit pour Madame SarahBernhardt et pour M. Albert Wolff, et pour tout le monde. Il se fait halluciné et maniaque à froid, dans le dessein d'étonner les gens. L'inspiration, surmenée, se dérobe souvent. Il se réduit à pasticher Baudelaire et Poë. Il a, pour « tirer l'œil », desprocédésde feuilleton-

niste. Ses titres sont plus alléchants que ses pièces ne sont curieuses (Le Soliloque de Troppmann, la Buveuse d'absinthe, Mademoiselle Squelette.) Il se fait graver en tête de son livre, les yeux creux et hagards, la tête maigre et effarée, avec une broussaille de cheveux par dessus, et des fourrures tout autour. Il accepte je ne sais quel rôle de littérateur phénomène, où je m'afîlige de voir descendre un tel artiste.

Mais il demeure artiste en dépit de tout. Il n'est pas jusqu'à son dernier livre, V Abîme, qui ne soit singulier et divertissant. S'il a trop de souci d'étonner, les moyens qu'il y emploie ne sont pas précisément vulgaires. Il a beaucoup d'expérience et de métier. Il a inventé un rythme excellent dont il use bien, dans ses Frissons, par exemple :

II en est un pur c^t calmant, C'est le frisson du dévouement, Par qui l'âme est secrètement

Récompensée.

Un frisson gai naît de l'espoir, Un frisson grave, du devoir :

Mais la peur est le frisson noir

De la pensée...

Les anémiques, les ûévreux, Et les poitrinaires cireux.

188 LES ÉCRIVAINS d'aUJOURD'HUI

Automates cadavéreux

A la voix trouble, Tous attendent avec effroi Le retour de ce frisson froid Et monotone, qui décroît

Et qui redouble. (1)

Il est vraiment passé maître dans le rondel, qu'il emploie souvent. Il lui a donné sa marque. Il a créé un genre dans le genre. Poète, il se peut qu'il n'ait pas tenu toutes ses promesses. Versificateur, il est resté adroit et ingénieux. C'est assez pour qu'il m'intéresse ; et que je répugne à le traiter durement.

M. Jean Richepin est, comme j'ai dit, un baudelairien de l'espèce « réaliste » et « brutaliste » . Et il est, en même temps, le plus universitaire de nos écrivains, avec M. Sarcey ( mais M. Sarcey avoue). — La Chanson des Gueux fut son début, brillant et bruyant. Il y célébrait abondamment les « gueux des champs » et les« gueux de la ville » . Une bonne moitié du recueil était divertissante. Partout, au reste, s'étalaient lesbrut^ités, lescru-

(1) Les Névroses,

dites à efifet. Partout se sentait la bravade, le parti pris d'effarer le bourgeois, la gageure. — Les Caresses furent une gageure encore. Sur cent cinquante pièces d'amour, il n'y en avait point une où le poète se montrât amoureux, ni seulement sensuel. Il jouait dans toutes son rôle de «goinfre » en train de « bâfrer » à même la passion. C'était le bourgeois encore qu'il s'agissait d'effarer, — Les Blasphèmes î\ireni une gageure, toujours, M. Richepin se déclarait athée, athée à tous les dieux, à celui des chrétiens, à celui des théistes et à celui des panthéistes, et aussi à la déesse Raison, et encore au dieu Progrès. Il ne voyait dans le monde qu'un jeu de la matière et du hasard. C'était une doctrine comme une autre ; et des poètes avant lui l'avaient chantée. Mais lui, dans sa préface, et tout du long de son livre, il se donnait l'air de la découvrir ; et C'était avec des attitudes de révélateur et de matamore qu'il pastichait du Hugo, du Lamartine, et du Leconte de Lisle, traduisait du Lucrèce, et, çà et là, [Carnaval) mettait du Léo Taxil en vers. Et c'était là sans doute une excellente plaisanterie (d'autant qu'elle fut beaucoup prise au sérieux) ; mais elle n'était pourtant ni courte ni légère. — Dans la Mer enfin, il se déguise en matelot, et il joue à la bonhomie rude. De quel

190 LES ÉCRIVAINS D*AUJOURD'hUI

air, dès le début, il s'adresse au lecteur! Il le traite familièrement, en camai*ade,avec des exubérances et des gestes envahissants, et un grand contentement de lui-même. Il me donne envie de me retirer et de me reculer, pour qu'il ne me touche pas... Et il garde son déguisement jusqu'au bout ; mais sous le matelot improvisé, le professeur de rhétorique perce à tout ^instant. — Quel sera le thème de son prochain livre ? Je ue sais. Mais sûrement, il sera plein de vigueur réelle et de vigueur affectée. On y rencontrera de quoi s'étonner partout, de quoi admirer en quelques endroits, — de quoi rêver, nulle part. On n'y trouvera ni naturel, ni sincérité, ni tendresse, ni nuances. Il tendra à frapper, de façon ou d'autre, le public*, et il le frappera. Il aura un grand succès. Et il effarouchera, çà et là, des âmes éprises de douceur et de noblesse. Ajoutez que, tout en valant presque uniquement par la rhétorique, il ne plaira guère, non plus que ses aînés, aux bons rhéteurs d'à présent. Ils continueront à trouver que M. Richepin décrit comme l'abbé Delille. et qu'il versifie de façon surannée. Un Parnassien me dit : « M. Richepin a eu deux manières. Au commencement, il coupait le vers à l'aventure. Il avait pris ingénument au sérieux les paradoxes de Hugo et de Banville. Il ne voyait pas

que dans ces maîtres, toutes les coupes obéissent aune loi secrète. Il se croyait très moderne. Il en était resté au « vers brisé » de Musset, qui n'est que le vers du premier empire, disloqué. Depuis, lia fait des progrès. Il a relu Hugo. Pour certains exercices relativement simples (une façon de tirade d'alexandrins, la strophe de dix octosyllabes) il l'imite à peu près aussi bien que M. Olovis Hugues. Mais il manque d'oreille incurablement. Le don d'adapter le rythme au sentiment, jamais poète n'en fut dépourvu à ce point. Il est rare qu'il manque de choisir un rythme léger là où il en faudrait un grave, et réciproquement. A cause de cette dissonnance entre le fond et la forme, il esft impossible aux hommes du métier de se lire sérieusement ses pièces à haute voix. Elles leur produisent un effet d'irrésistible bouffonnerie»... Qu'y-a-t-il de vrai dans ce réquisitoire ? Je le crois excessif, et décidément injuste. Ni la rhétorique de M. Richepin n'est sans tares, ni sa versification parfaite. Mais il est difficile de lui refuser une a vertu» , comme dit le vieux mot hébreu, une puissance de développement qui fait tout passer. Il me paraît avec cela qu'il a souvent méconnu sa vocation. J'entrevois qu'il pourrait nous donner un beau livre. Ce livre contiendi-ait une moitié de

192 LES ÉCRIVAINS d'AUJOURD'hUI

pièces didactiques et classiques, de forme magistrale et simple (dans le ton de certaines pages de la Chanson des Gueux et des Blasphèmes)^ et une moitié de chansons populaires, dans la manière de celle de la Glu, ou de telle autre, délicieuse aussi, qu'il y a dans la Mer :

Sont venus trois matelots,

On dit qu'elle est si belle!

Tous les trois joyeux et beaux.

Un de Nante, un de Bordeaux, L'autre né chez les oiseaux,

Pour coucher avec elle.

Ce recueil, je désire pour lui et pour nous qu'il nous le donne. Mais aura-l-ii autant de succès que les autres ?

M. Jean Richepin a fait école. Parmi les poètes qui se rattachent à lui à quelque degré, je citerai M. Fernand Crésy ou Fernand Icres (Les Fauves), M. Emile Goudeau (Les Fleurs du Bitume) (1) et, tout récemment, M. Tancrède Martel (Poèmes à tous Crins) (2). — M.Paul Marrot (Le Chemin du Rire,

(1) Comme M. Charles Cros, M. Emile Qoadeau a été un des poètes les plus en vue du Chat-Noir. —Je ne voudrais point omettre les vers curieux de M. Camille de Sainte-Croix (plus connu comme romancier), ni les Sérénités de M. Albert Tin chant (apprécié aussi comme nouvelliste).

(2) Ajoutez M. Alfred Poussin, auteur de Versiculets pour lesquels M. Richepin a écrit une préface.

le Paradis moderne, le Livre des Chaînes), est un chercheur intéressant, qui manque, je crois, de simplicité d'esprit, non point d'esprit, d'idées, ni de forme. Il a trouvé des thèmes excellents, et il les a traités de façon souvent laborieuse, rarement banale.

M. Raoul Ponchon, Tun des compagnons de M. Richepin (qui le glorifia dans la Chanson des Gueiu:), donne chaque semaine aLuGourrier Français de « belles odes funambulesques» (1), comme les appelle M. Jules Lemaître, extrêmement divertissantes du moins de *< lâché » volontaire, d'imprévu et de bonhomie, et qui ressemblent merveilleusement, pour la jovialité, la prolixité, le décousu, aux propos des buveurs qui ont le vin gai. Je goûte ces vers sur la Paresse :

Vois-je évoluer un fétu, Si le moindre atome remue, Je lui dis d'une voix émue :

moindre atome, que fais-tu?

Tu vas t'éreinter, misérable ; Et tu vas aboutir à quoi ? Regarde-moi : je me tiens coi, Telle une chose indiscutable.

(1) Par le côté funambulesque, Banville a été peu imité. Son seul disciple important, Giatigny, est mort depuis une quinzaine

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Je me plais à cette plaisanterie compliquée :

Peut-être que ChinchoUe à Scholl eût donné Chin, Dont il n'a cure, et qui semble utile à Dorchain..«

Et quand M. Ponchon observe que

Le premier qui fut trois fut le célèbre Dieu,

je suis sensible comme je le dois à cette théodicée. Mais le poète perd, je crois, à être cité. Il faut le lire lui-même, dans toute sa verve et son courant. On me dit qu'il est fort modeste, et qu'il se refuse à réunir ses pièces. J'espère qu'on finira par l'y décider.

M. Maurice Bouchor débuta sous le patronage de M. Jean Richepin. Dans son premier recueil, les Chansons .joyeuses, il s'appliquait à terrifier les gens ; et il y mettait une jovialité tranquille à qui je trouve un charme singulier :

Je suis un bon vivant, très joyeux et très doux, Qui me moque du Pape et de la Sainte- Ampoule...

Avec les chansons terrifiantes alternaient les chansons folles :

d'années. J'ai déjà cité les fantaisies de M» Tiercelin. Je citerai aussi celles de M. Ernest d'Hervilly, et surtout de M. Emile Bergerat, le très brillant auteur à' Enguerrande et de la Nuit Bergamasque.

Il me vient ce joyeux caprice D'emporter sous un ciel propice Celle des tours de Sâint-Sulpice Que Ton a changée en nourrice...

Et M. Paul Stapfer était scandalisé. Et M. Maurice Bouchor se réjouissait, comme dit Homère, en son cher cœur. Pourtant, dans ce livre de début même, de délicieuses variations sur des thèmes de Shakespeare, de petites chansons d'amour très douces :

Au petit sentier passa ma mignonne, Et le doux sentier se mit à fleurir...

prouvaient qu'il y avait dans le poêle autre chose qu'un mauvais plaisant. Dans ses livres suivants (Contes parisiens, le Faust moderne, les Poèmes de l'amour et de la mer) et dans celui-ci surtout, il tend à se dégager de l'influence de M. Richepin. Dans V Aurore, il est tout à fait lui ; et combien différent de ce que nous le vîmes à ses débuts f

En des poèmes d* un ample déroulement, et d'une abondance intarissable, il dit les amours idéales, et les joies que donne à l'esprit la possession de la sagesse. Ce sont des sonnets le plus souveût, reliés l'un à l'autre et se suivant en chaîne continue. Il y a je ne sais quoi de beau et de noble en soi

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dans cette forme; et M. Maurice Bouchor m'en fait sentir la noblesse et la beauté mieux que personne. On est porté sans effort, et j'oserai dire qu'on flotte d'un poème à l'autre ; c'est comme la pensée et l'âme du poète qui circule de page en page, et les anime toutes. On a l'impression d'une vie faite d'une suite ininterrompue de rêves, tout entière soulevée par une même aspiration vers l'idéal. .. Joignez que, si la facilité, — la prolixité, si l'onveut, — de M. Maurice Bouchor avaient pu nous inquiéter dans tel recueil précédent, elles deviennent admirables dans celui-ci. Elles ont, comme chez M. de Banville, quelque chose de divin. Et sans doute, M. Bouchor n'a de Banville que l'ampleur, non l'éclat. Mais son style n'est point pourtant si uniforme, que çà et là des richesses de verbe shakespeariennes n'en viennent» rompre la large et lente monotonie. Et puis il a la pensée, le sentiment. Quels mots admirables il trouve, et qui partent d'une âme née stoïcienne, pour nous conseiller l'abandon aux volontés de la Nature-Mère I

Aime la grande Mère, et tn seras joyeux:

Mais une âme orgueilleuse est durement froissée...

Quel accent de noblesse et de tristesse, et quelle grandeur enfin, dans ce sonnet par où le poète

annonce à la Bien-aimée sa dernière série de chants (Les Etoiles) !

Divine Miranda, voici le dernier chant

Qu'en prenant son essor Ariel te dédie.

En puisses-tu goûter la simple mélodie,

Et quMl soit chaste et fier pour être plus touchant !

J'irai bientôt, parmi les nuages d'argent, Poser mon vol léger sur la lune agrandie, Ou, du ciel presque éteint ravivant l'incendie, Plonger mon corps de feu dans le soleil couchant.

Prospéro me condamne à souffler des tempêtes; J'emboucherai la nuit de sauvages trompettes : Miranda, voici la dernière chanson.

Ecoute, et puisse-t-elle, ennoblissant ma peine.

Faire passer en toi le sublime frisson

Qui nous traverse l'àme au cri d'une âme humaine !

Ainsi chante le poète à présent, et nous sommes loin, comme vous voyez, des Chansons joyeuses. Le vieil Ennius se vantait d'avoir trois âmes. Il semble que M. Maurice Bouchor en ait montré deux jusqu'ici. La première était sœur de Tâme de M. Ponchon; la seconde me paraît (je le dis sans raillerie) proche parente de Fâme de Marc- Aurèle...

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