LES MODERNISTES
MM. PAUL BOURGET. — EUGÈNE MANUEL. — ALBERT MÉRAT. — ANTONY VALABRÈGUE. — RAOUL Gf- NESTE. — PAUL ARÈNE. — EMILE BLÉMONT.
M. Paul Bourget est le poète « moderne » par excellence, et ce fut toujours sa grande ambition de rêtre. Le passé l'occupe peu. Même dans son voyage en Grèce, il s'inquiète à peine des Grecs anciens. La modernité est son idéal unique.
Avant lui, nous avions un a poète de Tâme moderne », M. Sully-Prudhomme, et un « poète de la vie moderne », M. François Ooppée (j'emprunte
ces formules à M. Jules Lemaître). On pouvait regretter que M. François Ooppée n'aperçût que des surfaces, et que M. Sully -Prudhomme ne sortit point de ses abstractions. A Tun, Tesprit échappait; à l'autre, la matière. Il eut été beau de réunir leurs deux poésies en une poésie supérieure qui les contînt et les résumât. C'est, peui-élre, ce qu'a rêvé M. Paul Bourget. C'est, en tout cas, ce qu'il a réalisé, ou à peu près. Çà et là, en le lisant, vous croirez lire M. Sully :
Il a versé des larmes folles.
Trop pour en faire encor verser ;
Trop subi de dures paroles
Pour plus jamais en prononcer (1)
Et il se pourra aussi qu'à de certaines pages d'ÉdeZ vous croyiez lire M. Coppée.
Ce qu'a M. Bourget d'original, c'est d'abord ce mélange môme; et c'est aussi une certaine façon de désespérance élégante et de dandysme pessimiste.
Le poète montre partout un grand goût de ce qu'il appelle
L'élégance divine et ûère de la vie (2),
(1) Les Aveux,
(2) La Vie inquiète.
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et aussi des menues élégances, sans lesquelles il ne conçoit pas celle-là. Ses histoires en vers se déroulent dans des milieux a distingués ». Le paysage même n'a garde de s'y permettre une vulgarité. Si M. Bourget célèbre le ciel, ce ne sera qu'un ciel tout à fait correct et mondain, et qui ravira les salons :
Le ciel d'automne était couleur d'un gast gris-perle (l)
Et il va sans dire que ses héros (Georges Ancelys, Jeanne de Oourtisols, Madame de Morède) appartiennent inévitablement au meilleur monde. Ajoutez que les problèmes de la vie matérielle n'existent pas pour eux. Dès qu'ils se sentent le cœur atteint, ils voyagent ; et c'est plaisir de voir comme en quelques vers, et tout naturellement, le poète leur fait exécuter des pérégrinations à ruiner tout de suite un pauvre homme. Cependant, ni tant de luxe ne les réjouit, ni tant voyager ne les distrait. Ils meurent jeunes, de douleurs extrêmement a distinguées » et psychologiques. Cette littérature est précisément l'opposé de celle d^ M. Huysmans. Les personnages de M. Huysmans trouvent la vie mauvaise, parce qu'ils n'ont au
(1) Édel.
dîner que de la viande douteuse et des œufs sur le déclin (1). Leur pessimisme ne vous touchera point, pour peu que vous ayez découvert un restaurant passable. Mais les héros de M. Bourget dînent le mieux du monde et n'en pleurent pas m oins. Tout au rebours du Mark Tapley de Dickens (2), qui recherchait les menues misères afin d'avoii^plus de mérite à être jovial, il semble que M. Bourget se plaise à entourer ses personnages de tous les agréments de la vie, à seule fin qu'ils aient plus de ûiérite à être pessimistes.
Cette poésie est éminemment propre à montrer à ceuxquin'en sont point persuadés qully ad'autres douleurs au monde que celles du corps : et par là, j'oserai dire qu'elle contient un haut enseignement. Je voudrais qu'on . lût publiquement les vers de M. Bourget à nos ouvriers de Paris. Leur envie des « classes dirigeantes » serait tôt remplacée par une douce pitié. Le malheur est qu'ils les ignorent, et leurs chefs aussi. Comme on le voit bien, que ni M. Basly, ni M. Camélinat ne s'attendrirent jamais sur Jeanne de Courtisols(3)I
(1) A vaU'Veau,
(8) Martin Chuzzlevait.
(3) Parmi les disciples de M. Paul Boarget, je distingue un
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C'est, au contraire, à la vie du peuple que s'intéresse particulièrement M. Eugène Manuel (Pages intimes. Poèmes populaires, Pendant la Guerre, En voyage); et, par là, il se rapproche de M. Ooppée.Il s'en, distingue par plus de sérieux, par une sensibilité moins nerveuse (ce n'est que par accident qu'il tombe dans la sensiblerie), par une conception virile de la vie qui me rappelle tels poètes anglais, et en particulier Longfellow. On connaît ses vers fameux sur une fille-mère de quinze ans :
Elle portait effrontémeot
Le poids sacré de cette hoatc...
jeune poète de talent, M. Henri Fauvel, {UArt et la Vie) de qui je veux citer une excellente petite pièce :
En face du grand, du poignant mystère, Qu'est-ce donc (jue l'homme, ici-bas, sinon Un fantôme vain ^ui passe sur terre Et dont nul demam ne saura le nom ?
Un morne horizon pour tout héritage, Un cœur pour aimer, un cœur pour souffrir, Et pour ressentir un jour davantage L'ennui de vieillir, l'horreur de mourir;
Et dans le ciel vaste, à travers les voiles Cachant à ses yeux l'inconnu divin, Comme des flambeaux, des milliers d'étoiles, Cil montent le soir ses désirs sans fin!
Ces fermetés d'accent ne sont pas rares chez lui; et, même en s'attendrissant, il garde je ne sais quoi de mâle. Il a des pleurs d'homme et non de femme. Presque seul entre nos poètes, il a fait d'excellents vers patriotiques. Je note dans son dernier recueil (1) un beau sonnet sur la mort d'un adolescent :
Heureux qui part pour la \ie inconnue,
Les bras croisés sur sa poitrine nue,
Fier et charmant, sans une tache au cœur (2).
Et je veux vous citer en entier une chanson parfaite, admirable à la fois de sentiment et de forme, et qui compterait parmi les pièces les plus accomplies de l'anthologie dont je vous parlais :
Quand nous parcourions la plage normande, Tu m'as dit un jour, un jour de printemps :
« Sais-tu bien, ami, ce que je demande, Parmi tant de vœux dans Tesprit flottants ?
Indéfiniment, sur la même grève.
Au môme rocher par les flots battu.
Près de toi m'asseoir pour le môme rêve. .. » — Ces mots adorés, les redirais-tu ?
(1) En Voyage,
(2) Ainsi Stace envie la mort du jeune favori d'Atédius
Melior :
Non ille rogavit,
Non timuit, meruitve mori
(Silves, livre II.)
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Quand nous voyagions dans les Pyrénées,
Tu m'as dit un jour, un beau jour d'été:
« Oh I voir avec toi s'enfuir les journées !
Me sentir ainsi seule à ton côté !
Sans que rien nous lasse et nous décourage,
Ensemble gravir des pics ignorés^!
Et d'un môme cœur y braver l'orage!.., »
— Les redirais-tu, ces mots adorés ?
Aux bois du Morvan, quand sèchent les chênes,
Tu m'as dit un jour d'octobre brumeux :
« Nous aurons aussi nos bises prochaines.
Et nous vieillirons, dépouillés comme eux.
Mais qu'importe au cœur que demain soit sombre,
Si le souvenir garde sa vertu?
Qu'importe avec toi le soleil ou l'ombre? »
— Ces mots adorés, les redirais-tu ?
Quand, rentrés au nid, nous lisions ensemble. Tu m'as dit un soir, un long soir d'hiver :
« Vivre ainsi toujours, ami, que t'en semble ? Nous chaufifer toujours à ce feu si clair?
Et lorsque la mort déploiera sa voile.
Pour conduire ailleurs nos cœurs préparés.
Débarquer tous deux dans la même étoile?
— Les redirais-tu, ces mots adorés ?
Remarquez qu'ici, telle des plus heureuses inspirations du poète (l'épithète préparés^ par exemple, d'un si beau sentiment) lui a été évidemment suggérée par la rime. On dit de la rime trop de mal. Pour les grecs, leurs légendes mythologi-
quea, venues on ne sait d'où, sorties de quipropros et de confusions du langage, étaient des manières de bout-rimés auxquelles il s'agissait d'adapter un sens. Ils ont trouvé pour les expliquer les plus beaux symboles du monde, parce qu'ils étaient extrêmement intelligents. L'influence de la rime n'est ni bonne ni mauvaise en soi. La rime suggère aux sots des sottises," et aux vrais poètes de belles pensées ou de belles visions. Tout dépend de la qualité de l'intelligence qui travaille sur elle.
M. Albert Mérat, peu répandu dans le grand public, mais que les lettrés goûtent, et que TAcadémie a distingué plusieurs fois bien justement, m'apparaît comme un de nos' meilleurs versificateurs, et aussi (car les deux choses ne vont pas toujours ensemble), comme un de nos meilleurs écrivains en vers. Il est vraiment de ceux qu'on pourrait dire «impeccables », s'il ne valait mieux s'abstenir tout à fait de ces vocables ambitieux ^ Il a construit beaucoup de vers^Les Chimères, V Idole, Souvenirs, l'Adieu, les Villes de marbre. Printemps passé. Au Fil de Veau, Poèmes de Paris) ; et
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il n'en a construit que d'excellents. Il est sûrement un de nos sonne ttistes les plus parfaits. Voici un sonnet que je prends un peu au hasard. D'autres sont aussi gracieux et aussi achevés :
La maison que je veux serait je ne sais où,
Mais loin d'ici, dans l'Inde, ou près d'un fleuve, en Chine.
L'air bleuirait sa tour de porcelaine fine,
Portant comnie un bouffon des clochettes au cou.
La maison que je veux serait celle d'un fou.
Sans chemin pour aller à la maison voisine; Entre les jasmins blancs et les fleurs d'aubépine. Peindrait un toit luisant de nattes de bambou.
La chambre tiède aurait des peintures de laque ; De larges oiseaux d'or, sur le clair mur opaque, Couvriraient un lac mince ou voleraient autour :
Et la femme aux cils fins que mon désir demande Aurait les ongles longs et les yeux en amande, Etoile de beauté dans ce rêve d'amour, (i)
Ce n'est là au reste qu'un caprice. M. Albert Mérat n'a pas souvent de ces fantaisies exotiques. Horace conseillait de chercher le bonheur h Ulubres. M. Mérat le cherche volontiers à Ohatou, à Meudon ou à BougLval. M. Catulle Mendès dit de lui (2) qu'il est a avant tout et surtout le poète des
(1) Les Souvenirs,
(2) La Légende du Parnasse contemporain.
environs de Paris ». Et le recueil qu'il a consacré à Paris même est celui où je Taime le mieux.
Vous trouverez là, en une série de pièces exquises, le Paris de tous les quartiers, de toutes les heures, de toutes les saisons. Des citations, c'est pour moi un grand embarras d'en faire. On voudrait citer tout d'un livre où tout est charmant, et ignoré. — Voici les restaurants de nuit:
Si le désœuvrement du rêve vous conduit Dans les grands restaurants où l'on soupe la nuit, Regardez, méfiant des promesses trompeuses, Le troupeau lamentable et pâle des soupeuses... EHe ne parlent pas beaucoup ; j*en suis bien aise. Elles disent: « Perdreau, Champagne, mayonnaise ». C'est tout: encor la voix est sans conviction. Pour ces femmes, souper est une fonction.
Délices des vieux beaux mariés eu province, Elles sont le plaisir moderne, autant que mince. Vers quatre heures enfin, avec quelque chaland Naïf, elles s'en vont d'un passtupideet lent...
Et voici la rôtisserie :
... Des dindonneaux en chapelets, Des girandoles de poulets.
Une rangée épaisse d'oies.
Font un spectacle sans égal.
Pour la bouche c'est un régal.
Et pour les yeux ce sont des joies.
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La flamme jette un éclat gai,
Le tourne-broche est fatigué.
J'aperçois neuf poulets qui fument,
Et trois garçons roses et gras,
Sans y penser, à tour de bras,
Qui plument, qui plument, qui plument...
Voici les baraques du jour de Tan, avec toutes leurs merveilles :
Des lapins battant du tambour.
Et des^ beautés faites au tour Dont la tète est en porcelaine.
Le plateau nain d'un thé complet, . Et des caniches à soufflet Dans une broussaille de laine...
Les petits pauvres étonnés Lèvent les yeux, lèvent le nez.
Vers tant de merveilles étranges Qui ne sont pas faites pour eux :
Donnez-leur, pour qu'ils soient heureux.
Des sucres d'orge et des oranges !
Voici la fête des rois, en famille :
D'un geste lent et préparé.
On coupe le gâteau doré,
Le hasard seul donne la fève,
Ou l'on triche: alors c'est plus gai«
Et chacun a l'air intrigué
Ou d'être le jouet d'un rêve...
Je ne me lasse point de citer. Voici les pre* mières promenades du printemps :
Tous les dimanches, près d'ici, Vers Sèvres, vers Montmorency, Un vent de voyage nous pousse, • Le vent des lumineux matins, Et des déjeuners incertains Par la campagne verte et douce.
Nous nous en irons les premiers Vers les coteaux blancs de pommiers, Sans penser à rien, sans rien dire.
Les yeux v&guement éblouis De nos beaux horizons bleuis Qui recommencent à sourire.
Et voici les marchandes des quatre saisons.
Elles vont tout le jour, poussant le baquet, parle vent, la pluie et la boue ; et Texistence où elles se résignent leur fait rêver un paradis « d'une naïveté charmante » :
Auprès des anges, dans le bleu, Parmi des choses indécises, De bons fauteuils au coin du feu Où les vieilles seraient assises... (i)
N'est-ce pas qu'ils sont tout à fait gracieux, ces petits tableaux de la vie familière, et que le poète
(1) J'ai bien envie de faire* ici la môme remarque que tout à l'heure à propos de M. Manuel. Le plus joli vei*s du quatrain est le second ; et il a été évidemment suggéré par la rime assises.
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mériterait bien d'être connu et goûté du public comme le meilleur élève de M. François Coppée ?
Un lecteur des Poèmes de Paris m'arrête sur ce mot d'élève : « Mérat, me dit-il, a débuté avant Coppée; et je ne vois pas qu'il lui doive beaucoup. Que sa manière ait quelque analogie avec celle des Promenades et Intérieurs ^ rien de plus sûr ; mais qu'elle en procède, j'en doute; et j'irai jusqu'à dire que je la préfère. J'avoue après cela que je serais en peine d'expliquer nettement pourquoi. Serait-ce que M. Mérat se prive de tout le « côté mélodrame » de M. Coppée, qu'il ne tâche point à m'émouvoir par des moyens faciles, qu'il ne conte pas d'histoires, que je suis plus sûr de ne le goûter que pour des raisons d'art ? Est-ce tout uni- ment qu'il y a plaisir à aimer ce qui n*est connu de personne? Je crois qu'il y a autre chose aussi. Il me semble que ses petits tableaux sont d'un trait plus élégant et plus fin ; que, je ne sais comment, en même temps que le dessin en est plus précis, ils contiennent plus de rêve ; et qu'enfin le choix des détails n'y est point déterminé, comme chez M. Coppée, par je ne sais quelle curiosité paradoxale du trivial, du mesquin et de l'étriqué. Tout n'est pas si étriqué ni si mesquin dans les
villes, et M. Albert Mérat le sait bien. Il parle comme il faut de la Seine:
Je voyais, coupe verte où mon rêve s*abreuve, Dans son cadre éclatant reluire le vieux fleuve...
OU du Soleil qui « beau comme un jeune dieu, sur la ville se lève. » De même qu*il sait être familier sans manière, il sait élever le ton sans emphase. Devant une cage où chante un rossignol aveugle, une émotion le prend, et il devient lyrique sans effort:
Je ne ferais pas comme lui, Si j'avais perdu la lumière.
Le poids d'un incurable ennui Chargerait sans fin ma paupière.
Ne voyant plus les soirs d'été
Ni les matins bleus dans leur gloire,
Je voudrais chasser la beauté
Et le soleil de ma mémoire...
Ce promeneur sans parti pris, facilement attendri ou amusé, sait dégager à l'occasion la tristesse et la beauté des choses. Ce mot de « beauté », que je viens d'employer, je n'ai nul embarras à l'appliquer aux petites pièces des Poèmes de Paris ; il m'embarrasserait, si fort que je les goûte, de l'appliquer à celles des Promenades et Inférieurs ou des
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Humbles. C'est que M. Mérat est un peintre, et M. Ooppée un caricaturiste sentimental. »
Tout cela, je ne le garantis pas. M. Mérat, luimême, qui est modeste, y trouverait sans doute à redire. Il reste qu'il est un poète excellent ; et que c'est une chose bien étrange, et qui montre en quel discrédit la poésie est tombée, qu'un livre comme les Poèmes de Paris soit tout à fait ignoré des Parisiens.
M. Albert Mérat est, dans une certaine mesure, un chef de groupe. On peut réunir autour de lui ceux des anciens Parnassiens ou de leurs élèves ' qui, en même temps que le souci de la facture, ont eu le goût de la vérité familière. J'adresserai ici un souvenir à son collaborateur, Léon Valade, mort il y a quelques années. Avec des qualités analogues à celles de M. Mérat, il avait moins de fécondité; et il mettait plus de pensée dans ses petites pièces.
M. Antony Valabrègue a donné de Petits Poèmes Parisiens^ d'une excellente facture ; et il est, lui aussi, un très bon sonnettiste.
J'ai trouvé dans le Rameau d'or de M. Raoul
Ginestc une certaine grâce délicate et noble, et de la science technique. Aussi éloigné que possible des décadents par le tour de la pensée et la qualité de la langue, M. Gineste s'en rapproche par son goût des innovations, le souci qu'il a de rajeunir et de varier les rythmes traditionnels.
M. Paul Arène, conteur exquis en prose, se montre, je crois, aussi souvent parisien que provençal dans ses vers trop rares, et qu'il a eu jusqu'ici le grand tort de ne pas réunir (1).
M. Emile Blémont a donné des Portraits sans Modèles. Je saisis dans ces élégantes petites pièces l'influence de Coppée et celle surtout de Mérat. Je note un charmant Effet de neige :
La neige tombe; elle s'étead Sur les jardins, sur les toitures.
C'est à peine si Ton entend Le roulement sourd des voitures.
(1) Longtemps avant que MM. Vicaire et Beauclair parodiassent les excentricités des décadents, M. Paul Arène avait parodié celles des premiers Parnassiens, dans un bien divertissant petit livre intitulé: Le Farnassicuîei contemporain. Le Pâmassiculet est malheureusement devenu très rare aujourd'hui. Voici une fin de sonnet philosophique qui a son prix:
Car Tout est Tout. Là-haut, dans l'océan du ciel, Nagent, parmi les flots d'or rouge et les désastres. Ces poissons phosphoreux que l'on nomme des astres.
Tandis que dans le ciel de U mer, plus réel,
Plus palpable, ô Proteus, mais plus couvert de voiles,
Le vague zoophyte a des formes d'étoiles.. ,
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Le inonde est si vieux, dirait- on, Que son bon Dieu, plein d*ironie, Veut le mettre dans du coton Pour adoucir son agonie. . .
Çà et là, il unit le souci de la pensée à celui de la forme et de la couleur ; et c'est alors à Valade qu'il fait songer. Le Maly par exemple, serait digne de prendre place à côté des meilleures pièces d'A mi' côte :
Origine, but et milieu.
Raison qui frappes de démence,
S'il est un coupable, c*est toi ; Lorsqu*en toi tout dormait encore.
Seul tu conçus la sombre loi Qui nous crée et qui nous dévore.
Ceux de nous qu'un vertige obscur Traîne effarés vers les abîmes.
Plus que les hommes au cœur pur, Créateur, sont les victimes !
Et les suprêmes Paradis Devraient s'ouvrir aux tristes âmes, Que les instincts les plus maudits Font ici-bas les plus infâmes.
D'autre part, pour sa façon de mêler l'esprit et la fantaisie à ses peintures de la vie moderne, il
peut se réclamer du Hugo des Chansons des rues et des bois, et, par delà, de Henri Heine... — Les Poèmes de Chine, plus récents, sont un recueil de traductions des principaux poètes chinois. Il va sans dire que Fauteur ne nous révèle rien, et qu'il a pris ses originaux dans le marquis d'Hcrvey de Saint-Denis, Judith Gautier et Jules Arène. Dirai-je qu'une centaine de chinoiseries de suite, cela est pour fatiguer un peu ? Maiç, si Tidée du livre n'est peut-être pas très heureuse, les vers au moins sont de la meilleure facture . J'attends main-
tenant de M. Blémont quelque beau recueil de chansons populaires, dans le goût de cette savante et délicieuse Marthe aux pieds nus qui fut la merveille du Parnasse de 1876. Dès à présent, on peut le considérer comme le poète le plus remarquable, avec M. Mérat, de ce petit groupe de Parnassiens modernistes, qui, lui-même, est peut-être ce que le mouvement parnassien nous a donné de plus distingué...
118 LES ÉCRIVAIS d'aujourd'hui