‹ Nos poètesChapitre 12 sur 17 · JEAN AJALBERT. — MARSOLLEAU. — FÉLIX NAQUET · texte numérisé non relu

JEAN AJALBERT. — MARSOLLEAU. — FÉLIX NAQUET

— MARIÉTON. — RODOLPHE DARZENS. — VICTOR PITTIÉ. — VICTOR MARGUERITTE. — THÉODORE MAURER. — GEORGES VANOR.

Il y eut au temps jadis (avant la guerre) un groupe de Parnassiens dont M. Mendès passe pour avoir été le chef accepté. Ces Parnassiens, le public les accusait de n'avoir souci que de la forme, et de ne mettre ni sincérité ni émotion

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dans leurs vers adroits. Si raccusalion était vraie pour tous, je ne sais. Chez tous les poètes que j'ai cités (qu'ils aient appartenu, ou non, au groupe parnassien primitif) le fond a quelque importance. Beaucoup sont d'excellents artistes; mais ils n'ont point que de l'habileté. Ils ont une vision propre, des sentiments à eux. On peut les aimer pour d'autres raisons que de pure forme. Il semble au contraire, à première vue du moins, que M. Mendès soit le représentant de la pure théorie parnassienne.

Et plus que toute femme il aima la marquise De Z. Il n'eut pas lorl, et plus d'un l'envia; Car vous ne savez pas quelle femelle exquise Fut cette rousse enfant qu'on nommait Fulvia.

Ses lèvres exhalaient le frais parfum des menthes, Son chant faisait pâmer la nuit les rossignols, Et» beauté qui me charme entre les plus charmantes, Des mains d'Italienne et des pieds espagnols.

Si bien que Fulvio, devant la séductrice, Soupirait à mi-voix, de bonheur alangui, « Oh I laisse-moi baiser, tant que je les meurtrisse, Ta main de Camargo, ton pied d'Amaëgui! »...

De qui sont ces vers? De Musset ?Non, certes. Us ne seraient ni si bien construits, ni si bien rimes. L'imitation se trahit ici par sa perfection même. Ils sont de M. Mendès. (1)

Et de qui est ce début ?

Moi, le vieux champion des nations, que couvre D'ombre le Vatican et de faux jour le Louvre...

Vous m'arrêtez tout de suite, parce qu'on craint toujours que ces choses là ne durent, et vous me dites : « C'est du Hugo ! » Ce sont des vers de Catulle Mendès (2).

L'œil clos, les bras croisés, et sans qu*un poil ne bouge De sa barbe touffue et de ses blancs sourcils, Cet homme a Tair d'un mort qui se tiendrait assis, Tant sa forme est rigide en sa tunique rouge. . .

a Voilà, dites-vous, d'excellent Leconte de Lisle. » — Sans doute, mais le quatrain est de M. Mendès (3).

M. Mendès fait aussi bien le Banville quand il veut, et le Baudelaire. Il ferait du Sully, du Coppée, et du Verlaine aussi, s'il daignait. Et tous ces pastiches sont d'une habileté qui tient du prodige.

(1) Philoméla.

(2) Contes épiques,

(3) Id,

C'est une chose qui nous effraie, qu'on puisse, à ce point, donner, en se moquant, l'illusion du génie. En vérité, M. Mendès n'est pas seulement un poète d'anthologie. Il est l'anthologie faite homme. Il pourrait inventer, à lui tout seul, un recueil excellent de morceaux choisis.

Cette aptitude incroyable à s'assimiler tout, ce scepticisme par dessous et cette indifférence, ce seraient de suffisantes originalités à M. Mendès. Il en a d'autres. Il y a des pièces, dans son œuvre, où il est lui, vraiment ; et elles sont délicieuses. Je ne crois pas qu'il ait d'égaux dans le rondel, dans le sonnet, dans le madrigal, dans les chansons d'amour, dans ce qu'on nommait autrefois les petits genres. Il est admirable dans les bagatelles ; et s'il y a un « sublime » du joli, comme La Bruyère n'était pas loin de le penser, il est sûr qu'il l'a souvent atteint. Je voudi-ais que le mot ne fût point devenu si banal pour pouvoir dire que beaucoup de ses petites pièces sont des « bijoux, t Connaissez-vous rien qui soit « mieux fait » que

ceci, et plus ravissant ?

C'était entre les deux allées, L'une de hoaz, Tautre d^ormeaux :

Je l'attendais sous les rameaux Tout pleins de querelles ailées.

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Pour charmer rattente craintive, Je m'étais avisé d'un jeu :

Je croirai qu'elle m'aime un peu.

Si le long des houx elle arrive.

Mais si, toute rose d'aurore Comme la nue où le jour nait, Sous les ormeaux elle venait.

Oh ! ce serait qu'elle m'adore !

Aucun sort ne vaudrait le nôtre :

S'adorer, c'est être divins...

— Hélas ! mignonne, tu ne vins Ni par un chemin, ni par l'autre (1)

Ainsi soupire M. Mendès, avec beaucoup de tranquillité, mais avec plus de grâce encore. Au reste, il ne soupire pas toujours ; et d*ordinaire, ni la forme chez lui n'est si simple, ni le fond si innocent. Ce qui le distingue, c'est qu'il a tout ensemble la science d'un lettré consommé et des gentillesses perverses de coquette hystérique et froide. Il semble qu'il réunisse en lui l'âme du 4octe Ménage, et celle des Colette et des Lila, doctes aussi à leur manière. Il a des sensualités, et, dans les sensualités, des enveloppements et des entortillements qui ne sont qu'à lui. Lisez ce rondel, que je ne me charge point de vous commenter :

(1) Intermède,

Puisque les fleurs n'ont qu'un calice, Tu ne ressembles pas aux fleurs.

Elles ont en vain les couleurs De ta peau blanche, et rose et lisse.

En vain la gourmande mélisse Pour tes parfums prendrait les leurs Puisque les fleurs n'ont qu'un calice, Tu ne ressembles pas aux fleurs.

Et moi, fou d'un double délice,

Je prends en pitié ces voleurs

De baisers, les vents enjôleurs,

Dont sur les lis le souffle glisse,

Puisque les fleurs n'ont qu'un calice... (l).

Et pourquoi citer ce rondel-là ? Tous les autres sont des merveilles. Tout à Theure, essayant de le définir, j'allais de Ménage à'Lila, « des vieux sages aux jeunes folles. » Et voici que c'est Ohénibin maintenant qu*il me rappelle. Mais l'étrange Chérubin, qui sait plus de choses que tous les docteurs de Salamanque ! Savez-vous que M. Mendès fait ses délices de Jean Bonnefons, et qu'il a écrit des milliers de vers latins ? (2) (mais il y a dit

(i) Intermède.

(2) La plupart sont inédits. Un certain nombre ont cependant été publiés à Bruxelles vers 1862, avec ce titre : Voluptatum libros très edidit Caïus Valerius (prénoms de Catulle). L'édition est aujourd'hui très rare.

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surtout ce que le latin seul tolère). — Plus je le considère, et plus je Tadmire. Je crois bien qu'il est (et non pas seulement pour ses vers) le plus grand lettré de notre décadence. Et sans doute, sa poésie nous va rarement au cœur. Mais il est si savant! 11 a tant de grâce et d*esprit I Et puis, ce n*est pas que le cœur qu'on peut toucher, et il lui reste de nous émouvoir d'autre façon... Son œuvre est quelque chose comme la villa d'Hadrien, qui contenait des réductions de tous les monuments de l'univers. Seulement, dans l'édifice composite, vous trouverez un coin décoré d'un goût bien personnel : et c'est l'alcôve.

Je placerai ici les poètes que je n'ai point su placer ailleurs, et qui font des vers habiles (d'une habileté qui est souvent gaucherie auprès de celle de M. Meïidès.) '

Il y a de l'habileté, et de la grâce aussi dans VIdylle Eternelle de M. Jacques Madeleine (pour qui M. Mendès a écrit une préface charmante). — M. Jean Lorrain, l'auteur du Sang des Dieux et de la Forêt bleue, a de la richesse d'imagination et de la science de facture. Il est du nombre de nos

bons versificateurs et de nos bons poètes. — Les Ebauches de M. Roger Miles sont trop modestement nommées. — M. Emile Peyrefort (la Vision) a fait des vers excellents dans la manière de M. de Hérédia.— M. Adelphe Froger (A Genoux) me semble disparu aujourd'hui. Il coupait le vers parnassien de façon particulièrement divertissante :

Que les autres, le front courouné d'asphodèles, Réjouissent leur cœur en des amours fidèles, Et qu'ils chantent et qu'ils s'enivrent, et que leurs Ames divines soient exemptes des douleurs Intolérables dont l'àme des hommes souffre.

Moi, je vis comme dans un vêtement de soufre Qu'auraient tissé pour moi des dieux magiciens. Avec mes désespoirs, mes délires anciens.

Mes épouvantements, mes hontes et mes haines, Qui me pèse comme un déroulement de chaînes, Et qui me suit partout; et c'est à cause du Mystérieux et triste amour qui m'a perdu...

C'était le dernier mot de la hardiesse il y a dix ans. Nos décadents ont bien changé tout cela depuis. — M. Jules Truifier, qui appartient, comme on sait, à la Comédie française, n*est pas un versificateur impeccable. Mais il a trouvé un jour une bien jolie chanson dans la manière de M. Mendès:

Pourquoi vos yeux que j'adore Et dont l'éclat me séduit Lancent-ils des feux d'aurore, Puisqu'ils sont couleur de nuit?

Pour si peu qu'elle le touche, Pourquoi mon front pâlissant Blêmit-il sous votre bouche, Puisqu'elle est couleur de sang ?

Pourquoi, mis hors du corsage, Vos seins gonflés et polis Font-ils rougir mon visage, Puisqu'ils sont couleur de lis î

Et pourquoi votre àme, où sombre L'espoir de mon amour'pur, Me fait-elle un destin sombre.

Puisqu'elle est couleur d'azur ?

Et je voudrais encore citer de lui la villanelle :

Mon amoureux est cornette Aux chevau-légers du roi...

qui est des meilleures que nous ayons. — Il y a de l'habileté dans les vers de M. Emile Michelet et de M. Ephraïm Mikhaél(l). Il y en a dans VAme inquiète et les Croyances perdues de M. Gaston de

(1) Et aussi dans ceux de M. Pierre Quillard,qui a des affinités avec M. Mikhaël.

Raimes ; dans les Traversées et l'Immortelle Chanson de M. de Tournefort; il y en a dans l'Éternel Féminin de M. Joseph Gayda et dans les Paysages de Femmes de M. Jean Ajalbert ; il y en a dans les Baisers perdus de M. Marsolleau, dans i/aufe Ecole de M. Félix Naquet, dans la Viole d'Amour de M. Mariéton, dans la Nuit de M. Darzens, dans les vers de M. Victor Pittié, dans ceux de M. Victor Margueritte et dans ceux de M. Théodore Maurer. Je crois même qu'il y en a dans les sonnets de M. Georges Vanor...

Un des plus distingués entre ces poètes, M.Ephraïm Mikhaël, nous a fait, je crois, leur confession à tous. Il s*est comparé (dans V Automne) à un mauvais évéque qui, au moment d'élever l'ostensoir, n'a point de pensées saintes dans Tâme, mais songe uniquement à l'admiration qu'il doit exciter parmi les fidèles. Ainsi de lui, dit-il. L'amour qu'il chante lui importe peu ; il tient surtout à faire admirer sa chanson. J'en aurais eu quelque soupçon, s'il ne l'eût avoué. Mais lui, du moins, a montré assez d'habileté pour qu'on lui souhaite sincèrement de lui voir montrer un jour autre chose.

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Voilà beaucoup derimeurs habiles; et j'en pourrais citer d'autres. Jamais le <c métier » ne fut si répandu. Le public a conclu de là que « tout le monde savait faire les vers, » et il s'en est fait une excuse à ne lire ceux de personne. De là, parmi les poètes, un désir de piquer Tattention et un goût croissant des singularités. Déjà, M. Richepin, M. Rollinat, obéissaient au besoin d'étonner. Oe besoin, beaucoup de leurs jeunes confrères en étaient agités obscurément. Un poète extraordinaire se rencontra. Ceux qui désiraient se signaler par quelque étrangeté s'empressèrent d'imiter celles de M. Paul Verlaine ; et ils se décorèrent des noms de « décadents » et de <f symbolistes »..

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