‹ Nos poètesChapitre 2 sur 17 · M. LECONTE DE LISLE · texte numérisé non relu

M. LECONTE DE LISLE

Pour avoir succédé à Syrianus, son maître, le philosophe Proclus était nommé par les Athéniens a le Successeur », par excellence. Ce pourrait être le surnom de M. Leconte de Lisle. Il apparaît surtout comme l'héritier de Hugo (en plus d'un sens)* Notez que certains veulent qu'il ne lui ait point succédé seulement, mais qu'il l'ait remplacé aussi. Il y a tels Parnassiens qui ne se cachent point de pré* férer les Poèmes barbares à la Légende des Siècles, Et ils ne manquent pas de bonnes raisons pour justifier leur goût.

LES ÉCRIVAINS d'AUJOURD'hUI

M. Leconte de Lisle est le plus éblouissant des peintres du monde physique. Là où il décrit, il n'y a point un mot chez lui qui ne fasse image. Hugo (si Ton excepte les Orientales) abonde en chevilles. Les mots, sous sa plume, s'appelaient l'un l'autre par une sorte de procédé mécanique : souvent, on pouvait se demander si, en les écrivant, il avait eu conscience de leur valeur. M. Leconte de Lisle est le poète le plus « conscient » qui soit. Il n'a point de hasards. Il ne sacrifie rien aux tentations de la rime. Il écrit les yeux toujours fixés sur une vision précise. Il la fait passer tout entière dans son poème, et rien qu'elle. Les anciens disaient des discours de Démosthène qu'on n'y pouvait retrancher rien, et de ceux de Oicéron qu'on n'y pouvait rien ajouter. Il semble que les descriptions de M. Leconte de Lisle méritent à la fois les deux éloges, et qu'elles étonnent également par la sobriété et la magnificence. Et n'est-ce point chose légitime, de les préférer aux descriptions de Hugo, prolixes, non composées, pleines de lacunes et de redites, traversées d'inutilités didactiques et de vocables abstraits?

M. Leconte de Lisle est le plus sonore, et, si j'ose dire, le plus assourdissant des poètes. Le conseil ingénu et singulier que donnait Ronsard aux rimeurs de son temps, d'user beaucoup de la lettre R, « qui fait une sonnerie et batterie héroïque au vers françois », il Ta suivi plus fidèlement que personne ; et il a obtenu des alexandrins d'une sonorité continue, et comme d'un fracas de métal :

Au tintement de Teau dans les porphyres roux, Les rosiers de l'Iran mêlent leurs frais murmures. Et les ramiers rêveurs leurs roucoulements doux; Tandis que l'oiseau grêle et le frelon Jaloux, Sifflant et bourdonnant, mordent les figues mûres, Les rosiers de Tlran mêlent leurs frais murmures Au tintement de l'eau dans les porphyres roux... (i)

Et remarquez qu'ici M. Leconte de Lisle veut être séduisant. Quand il lui plaît d'être farouche, il a d'autres sonorités à son service :

Et les grands chiens mordaient le jarret des chamelles, Et les portes criaient en tournant sur leurs gonds... (2)

Ses vers sont toujours ainsi ; et il ne coûte rien

(1) La Vérandah (Poèmes barbares).

(2) Qain (Poèmes barbares).

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d'avouer que ceux de Hugo paraissent comme voilés et sourds à côté.

Enfin, M. Leconte de Lisle est un historien et un philosophe.

Un historien, d'abord. Hugo ne se souciait guère, au fond, de ce qu'avaient été les hommes des anciens temps. Toute son ambition n'allait qu'à rimer richement des histoires édifiantes, et à les orner de façon décorative (1). Cette observation facile, que la première punition du meurtrier c'est le remords, il en tirait une légende hébraïque (La Conscience) (2), une légende Scandinave (Le Parricide) (3), une légende écossaise (h' Aigle du casque) (4), une légende pyrénéenne [Gaïfer- Jorge) (5). Nulle inquiétude en tout cela des diversités d'imagination des peuples. Presque tous les détails, on les transposerait sans inconvénient. Qu'a r « oeil » de Caïn de particulièrement "hébraïque? Et que voyez-vous d'expressément Scandinave, je vous prie, dans la pluie de sang qui poursuit Kanut? Et si Caïn était poursuivi par la

(1) On voit assez que je ne parle ici que du |Hugo de la Légende,

(2) Légende des siècles, l'« série.

(3) Id. id.

(4) Légende des siècles, 2" série.

(5) Id. id.

pluie de sang, et Kanut par V « œil » céleste, ne Vous paraît-il pas que tout irait de même? L'histoire n'est ici qu'un cadre, qu'un prétexte. Disposer de tels poèmes en série, ce n'est point résumer la vie de l'humanité ; c'est la remplacer par je ne sais quel supplément aux petits livres de morale en action. Mais M. Leconte de Lisle a vraiment fait vivre devant nous des Indiens, et des Grecs, et des barbares du moyen-âge. Ce témoignage, il a le droit de se le rendre, qu'il a été, comme Michelet, de ceux qui ont vécu une double vie, et qui ont passé parmi nous entourés des fantômes de nos pères lointains, et conversant avec eux ; et ce n'est pas sans raison (ni sans grandeur) qu'il disait hier encore :

J'ai goûté peu de joie, et fai l'âme assouvie

Des jours nouveaux autant que des siècles anciens,,. (1)

Et M. Leconte de Lisle est un philosophe. Le pessimisme et la désespérance n'ont guère eu d'apôtres plus éloquents ni plus obstinés. Rien de plus net et de plus conséquent que sa doctrine. Il n'a point dans toute son œuvre une échappée spiritualiste. Nulle part, il n'hésite ou ne se con-

(l) Poèmes tragiques.

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tredit. Jamais il ne voit autre chose dans le tombeau qu' a une nuit sans aurore (1) ». Jamais il n'a ridée seulement d'espérer rien de l'au-delà, sinon le divin repos. 11 reste partout Mêle à la double conviction que cette vie est tout, et qu'elle est mauvaise. Et par là, sans avoir traité jamais de sujets contemporains, ni cherché à séduire les foules , il est plus « moderne » pourtant et plus voisin de nous, que ce Hugo qui se paya de tant d'illusions et de rêves. Ses poèmes ont (sans parler du reste) une double supériorité sur ceux de la Lëgfende. D'abord, ils sont vraiment des poèmes historiques, et ceux de la Légende ne sont que des symboles. Puis, même aies considérer comme des symboles, ils nous intéressent plus que ceux de la Légende, qui ne sont que cela. Le Qaïn est sûrement un poème plus oriental et biblique que la Conscience ; et il est sûr aussi qu'il est d'une pensée autrement hardie et forte. Lisez-le dix fois. Vers la dixième, quand votre œil se sera fait à l'orgie des couleurs, et votre oreille au fracas des sons, vous commencerez d'y discerner une des plus hautes protestations que l'humanité ait fait entendre contre Texistence du mal moral. Et, puisqu'il contient, ce poème, tant de choses en vingt pages, puisqu'il

(1) SiVauTore,,, (Poèmes tragiques).

a tout, éclat, sonorité, pensée, que lui manque-t-il donc? et comment n'y verrions-nous point le chefd'œuvre de la poésie de ce temps ?

Hugo conserve pourtant ses fanatiques, dans les provinces surtout (tel Brébeuf aux temps de Boileau). Et l'un d'entre eux répond à cela :

« Ce qui manque à ce Qaïn qui a tant de choses ? il lui manque un peu d'humanité, tcrut bonnement. M. Jules Lemaître l'a comparé au Prométhée d'Eschyle. (1) Mais, encore qu'il soit un demi-dieu, Prométhée est un homme. Et l'Eloa du divin Vigny est une femme aussi ; et c'est ce qui fait à!Eloa et de Promélhée d'éternels chefs-d'œuvre. Oespoèmeslà ne contiennent pas seulement de beaux tableaux, et, par dessous, de beaux symboles, ils contiennent aussi des « drames » (entendez le mot au sens le plus haut). Qaïn n'est qu'une marionnette énorme, qui fait des gestes pendant que le poète dit de beaux vers. M. Leconte de Lisle a ceci de commun avec Hugo qu'il n'est point un créateur d'âmes.

. (1) Les Contemporains, 2' série.

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Mais rame de Hugo, du moins, m'intéresse. Je Taime jusque dans ses petits côtés, dans son éternel besoin de faire illusion à lui-même et aux autres. Même lorsqu'il fait le terrible, il a une bonhomie qui peut plaire. Et comme, çà et là, il est tendre et profond ! Comme telle de ses petites chansons nous est indulgente, et nous va au cœur :

Un hymne harmonieux sort des feuilles du tremble; Les voyageurs craintifs, qui vont la nuit ensemble. Haussent la voix dans Tombre où Ton doit se hâter... (l)

N'est-ce pas qu'elle est toute charmante, cette bienveillance a nos faiblesses, et cette sympathie pour nos craintes? Un Grec l'aurait eue. Musée dit de Léandre : « A vrai dire, il trembla d'abord.. .. » Mais croyez-vous que M. Leconte de Lisle pense jamais à nous plaindre d'avoir peur la nuit? Il n'a garde. Cela ne serait point de sa dignité. Il ne songe qu'à nous étonner de sa solennité perpétuelle et de ses gestes sculpturaux. Ses lamentations pessimistes même, encore qu'elles soient belles, ne nous émeuvent pas tant que celles de M. Sully (qui est pourtant un moindre artiste) ou de madame Ackermann (qui n'est pourtant point artiste du tout). C'est qu'il a l'air tout consolé au

(1) Quatre Vents de VEsprit. Livre III.

moment où il se lamente, et que visiblement les cruautés du destin lui sont avant tout une matière à faire de grands vers. Et ces vers nous fatiguent à la longue, parce que tout y est poussé au même ton, et mis en saillie d'un relief égal. Hugo a dit admirablement de Satan, qui dans sa chute au fond du gouffre voit disparaître au dessus de lui le dernier astre :

Il replia son aile aux ongles de granit,

Et se tordit les bras : et l'astre s'éteignit. (1)

Mais, de Satan aussi, M. Leconte de Lisle écrit :

Et, se tordant les bras^ et crispant ses orteils.... {2)

Et je crois voir une statue où l'orteil serait de même longueur que le bras. Ainsi de la sonorité de ses vers. Ils seraient assurément les plus beaux du monde, si l'on accordait seulement que les a chants les plus beaux » sont ceux qui font le plus de bruit. Mais le mérite des grands poètes, ce n'est point précisément de faire du bruit et d'en faire toujours. C'est de donner plus d'intensité et de puissance à l'accent des émotions humaines. Où l'accent se perd, le bruit n'est plus

(1) La Fin de Satan.

[2) La Tristesse du Diable (Poèmes barbares).

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rien. Il est sur qu'on peut faire plus de bruit avec un clairon qu'avec une voix d'homme. M. Leconte de Lisle a un clairon, et voilà tout. S'il est pour cela un plus grand poète que Hugo, c'est donc que les vers de Néron que cite Perse : « Torva Mimais loneis.,,. » (1) sont les plus admirables des hexamètres latins, car ils sont d'une sonorité prodigieuse ; et que VEnlèvement de Proserpine est un plus beau poème que VEnéide. Et, je ne sais comment, je n'aurais rien à opposer à ces affirmations qu'elles m'inquiéteraient encore. Vive après tout notre vieux Hugo! ainsi que disait Sévigné de Corneille. Pardonnons-lui de méchants vers en faveur de son génie, et, si fort qu'on se flatte de l'avoir remplacé, continuons de le regretter tout de même.... »

Le diable soit des faiseurs de parallèles! Ne vous semble-t-il point que cet exalté fait une pauvre besogne en s'acharnant à rabaisser M. Leconte de Lisle au profit de Hugo? et que la nôtre n'était guère meilleure (mais nous nous en doutions un peu), quand tout à l'heure nous nous

(1) Perse. Satire I.

appliquions à rabaisser Hugo au profit de M. Leconte de Lisle ? Les grands poètes veulent être admirés séparément, et chacun d'une admiration souveraine. « A Pégase donné, disait Hugo luimême, je ne regarde point la bride. » (1) Qui s'inquiète trop des lacunes, c'est qu'il ne sent point assez le génie. « Pour moi, dit M. Weiss parlant de Polyeucte, quand je lis de tels vers je ne sais que m'écrier : Hosannah! Hosannah! » Serait-ce qu'il ignore que Racine a des dons à un degré éminent, dont Corneille est tout à fait dépourvu? Non pas : mais il Foublie ; et je l'estimerais moins s'il s'en souvenait.

Comme, au reste, il serait aisé de quereller sur ces querelles, de chicaner sur ces chicanes! Quoi ! M. Leçon te de Lisle ne serait que le plus laborieux et le plus martelé des versificateurs ? Mais il a écrit les vers les plus rapides, les plus ailés, les plus divins du monde :

A travers le ciel pur des nuits silencieuses, - Sur les ailes du rôve il revenait vainqueur...

Et moi aussi, quand je lis de tels vers, je ne sais que m'écrier : Hosannah! — Et M. Leconte

(1) William Shakespeare,

{2) Nurmahal (Poèmes barbares).

de Lisle se soucierait uniquement de son art, et, pareil aux olympiens, n'aurait que dédain pour nos misères ? Mais les olympiens eux-mêmes ont un cœur; et quand ils s'émeuvent, d'aventure, leur compassion a des accents où n'atteint point celle des mortels. La sublime plainte que celle-ci 1

Sombre douleur de Fhomme, ô voix triste et profonde,

Plus forte que. les bruits innombrables du monde,

Cri de l'âme, sanglot du cœur supplicié.

Qui fentend sans frémir d'amour et de pitié ?

Qui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse,

Esprit qu'un aiguillon divin excite et blesse.

Qui t'ignores toi-même et ne peux te saisir,

Et, sans borner jamais Fimpossible désir,

Durant l'humaine nuit qui jamais ne s'achève,

N'embrasses l'infini qu'en un sublime rôve...

conquérant vaincu, qui ne pleure sur toi ? (l).

(Sont-ce là, par parenthèse, des vers grossis et gonflés par des moyens extérieurs et artificiels, ou si, comme il me semble, une intime vertu les anime et les soulève ?)

Décidément, plus j'y songe, et plus notre fanatique de Hugo ne semble injuste. Notez qu'il le serait encore plus s'il préteiidait adresser ses chicanes au recueil le plus récent du poète ; et c'est

(1) Baghâvdt (Poèmes antiques).

sur celui-là que je veux insister un peu, parce qu'il est moins connu que les deux autres.

Il y avait longtemps que Fauteur des Poèmes antiques et des Poèmes barbares nous promettait des Poèmes tragiques. Ils furent annoncés d'abord avec ce sous-titre : Croisades et Jacqueries, Il semblait que ce dût être un recueil très spécial, consacré tout entier aux scènes les plus sanglantes du moyen âge. Le livre parut sans le sous-titre annoncé (1884), et il se trouva bien différent de ce qu'on attendait.

Les Poèmes tragiques, ce sont encore des Poèmes antiques et des Poèmes barbares. De toutes les pièces qu'il a réunies sous un nouveau titre, M. Leconte de Lisle eût pu sans inconvénient grossir ses deux premiers recueils. La Résurrection d'Adonis^ les Erynnies eussent été se joindre aux Poèmes anti" ques. Les Poèmes barbares se seraient enrichis du Romance de don Fadrique, du Chapelet des Ma^ vromikhalis, du Suaire de Mohamed-ben-Amer^al^ Mançour,.,, Et si Ton n'eût point été prévenu, eût-on aisément distingué les poèmes nouveaux des anciens ?

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Ce sont toujours les mêmes grands vers lents et rudes, plus fortement accentués et scandés qu'aucuns autres. — Ce sont les mêmes descriptions d'une splendeur précise. — C'est la même ménagerie. M. Leconte de Lisle est le grand animalier de la poésie française. Voici la Chasse de V Aigle et VAlbatros après le Sommeil du Condor (1). Voici le Requin [Sacra famés) après les Eléphants, le Jaguar et la Panthère noire (2). — C'est la même philosophie morne aussi. La Lampe du Ciel répète la Chute des Etoiles (3).

Toujours, à jamais, éternellement, Nuit! Silence I Oubli des heures amères!

Que n*absorbez-vous le désir qui ment, Haine, amour, pensée, angoisse et chimères?

Que n'apaisez-vous l'antique tourment, Nuit! Silence! Oubli des heures amères !

Toujours, à jamais, éternellement ?

Mais, si fort que tout cela se rapproche de ce que nous connaissions, il me semble que les pièces nouvelles ont tout de même leur caractère et leur accent.

D'abord, elles sont moins fortement composées.

(1) Poèmes barbares.

(5) Id.

(3) Id.

On peut trouver que HiéronymuSy ï Apothéose de Mouça-aUJ^èbir^ le Lévrier de Magnus, sont des poèmes d'une longueur un peu disproportionnée à leur intérêt dramatique. — Puis, les vers, si âpres qu'ils soient encore, ont pourtant çà et là je ne sais quoi de moins arrêté, de plus libre, de plus aisé et de plus flottant (autant que ce dernier mot se peut appliquer à M. Leconte de Lisle). Me trompé-je, ou si vraiment quelques strophes de Mouça-al'Kébir font songer (d'aussi loin qu'on voudra, et avec une autre grandeur) à la manière cursive de M. de Banville ? — Ajoutez que le poète renonce souvent ici à sa gageure d'olympienne sérénité. Il laisse échapper ses véritables sentiments envers le moyen-âge chrétien :

Dans chacune de vos exécrables minutes, siècles d'égorgeurs, de lâches et de brutes, Honte de ce vieux globe et de l'humanité, Maudits, soyez maudits, et pour l'éternité! (i)

Et je ne sais si l'art y trouve son compte; mais nous aimons à le voir s'abandonner un peu. — Enfin, la poésie personnelle tient dans le livre plus de place. Le poète vieillissant est obsédé par ses souvenirs d'enfance, et aussi par l'idée de la mort.

(1) Les Siècles maudits.

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C'est là une obsession bien naturelle, toute sympathique et humaine. Irisez les deux poèmes qu'elle lui a inspirés (1) (et qui resteront peut-être, avec le divin Manchy (2), ses chefs-d'œuvre). Vous n'aurez plus envie de reprocher à M. Leconte de lisle sa froideur. Les admirables pages, toutes pénétrées de l'émotion et de la tristesse de la mort approchante! — « Qui? me direz-vous, lui qui l'a tant célébrée et invoquée ?

Et toi, divine Mort, où tout rentre et s'efface. Accueille tes enfants dans ton sein étoile... (3)

Il s'en émeut et s'en attriste à présent? Cela prouve que La Fontaine fut un homme de sens et que l'histoire du bûcheron est toujours vraie. » — Ne souriez pas trop vite. Use pourrait que vous fussiez injuste. Si le poète invoquait autrefois la mort, c'est, peut-être, qu'il la craignait déjà. Pourquoi la craindre ne conduirait-il pas à l'aimer? Qui la craint y songe souvent; et il n'est pas de songe continuel où l'on ne finisse par trouver une

(1) V Illusion suprême,,. Si V aurore,,,

(2) Poèmes barbares,

(3) Dies irœ (Poèmes antiques).

douceur. Et puis, cela n'est-il pas naturel vraiment, que ridée de la mort mène au dégoût de la vie ? Qu'est-ce qu'une existence d'un jour, empoisonnée par rhorrible attente de l'instant final ? Il est aflfreux qu'il faille mourir. Mais, dès qu'il le faut et qu'on le sait, il n'est pas moins affreux de vivre. Autant la mort tout de suite. On sera délivré du moins de la torture d'y songer. De là tant d'invocations au Néant. M. Emile Zola n'est point- si malavisé de réduire tout le pessimisme de son Lazare à la peur physique de la mort (1). Oui, tel qui se plaint de la vie s'en plaindrait moins, s'il ne savait qu'elle doit finir. La peur et l'amour de la mort sont des sentiments plus voisins qu'on ne pense. Ou, mieux encore, ce ne sont, l'une que la forme simple, et l'autre quela forme dérivée d'un même sentiment. Et ce sentiment s'exprimera de préférence sous sa forme dérivée, avec de certains airs d'orgueil, de bravade et de défi, tant que la mort ne sera qu'une éventualité lointaine, et d'une -importance, en quelque sorte, théorique. Mais il reviendra volontiers à sa forme simple quand la mort apparaîtra toute proche et menaçante. C'est là qu'en est M. Leconte de Lisle.

(1) La Joie de vivre.

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Ahl tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée, Chants de la mer et des forôts, souffles du ciel Emportant à plein vol TEspérance insensée, Qu'est-ce que tout cela, qui n'est pas éternel?

SoittldL poussière humaine en proie au temps rapide, Ses voluptés, ses pleurs, ses combats, ses remords, Les dieux qu'elle a conçus, et l'univers stupide Ne valent pas la paix impassible des morts (l).

Le poète s'obstine à son amour de mourir. Mais voyez-vous comme il se trahit maintenant, et laisse voir le fond de cet amour? Saisissez- vous ce qu'il y a de tristesse dans ce « Soit », et de regrets mal étouffés? Comprenez-vous que ce n'est qu'à force d'horreur pour la mort qu'il se résigne à l'aimer ? C'est le même profond mélange de sentiments qui donne à ces autres vers une si magnifique éloquence :

Je vous salue au bord de la tombe éternelle, B^ve stérile, espoir aveugle, désir vain.

Mirages éclatants du mensonge divin Que l'heure irrésistible emporte sur son ailel

Puisqu'il n*est par delà nos moments révolus, Que rimmuable oubli de nos mille chimères, A quoi bon se troubler des choses éphémères?

A quoi bon le souci d'être ou de n'être plus?

(]) V Illusion suprême.

J'ai goûté pea de joie et j*ai Tàme assouvie Des jours nouveaux, non moins que des siècles anciens. Dans le sable stérile où dorment tous les miens, Que ne puis-je finir le songe de ma vie!

Que ne puis-je, couché sous le chiendent amer^ Chair inerte, vouée au temps qui la dévore, M'engloutir dans la nuit qui n'aura point d'aurore, Au grondement immense et morne delamer! (i)

poète, jamais paroles ne furent dites au bord de la tombe qui soient plus grandes que les vôtres. Vous avez promené sur la vie et la mort un long regard triste, et Tâme du vieil Ecclésiaste a passé vraiment en vous. Vous avez parlé pour les siècles. Ils ne vous connaîtraient que par ces vers qu'ils vous maintiendraient encore au premier rang parmi les grands poètes...

(i)Si V aurore,,.

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