‹ Nos poètesChapitre 4 sur 17 · VÉNUS · texte numérisé non relu

VÉNUS

Le Forgeron I

Elle épouse Vulcain, en effet. Et cela symbolise Tunion de la Beauté avec le Travail et le Génie. Notez que si Vulcain est le Génie, Vénus le trompera avec Mercure (l'Adresse sans scrupules), avec Mars (la Force sans esprit) et avec bien d'autres encore. Mais le poète, très optimiste, ne se déconcerte pas pour si peu. Faisons comme lui, et ne creusons pas trop le sens de son œuvre. Quelle merveille d'ailleurs, pour la poésie, et la versification, et l'esprit ! Je ne crois pas que M. de Banville eût encore rien écrit d'aussi complètement admirable, d'aussi harmonieux et parfait que ces cent pages. Tous les vers sont ou très beaux ou

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très jolis; toutes les scènes sont ou grandioses ou charmantes; et jamais poète n'a tour à tour élevé et baissé le ton avec une si surprenante aisance. Comme toutes ces allusions à Vulcain, qui éveillent peu à peu la curiosité de Vénus, sont habilement ménagées et variées ! Quelle grâce et quelle finesse dans les conversations de Vénus avec Bacchus et Apollon, et avec Jupiter, et avec Mercure ! Quelle exquise et lumineuse idée que de montrer la femme à demi indifférente au Génie tant qu'elle le croit indifférent à elle, et ne se laissant tout à fait séduire par lui que lorsqu'il s'est mis au service de sa coquetterie ! Et tout cela, qui forme un magnifique et délicieux poème, ne formet-il pas en même temps une excellente comédie ? Avec ses trois parties (la naissance de Vénus et son introduction dans l'Olympe, — puis ses hésitations à choisir un mari, — et enfin la façon dont elle se décide pour Vulcain), n'esL-elle point, cette comédie, d'une construction très savante à la fois et très simple, comme celles des Grecs ? et y a-t-il un public qui pourrait n'en pas être ravi ? Vous verrez cependant que nul directeur ne la jouera. Si après tout ce n'est pas du théâtre que cela, tant pis pour le théâtre. Et contentons-nous de parler du Forgeron en tant que « poème », puisqu'aussi

bien M. de Banville ne lui donne pas d'autre nom.

Ce qui frappe tout d'abord dans la poésie du Forgeron^ c'est que l'influence de Hugo s'y remarque à toutes les lignes. Elle a toujours été très sensible dans l'œuvre de M. de Banville; elle l'est ici, ce me semble, bien plus que partout ailleurs. (L'observation n'est point pour déplaire à qui s'est toujours fait gloire du titre d'élève du poète de la Légende des Siècles). Cette idée de faire des dieux de l'Olympe de cruels usurpateurs et de prendre contre eux le parti des Titans, est une idée de Hugo (1) (qui l'avait empruntée à Eschyle) ; et certains développements du Forgeron sont inspirés visiblement de ceux delà deuxième Légende. — Quand M. de Banville fait, comme j'ai dit, prédire les chemins de fer dans l'Olympe, il reprend une assez étrange idée du Satyre (2) ; et ce n'est point ridée seule qu'il reprend, mais les vers aussi qu'il imite, de plus près qu'on n'a coutume. — Enfin, le poème est rimé, si l'on peut dire, en rimes de

(1) Légende des Siècles, 2* série (Entre Géants et Dieux),

(2) Légende des Siècles, V* série.

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Hugo {cavernes^ Avernes; lionSy rébellions). Et Ton y rencontre aussi la plaisanterie énorme du vieux maître, — par exemple, quand, à Jupiter qui se vante, Vénus répond : « J^entends, prenez mon aigle ! » ou quand encore elle lui dit :

D'autres vierges alors te feront délirer ;

Tu les illustreras, et moi» pour éclairer

Ces nobles jeux, tandis que tomberont leurs voiles,

Si tu veux, je tiendrai dans mes mains des étoiles.

(Mais il faut vite ajouter qu'il y a dans le Forgeron des plaisanteries d'une autre qualité, toutes légères et charmantes, et qui ne rappellent qu'Amphitryon) .

Quoi donc ? Ce qu'il y a toujours eu en M. de Banville d'imitation de Hugo se serait-il avec le temps si bien accentué, et comme mis à nu, qu'en nous donnant aujourd'hui son chef-d'œuvre, il ne nous donnât qu'un très beau pastiche? Non, sans doute. Aux moments où M. de Banville suit de plus près Hugo, il produit cependant une impression toute différente. Et j'en vois des raisons de deux sortes, — les unes de fond et les autres de forme, pour user d'une antique division, naïve et commode.

D'abord, si Hugo et M. de Banville sont tous

deux optimistes, l'optimisme est chez le second

bien plus facile et naturel que chez le premier.

Hugo a toujours été tourmenté par le problème du

mal. Au fond, je crois bien qu'il savait que la vérité était triste ; mais il avait besoin de se le dissimuler ; et il a dépensé pendant soixante ans une énorme puissance de volonté à se faire illusion sur tout et sur lui-même, et à voir les choses autrement qu'elles n'étaient. Il faisait sortir de lui (au prix de quel travail et de quelle tension d'âme I) un nuage qui lui cachait le monde réel. Il se doutait de ce qui était derrière, et il en avait peur. Il a voulu entretenir son nuage jusqu'à la dernière heure ; il y est parvenu, et il est mort sans avoir vu le vrai en rien. Cela est beau. Aussi, la lutte et l'effort se sentent partout dans son œuvre, et c'est entre autres choses par cet effort et cette lutte qu'elle reste grande et humaine, en dépit des jeunes gens d'aujourd'hui qui n'y veulent voir que de la rhétorique. Car, si la réalité est stupide

et cruelle, il est bien sans doute de la maudire ; mais ce peut être une protestation plus grande encore de la nier, et de se refuser à en tenir compte.

M. de Banville, lui, ne s'efforce point du tout à être optimiste. Le nuage merveilleux qu^il a autour de lui, et à travers lequel toutes choses S6 transfigurent, il n'a nul besoin de Fentretenir, et il voudrait l'écarter qu'il ne le pourrait pas. Il n'aperçoit rien que de noble et de beau. Toutes les plus belles choses de ce monde, l'aurore, le soleil, les roses, il s'en émerveille avec la candeur des hommes primitifs. Et les choses moins belles, il ne les voit point en elles-mêmes, mais, sous son regard enchanté, elles viennent se perdre et se fondre dans les choses belles souverainement qu'elles rappellent et dont elles ne sont qu'une forme inférieure. Pas de poésie qui contienne moins de nuances que la sienne, et qui donne une idée moins précise de l'infinie variété des phénomènes. Il a des simplifications hardies. Il ne peint le plus souvent, si j'ose dire, les objets que par leurs aboutissants. Pour lui, tous les blancs se ramènent à la neige ou au lis, tous les rouges à la pourpre et tous les bleus à l'azur. Veut-il décrire une femme endormie ?

Erôs la vit ; il vit ces bra» que tout adore,

Et ces roageurs de braise et ces clartés d'aurore (i).

Et cela ne ressemble plus guère à une femme; et cela est divin.

Mais les choses ternes ou laides ? Il ne les toit point, ou bien il les voit éclatantes et merveilleuses aussi. Il est persuadé que la peinture de M. Puti» de Chavannes est vermeille.

Les décors malins et vermeils Étaient de Puvis de Chavannes (2).

Et c'est le plus naturellement du monde qu'il s'écriera devant un mendiant :

C'est le mendiant, fils de gueux, qui s'extasie De voir briller l'aurore en son riche appareit^ Et qui sur ses haillons, comme un prince d'Asie, Porte superbement un habit de soleil (3).

Il vit, comme Hugo, dans un mensonge immense ; mais ce mensonge est involontaire et inétudié, et par là sa poésie produit une grande impression d'allégresse et de joie. Et c'est un oubli

(1) Les Eœilés^

(2) Rimes dorées,

(3) Les Exilés,

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profond de toutes les misères que nous donne le grand artiste, rien qu'en jetant sur sa toile

Un grand triomphe heureux d'animaux et de fleurs... (i).

Puis, le vers même de M. de Banville est, malgré les imitations, très différent de celui de Hugo. Il est ici plus dégagé qu'il ne fut jamais. Il admet çà et là l'hiatus; il se passe souvent tout-à-fait de la césure traditionnelle. Les romantiques voulaient, tout comme les classiques, qu'on s'arrêtât, en lisant leurs vers, au sixième pied; seulement, ils n'y arrêtaient pas le sens avec le rythme, et ils tiraient de là des effets. Nos décadents n'arrêtent, souvent, au sixième pied, ni le sens ni le rythme ; ils divisent leurs vers non plus en deux, mais en trois groupes de syllabes égaux ou inégaux. Des deux systèmes, quel est celui de Banville ? Je sais bien que, comme théoricien, il admet le vers trimètre; mais je crois qu'en pratique, là où il ne césure pas son vers d'une façon très simple et racinienne, il ne tient pas qu'on le césure du tout, ni qu'on en accentue aucun endroit en particulier. Pas de vers, en effet, qui retiennent et arrêtent moins que les siens. Ils ont je ne sais quoi de ra-

(1) Le Forgerons

pide et de fluide. Les énumérations, par exemple, dans Hugo et Leconte de Lisle, nous accrochent à chaque mot, pèsent et appuient sur tous les détails. Celles de M. de Banville nous font comme glisser mollement d'un nom à l'autre. Lisez ces vers du Forgeron :

On dirait que du flot caressant de la mer, A travers l'Arcadie heureuse et l'Achaïe, Et TEtoIie et la Phtiotide éblouie... (l).

ou ceux-ci encore :

l\ volait au dessus d'Andros, Ttie aux doux vins

Que Bacchus a foulée avec ses pieds divins;

Au-dessus de Ténos que le zéphyr ellleure.

Et de cette Délos qui flotta jusqu'à Theure

Où tu l'attachas dans la mer, solidement,

Avec de durs liens tissés de diamant;

Il volait au-dessus de Paros, où s'agrège,

Dans le mont Marpessa, le marbre au flanc de neige,

Au-dessus de Naxos, dans les vents apaisés

Où les rugissements se mêlent aux baisers,

Et, comme un noir troupeau sur des cimes ardues.

Les iles sous son vol s'enfuyaient éperdues (2).

Et dites s'il est possible à la fois d'imiter plus Hugo et de le rappeler moins.

La versification de M. de Banville est, comme sa

(1) Le Forgeron,

(2) Id.

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vision du monde, « heureuse » et facile. Et elle contribue à entretenir et à redoubler Timpression de joie que donne sa poésie. Même quand ses personnages sont censés souffrir, ils le disent de façon si charmante, si souple et si aisée, qu'on n*est point autrement affligé de leur souffrance. N'a-t-on pas envie de sourire en écoutant cette plainte de Mercure ?

Ne me refuse pas, car, si tu me refuses, Pleurer, silencieux, dans les ombres confosesy Tel est le sort cruel où je me réduirai (l).

La ductilité du rythme ne produit pas seule cette impression « heureuse » ; la limpidité de la langue et du tour y est aussi pour quelque chose. On n'a peut-être pas assez remarqué que très souvent (non toujours) M. de Banville écrit et construit ses phrases, en vers, absolument comme il ferait en prose. Il peut se passer de l'inversion et de toutes les licences (et c'est pourquoi il les a proscrites si durement) (2), Beaucoup de ses pages sont à la fois d'un très grand élan et d'un très grand « naturel». Il chevauche Pégase, et le mène plus haut qu'aucun autre ; et pourtant son allure

(1) Le Forgeron,

(8) PeUt traité de poésie française.

garde, Dieu sait comme ! quelque chose de pedestris. Je recommanderai, comme exemples de cette manière, qui est sans doute la meilleure du poète, la Prophétie de CalchaSy du Sang de la coupe ; la Penthésiléey des Exilés; — et tout le Forgeron. Vraiment, M. de Banville fait songer, par certains côtés, à un Ovide bien supérieur. Il a eu la précocité du poète latin (il publiait ses Cariatides à dix-huit ans). Il en a aussi la fécondité, la fluidité, la prolixité, mais non le lâché ni le prosaïque. Et n'est-ce pas là en définitive son originalité parmi les poètes, et ce qui Tégale aux plus grands, d'avoir fait des vers qui sont si faciles en restant si lyriques, et d'être, si Ton peut dire, à la fois un Ovide et un Pindare ?

Ces grands noms que je viens d'écrire, je ne les retirerai pas. Qu'on ne m'objecte point ces merveilleuses Odes Funambulesques, et qu'on n'en prenne point texte pour réduire leur auteur au rang des clowns. Cette poésie-là aussi est bienfaisante et consolatrice à sa façon. Le Olitandre de V Amour médecin mène à sa suite des musiciens et des

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baladias dont il se sert « pour pacifier avec leur harmonie et leurs danses les troubles de Tesprit.» M. de Banville a voulu employer le même procédé pour nous guérir. Nous lui avons été bien peu reconnaissants. Nous en avons profité pour affecter de ne le plus prendre au sérieux. Nous ne respectons que ceux qui nous ennuient.

Et qu'on ne me dise point non plus que, funambulesque ou olympienne, une poésie sans pensée n'est qu'un jeu puéril. Car je me sens envie de répondre : «Mais c'est la pensée, bien plutôt, qui est un jeu puéril, puisqu'elle ne mène à aucune certitude et qu'elle est finalement affligeante I La pensée est une chose sotte et triste comme l'homme dont elle est le privilège ; le rythme est une chose noble et grande, et participe à la dignité des forces naturelles dans lesquelles il est répandu. Ces forces ne « pensent » pas à notre façon. Un bois qui murmure n'a aucune idée, et n'est pas plus puéril pour cela ; il y a dans son murmure quelque chose de divin. Il y a bien quelque chose de divin aussi dans le don de parler pour ne rien dire, au degré où le possèdent certains poètes. Dès qu'on ne reconnaît point dans une série de paroles le jeu des ressorts ordinaires du cerveau humain, il faut bien qu'elles viennent, non de l'homme, mais de quel-

que chose d'autre et de mystérieux. De là la vénération des Arabes pour les fous. Dans un fou, c'est rinconnu qui parle ; dans certains poètes aussi. Seulement, les mots sans suite qu'ils prononcent sont chez les uns joyeux et chez les autres tristes. Les uns ont en eux un bon démon, comme M. de Banville, et les autres un mauvais, comme Verlaine ou Mallarmé. Il faut craindre les seconds, et honorer pieusement les premiers. » Mais je vais à l'excès ; et il serait aisé de me réfuter. J'aime mieux féliciter tout bonnement notre siècle, qu'on dit si vieux, d'avoir produit un poète aussi jeune que M. de Banville, et M. de Banville lui-même, de nous donner encore, au terme d'une longue carrière, une œuvre aussi jeune que le Forgeron,

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