M. THEODORE DE BANVILLE
M. Théodore de Banville n'est sûrement pas un de nos contemporains : c'est un Grec, ou mieux encore un homme de la Renaissance, égaré dans notre époque positive et triste. Aussi a-t-il eu, tout compte fait, peu d'influence. Ses disciples, Glatigny , Silvestre , Tailhade , La Villehervé , La Tailhède, forment une sorte de petit groupe isolé au milieu de nos poètes. M. Leconte de Lisle a été bien mieux compris et bien plus suivi. C'est que celui-là est un contemporain. Quelque soin qu'il prenne de nous dérouter, si fort qu'il affecte de se désintéresser de nous, et quelque persistance qu'il mette à ne nous entretenir que de Çunaçépa (I), de
(1) Poèmes Antiques.
Daçaratha (1), ou des Mavromikhalis (2), nous le reconnaissons pour un homme de ce temps à son amertume, à sa philosophie révoltée et blasphématoire. Mais qu'a de commun avec nous M. de Banville ? Il n'a rien senti de nos inquiétudes et rien connu de nos maux. Notre âme lui est restée étrangère. Il a, lui, l'âme d'un enfant ou d'un dieu. L'univers lui apparaît comme une immense et splendide féerie. Il ne voit pas les innombrables laideurs des choses, et il n'est pas frappé de l'infinie cruauté de la nature. Il transforme et « apothéose (3) » tout, et il chante inépuisablement l'ivresse de vivre dans ce monde enchanté qu'il imagine.
S'il est de son temps en quelque chose, c'est en ceci seulement que le spectacle même de notre tristesse a pu l'affermir dans son parti-pris de voir tout en beau. Et sans doute encore, observant comme chacun autour de lui s'attribuait une mission, et se disait dépéché ici-bas « par un décret nominatif de l'Eternel » , il s'est cru une mission lui aussi, celle de nous consoler et de nous arracher à
(1) Poèmes Antiques.
(2) Poèmes Tragiques.
(3) Le mot est de Baudelaire, dans son étude sur M. de Banville.
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nos idées noires. Il Ta dit un jour, en termes ma* gnifiques :
Sans repos je me sais voué
Au dessein d*embraser les âmes.
Peut-être ai-je encor secoué
Trop peu de rayons et de flammes... (l)
Ce scrupule, il était bien le seul à Tavoir. Secouer plus de rayons et de flammes qu'il n'avait fait ! Il semblait que la chose fût impossible. M. de Banville a pourtant accompli ce miracle, en un poème récent, le Forgeron, — un chef-d'œuvre, et, je crois, son chef-d'œuvre.
Le Forgeron est un poème dramatique. Ce forgeron est Vulcain. La scène se passe sur l'Olympe, et les acteurs sont uniquement des dieux et des déesses. Sont-ce bien les dieux et les déesses des Grecs? Sans doute. Seulement, M. de Banville les a, comme disait un jour Jules Lemaitre, « polychromes » (2.) Et puis, il me semble qu'il y a, çà et
(1) Odes funambulesques,
(«) Les Contemporains^ I'« série.
là, dans le poème, des choses peu antiques. S*il ne manque pas de vers directement inspirés d'Homère , il s'en trouve aussi dont Homère, ou tout autre ancien, eût pu difficilement avoir Tidée. Quand Vénus raille la « mine fatale » d'Apollon et de Bacchus, je crains que cette Vénus-là n'ait lu Antony etMarion; et quand elle ajoute :
Attendez'vous
Qa'au nom de cette faim si prompte à m'implorer, Je vous donne à tous deux mon cœur à dévorer?
j'ai peur que ces façons de s'exprimer ne soient moins grecques qu'espagnoles ou italiennes. Ajoutez que ces dieux sont bons prophètes : ils se prédisent l'un à l'autre le christianisme, les chemins de fer, les ballons dirigeables, et que sais-je encore ? Mais le charme du poème est tel, qu'on passe à l'auteur ces choses, et qu'on lui en passerait bien d'autres. Ce charme, j'aurai bien du malheur si une analyse (aussi brève que possible) entremêlée de citations (aussi longues qu'il se pourra) ne le fait pas sentir, au moins en partie.
Les dieux ont vaincu les Titans, amis des hommes. Ils régnent désormais sans conteste, et, du haut de leur Olympe, tyrannisent la nature. Le dernier des Titans, l'Amour, fils de la Nuit, a été
enchaîné par Jupiter sous TCEta. Les dieux se félicitent. Mais Mercure entre, et annonce que rAmour a fui :
Dans la lumière, par sa grande ombre assiégée, Il s'évadait, snivant toute la mer Egée.
Les hommes s'effrayaient de ses ailes de feu Dont Tor vertigineux flamboie, et lui, le dieu, Volait, épouvantant les regards des peuplades Qui vivent près de nous dans les belles Cyclades...
L'Amour est ainsi arrivé devant Oythère. La, il a jeté du sang de ses blessures dans la mer, et de ce sang est née une Titane d'une merveilleuse beauté (Vénus). — Jupiter irrité ordonne qu'on lui amène la fille de l'Amour.
Après l'avoir menacée, il s'apaise et lui accorde de rester dans l'Olympe à condition qu'elle ait choisi un mari avant le soir. Qui prendra-t-elle? Elle veut un dieu qui se soit signalé par son amoukr des hommes. Bacchus et Apollon se présentent. Bacchus se vante de guérir tous les maux des mortels avec la Coupe, qu'a ciselée pour lui Vulcain :
Celui que le puissant Jupiter exila.
Et qui modela, puis fondit et cisels Divinement la coupe à la courbe immortelle, C'est le dieu de Lemnos, qui forge et qui martèle ; C'est lui, Vulcain, dont le grand cœur s'est réjoui De parer sa corolle* outerte.,»
Apollon, lui, se vante de faire oublier à Thorume tous ses ennuis avec la Lyre :
Ea elle sont la joie et le sanglot amer,
Et le tumultueux murmure de la mer.
Elle a dompté les loups. Elle a bàli des villes
Quand les hommes mortels formaient des troupes viles
Et servaient de pâture offerte aux crocs sanglants,
Et, pareils aux pourceaux hideux, mangeaient des glands.
J'ai la Lyre, par qui tout est orgueil et fête.
Et c'est Vulcain, le dieu de Lemnos, qui l'a faite...
Et Vénus hésite. Diane et Pallas viennent l'engager à conserver sa chasteté, à ne pas se laisser souiller parles embrassements d*un mortel ou d*un dieu. L'une exalte sa vie de chasseresse :
• . . . Je vis mêlée avec l'horreur des bois, Et toujours mon grand arc parmi les feuilles sèches Au but que j'ai choisi fait s'envoler mes flèches, Car Vulcain de Lemnos, l'ouvrier diligent.
Sur sa pesante enclume en a courbé l'argent.
L'autre célèbre ses plaisirs de guerrière :
.... Quelquefois, l'airain d'un javelot.
Fendant les airs, m'effleure avec sa dent vorace, Mais qui pourrait trouer ma brillante cuirasse? Elle brave la hache et brise le couteau ; Vulcain l'a façonnée avec son lourd marteau...
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Mais la Titane ne se laisse pas convaincre. Jupiter alors se met lui-même sur les rangs. Il a, lui, mieux que la Coupe, et la Lyre, et TArc, et TEpée : il a la Foudre ; et c'est Vulcain, son fils, qui l'a faite pour lui. Mais la Titane ne veut pas du tyran. Et elle hésite toujours.
Cependant, ce nom de Vulcain, revenant sans cesse, a intrigué Vénus. Quel est donc ce merveilleux ouvrier qui a fait tant de choses et qui ne se montre point? Mercure consent à satisfaire sa curiosité en l'amenant dans la forge de Lemnos. Là, le grand forgeron dit à Vénus sa solitude, sa tristesse, son labeur. Il lui dit aussi son remords d'avoir cloué Prométhée sur le Caucase, et son amour pour les hommes , et comment il a inventé pour eux les arts du feu. Et Vénus le plaint et Tadmire, mais elle n'est pas encore conquise, car elle le croit indifférent. Vulcain la détrompe : il Ta vue sortir de la mer, et il Tadmire depuis lors. Mais- pour prouver son amour il n'a point parlé : il a agi. Il vient d'inventer pour elle les joyaux. Il les étale devant Vénus, et elle est éblouie :
Triomphe de la femme, ornements, pierreries!
gemmes, diamants, joyaux, flammes fleuries!
Tant que nos cheveux d'or et nos yeux brilleront,
Vous chanterez ainsi la gloire d*un beau front, Et nos bras, et nos cous de neige et tous nos charmes, El vous serez toujours mon trésor et mes arme<j, Et l'amour, et la joie immense du ciel bleu !
Cependant le soir est venu. Jupiter rappelle à Vénus son ordre.