POÈTES DIVERS
Il me faut pénétrer maintenant parmi la dolente et innombrable foule des poètes mes contemporains. Il me faut accomplir le voyage triste, et saluer d'un mot chacun de ces fantômes qui errent vaguement « dans des lieux de nuit qui se taisent au loin, » et qu'une malédiction empêche à tout jamais de connaître le grand jour de la réclame et le soleil des deuxièmes éditions.
Elles ont toutes, ces ombres, ceci de commun que le public ne se soucie point d'elles, et ceci encore qu'elles ne paraissent guère se soucier du public. Ouvrez un volume de vers de 1820 ou 1830. Vous constaterez que Tauteur y touche, en somme, à toutes les questions qui émouvaient ses contemporains. Ouvrez un recueil d'aujourd'hui. Vous
n'y trouverez guère de poèmes qui aient un intérêt collectif, si je puis dire, et social. Les pièces sont ou bien de thème tout à fait spécial et individuel, ou bien d^objet tout à fait impersonnel et abstrait (rêveries sur Torigine, et Tessence, et la fin des choses, etc.) Et notez qu'ici l'extrême impersonnalité revient à l'extrême personnalité, parce que chacun sur les questions métaphysiques se fait son rêve à lui, comme il l'entend, et s'y peut livrer, en toute indifférence pour ses frères* les hommes, et sans sortir de son moi. — C'était en 1820 une chose toute naturelle que d'écrire.une ode sur l'attentat de Louvel. Proposez à un poète aujourd'hui d'en écrire une sur l'attentat d'Aubertin, etvous l'étonnerez sûrement beaucoup. Même d'aussi prodigieux événements l que la guerre et la Commune n'ont pas réussi à faire sortir nos poètes de leur rêve, et à déterminer parmi eux un courant nouveau. Si maintenant leur indifférence aux matières publiques vient de ce qu'ils savent l'indifférence du public pour eux, ou si, au contraire, le public s'abstient de les écouter parce qu'il connaît leur indifférence pour lui, je ne sais. Le mieux est sans doute d'admettre que les deux sont vrais à la fois, et qu'ici, comme disait Vaucorbeil à Pécuchet, « la cause et l'effet s'embrouillent. »
Et nos poètes ont encore un autre trait commun, c'est qu'ils sont, à parler généralement, des spécialistes. Du temps de Hugo, il n'y avait guère de spécialités en poésie. Les poètes, grands ou petits, se croyaient tenus d'exprimer tous les rêves et toutes les pensées des hommes. M. Leconte de Lisle, plus voisin de nous, n'est-il pas encore à la fois, comme nous disions, le plus assourdissant des rimeurs, le plus éblouissant des peintres du monde physique, et l'un des plus éloquents entre les apôtres du pessimisme et de la désespérance?
Il n'en va pas de même aujourd'hui. Nos poètes se classent aisément. Les philosophes ne décrivent guère. Les descripteurs ne philosophent pas. Nous avons des modernistes qui peignent la vie moderne , et nulle autre chose. Nous avons des rustiques que rien au monde ne ferait sortir de la campagne, et de leur campagne. Et nos virtuoses aussi sont bien plus que leurs maîtres confinés dans la virtuosité pure. Nos pères jugeaient Gautier tout à fait dépourvu de pensée, de' sentiments et de notions abstraites ; et les vers de Banville n'étaient pour eux qu'un joli verbiage, sans ombre de sens. Mais il y a, je vous jure, des lyriques à présent qui raillent Gautier d'avoir passé sa vie à versifier des idées, et qui en veulent à M. de Banville d'avoir déve-
loppé souvent des lieux communs avec magnificence. Eux, ne développent rien. Ils s'enivrent tout simplement de la joie des sons, et de la gloire des couleurs... — Ainsi, chacun se montre jaloux de cultiver uniquement le don qu'il a reçu ; et ce que Toeuvre perd en étendue, il se peut qu'elle le gagne en vérité et en sincérité. J'oserais dire qu'il y a, tout compte fait, moins d'alliage et de convenu dans l'œuvre de nos poètes d'à présent que dans celle de leurs prédécesseurs. Ils sont faits pour être aimés de moins de gens; mais quand on les aime, on les aime, je crois, plus chèrement et mieux.
Et le public même, à qui on ne peut demander de faire connaissance un à un avec des poètes dont chacun vit retranché dans uu très petit nombre de sentiments et d'idées, les goûterait si on les lui présentait par extraits et fragments. Peut-être que l'âge des grands poètes est passé pour notre littérature, et qu'elle en est présentement à celui des poètes d'anthologie, qui ne sont pas dédaignables. On publie en ce moment les œuvres complètes de Léon Valade. Et qui donc espère-t-on qui les lise? Mais qu'il y ait un recueil où se trouvent les quinze pages de Valade qui sont vraiment exquises et parfaites, et le public lira ce recueil. Quelque chose ' d'analogue à YAnihologia Palatina serait tout à fait
bienvenu parmi nous. Qu'on laisse de côté les vers des grands poètes (qui seront toujours lus à part) ; qu'on réunisse les pièces achevées de nos poetas minores (on en trouvera plus qu'on ne pense) ; et, pour peu qu'il soit fait intelligemment, le livre qu'on obtiendra sera tout à l'honneur de la poésie française. — Ce livre, je serais heureux si les pages qui suivent en faisaient seulement deviner l'intérêt et sentir le besoin.